Larmes de craie

2 mars 2012 à 17:48

Cela faisait… pfioulala ! Tout ça ? Eh oui, un an, quasiment jour pour jour d’ailleurs, que je n’avais pas proposé de post Comme au cinéma. Mais Detachment étant le seul film que j’avais cagoulé récemment et pas encore vu, le mois de Black March semblait particulièrement propice à une découverte cinématographique, histoire