Saine colère

6 février 2011 à 1:49

C’est vrai que je suis furieuse. Je ne décolère pas, à vrai dire.

Première cible de ma colère, mon amie. Je ne sais pas ce que j’attends d’elle, sans doute beaucoup trop, mais je lui en veux énormément. Ce n’est pourtant pas sa faute, pas du tout. Mais voilà c’est elle qui prend. Peut-être que j’attendais d’elle quelque chose de plus inconditionnel. Peut-être que j’attendais d’elle qu’elle me soutienne beaucoup plus. Peut-être que je n’ai jamais résolu cette espèce de jalousie larvée que je ressens envers elle depuis plusieurs mois, pour ce qu’elle est, ce à quoi elle ressemble et le temps qu’elle passe avec lui. Peut-être tout simplement que c’est cette jalousie qui explose aujourd’hui.

Deuxième cible de ma colère, lui. Parce que la vérité c’est que je lui en veux énormément. Alors que ce n’est pas sa faute. Il n’a rien demandé, après tout. Mais voilà, il a mal géré. Et en même temps il a tenu un discours assez clair, plutôt honnête, et relativement touchant. Et pourtant ça ne me suffit pas. Il a peut-être été trop gentil. Sans doute que j’ai du mal à concevoir qu’on me dise des choses si gentilles et qu’on me rejette en même temps, je le vois comme une sorte d’hypocrisie. Je sais que j’ai tort et que ça n’a sans doute pas été l’intention, qu’il était certainement trop déboussolé pour faire mieux, mais voilà, soit je suis quelqu’un de bien et dans ce cas tu admets qu’avec tout ce qu’on a en commun et le fait que tu tiens un peu à moi, il y aurait une chance qu’on s’entende bien, surtout si a priori tu penses ces choses-là de moi, soit l’inverse et dans ce cas-là tu assumes et tu me rejettes vraiment. Ou alors, tu aurais pris deux minutes pour moi aussi, si j’étais quelqu’un qui compte ne serait-ce qu’un peu, au lieu de te noyer dans ton ego abasourdi par la perspective de ne pas laisser quelqu’un d’autre indifférent.

Mais c’est le 3, mon chiffre fétiche. Et c’est dans la troisième cible que tout prend vraiment du sens. La troisième cible de ma colère, c’est moi.

Pas de faux-semblant : je me déteste sans la moindre trace de cordialité. Je me déteste déjà parce que c’est la première fois en trois ans que je suis sincèrement attirée par quelqu’un. Pas juste par ennui, pas juste par solitude, non, simplement parce que cette personne « blew my mind ». Et pour ça je m’en veux énormément. Quand j’étais réduite à l’état d’un cœur apathique, tout était plus simple. N’apprécier personne, ne faire de place à personne… d’accord, ce n’est peut-être pas ça, la « vraie vie », mais n’empêche que c’était beaucoup plus supportable. Je n’avais rien d’autre à faire que de me préoccuper de moi, mon nombril, ma bulle. Les histoires de cœur et les histoires de cul, c’était pour les autres. Et ça ne me tirait pas la moindre émotion. Si les autres voulaient perdre leur temps à ces conneries, ça les regardait, moi j’avais tellement mieux à faire, entre mon nouveau boulot, mes loisirs, mes objectifs intellectuels, mes espoirs, mes tentatives, mes découvertes, ah, qu’ils sont cons ces gens qui veulent juste combler leur solitude par quelques expédients médiocres quand moi j’ai tant pour me contenter.
Je regrette de n’en être plus là, dans cette impression de supériorité par rapport aux autres. J’étais une connasse, certes, et j’étais seule, certes. Mais vous savez quoi ? Ça ne me dérangeait pas. Pour les soirs où ma volonté défaillait vaguement, il y avait l’Homme-sans-Visage et ça faisait plus qu’illusion : ça suffisait. Aux yeux d’autres personnes, ça pouvait sembler pathétique, mais comme il n’y avait quasiment personne dans ma vie, ça n’avait pas d’importance. J’étais seule, j’étais bien.
Alors je m’en veux d’être retombée dans tout ça. C’est la source initiale de ma colère envers moi-même, ce qui me rend absolument folle de rage. Comment tu as pu te laisser aller à de telles conneries, lady ? Comment tu as osé te laisser tomber pour des choses aussi triviales ?

Et surtout, plus encore, et ce n’est pas peu dire vu la colère qui me consume déjà, je suis furieuse parce que j’ai été, sans déconner, parfaitement raisonnable dans toute cette histoire.
Pour la première fois depuis des semaines, des mois, j’ai su poser les mots parfaits pour exprimer ce que je ressentais. Ce que je n’avais pas pu faire quand j’en parlais à mes amis, ce que je n’avais pas réussi à faire lorsque je tentais d’en écrire un post ici, soudain s’est formulé magiquement exactement comme je le ressentais. A la suite de quoi, c’est moi qui ai tenté de le rassurer, le consoler, afin qu’il ne soit pas dépassé par cette situation nouvelle. Deux secondes d’immodestie : j’ai été impeccable sur ce coup ; calme, sereine, pédagogue, parfaitement raisonnable et franchement classe. Sans déconner, je ne m’étais pas vue comme ça depuis des mois, après avoir passé des semaines à ne pas réussir à y mettre de mots (je ne sais toujours pas y mettre de définition, mais des mots, pour la première fois j’ai su), soudain j’étais parfaitement en possession de mes moyens pour expliquer calmement que tout allait bien se passer. Je ne sais pas ce qu’il en a pensé mais très sincèrement, je me suis épatée moi-même sur le moment. Parce que la vérité c’est que, alors même que je me prenais une claque en plein visage, je réalisais une fois encore qu’il était la seule personne avec qui je pouvais être moi-même sans chercher la complication. Comme tout avec lui, les choses allaient d’elles-mêmes ; ça ne me le fait avec personne d’autre. Comme ces 24h à Noël, quand aussi bien les discussions que les silences étaient parfaits, quand 4h de conversation nocturne se sont déroulées dans la plus grand fluidité et que quelques heures plus tard, le silence n’avait rien de pesant ni gênant. Avec lui tout est simple.
Et c’est ça qui m’agace. C’est que j’étais si sereine.

Alors que c’était moi la plus blessée des deux. C’était à moi d’être rassurée, consolée, afin de ne pas être dépassée par la situation. C’était moi qui avais le cœur sur la table et qui venais de me prendre un coup de maillet.
J’aurais dû être celle qu’on enveloppe dans d’infinies précautions pour atténuer la souffrance. Non, je ne suis pas en sucre, mais merde je ne suis pas en marbre non plus, je venais de m’ouvrir à un homme pour la première fois depuis des années, et, quoi ? Rien. lady, tu es grande, démerde-toi.

Vous savez quoi ? Non.
Non, je ne me démerderai pas. Je ne serai pas forte. Je ne serai pas courageuse. Je ne serai pas raisonnable.
Surtout pas raisonnable.

Ce n’est pas la pire chose qui me soit arrivée. Ce n’est même pas la pire peine de cœur que j’aie eue. Evidemment que j’y survivrai. Mais j’étais en droit d’attendre un peu plus, quand même, juste parce que je ne suis pas moins vulnérable qu’un autre.

J’en ai marre d’être celle qui est raisonnable, qui est posée, qui est forte, qui a les mots justes et qui tente de prendre soin des autres. Bordel de merde, j’ai le droit d’être celle qui est déraisonnable, perdue, vulnérable, désemparée et prise en charge. Juste une fois de temps en temps, je revendique le droit à être prise dans des bras chaleureux qui me consolent.

Depuis que ça s’est passé, je n’ai pas pleuré. C’est bloqué, c’est bloqué juste là vous voyez, ça ne sort pas. Le mieux que j’ai réussi à sortir, c’était une rachitique goutte qui n’a pas dépassé l’ourlet de ma paupière.
Vous savez pourquoi c’est pas sorti ? Parce que qui va me consoler ? Qui va prendre soin de moi ? Qui va me donner une petit quart d’heure de pause pour arrêter d’être celle qui est raisonnable, posée, forte et tout le bordel ? Personne. Tout le monde s’attend à ce que je sois continuellement la nana parfaitement maîtresse de la situation. C’est ce qu’attend l’un de mes (ex-)amis quand il croit que je ne vais pas me mettre en colère contre lui pour se comporter comme le dernier des connards. C’est ce qu’attend mon amie lorsqu’elle ne me soutient pas dés que ça se produit. C’est ce qu’il attend, lui, quand il me laisse le rasséréner alors que JE suis celle qui vient de se prendre un coup. L’univers entiers attend de moi que je me tienne droite, et dans ces conditions je ne vois pas comment je pourrais me laisser aller.
Alors au lieu que ça sorte, c’est un bloc de colère qui me tombe dessus, aussi dur et froid qu’un bloc de glace. Ce n’est pas la façon saine de vivre et éliminer tout ça. Mais c’est la seule qui semble socialement acceptable de la part de quelqu’un comme moi, qui jusque là avait toujours, sans sourciller, été celle sur qui on peut compter. C’est ça qui est tragique. C’est que je suis parfaitement dans mon rôle. Le rôle de la nana dont
personne n’a pensé qu’il pourrait lui arriver autre chose qu’un coup
dans le ventre, et dont tout le monde était convaincu depuis le début que quand elle le prendrait, elle ne broncherait pas, parce qu’elle en a vu d’autres et qu’elle a la peau dure, depuis le temps.

Et le voilà, le vrai, l’intime motif de ma colère contre moi-même.
C’est que moi non plus je n’en ai jamais vraiment douté, dans le fond. Oh, j’espérais un peu, vaguement, entre autres parce qu’une amie au boulot et ma psy m’avaient assuré que j’étais trop négative et que parfois, les choses se passent mieux qu’on ne l’espère. Mais je n’y ai jamais réellement cru.
Je suis furieuse contre moi-même parce que même moi, je n’ai jamais douté qu’on ne m’aimerait pas. J’ai cette conviction profonde que je mérite bien ce qui m’arrive. Que je suis déçue, et triste, et tout ce qu’on veut, et que je n’ai bien que ce que je mérite, que je suis à ma place. Que je ne suis qu’une merde et que ça faisait trois ans que je n’avais pas tendu la joue pour qu’on me le prouve. Et que j’ai voulu une autre place, que j’ai voulu prendre soin de moi, et me remettre à écrire, et me remettre à dessiner, et me remettre à ressentir, en un mot, me remettre à vivre, et que je n’y ai pas le droit. Je ne mérite rien d’autre que ce que j’ai déjà, c’est-à-dire rien.

Je suis furieuse parce que je ne sais plus comment tout éteindre et revenir à la normale. Tout ce que je veux, c’est être, réellement, au fond de moi, suffisamment raisonnable pour admettre que je suis seule et resterai seule, et que nom d’un chien lady, tires-en ton parti et passe à autre chose, comme tu as su le faire avant. Tu avais mis ton cœur en pause ? Abats-le comme un chien malade une bonne fois pour toute. Parce que tu n’auras jamais d’autre réponse que celle-là. Si ce mec-là n’a pas voulu de toi, un mec avec la tête et le cœur au bon endroit, je vois pas qui le fera.
C’est pour ça que je suis furieuse. Parce que je me suis endurcie, que
j’ai roulé ma bosse, encaissé des coups, mais que je n’ai jamais appris
la plus importante des leçons : lady, si tu es raisonnable, posée, forte
et tout le bordel, c’est parce que tu n’as pas le choix, parce qu’il
faut garder la tête froide pour te rappeler ce qui est, définitivement,
hors de ta portée. Tiens-toi à ta place. T’as pas le droit d’être
vulnérable parce que les gens comme toi, on ne les veut pas vulnérables,
et t’as pas le droit de craquer pour un mec, tout simplement parce
qu’aucun mec ne voudra de toi. Tous les efforts que tu as fait, toutes les qualités que tu as entretenues ou développées, ne compenseront jamais cet état de fait. Tu es cassée. Personne ne veut d’un jouet cassé.

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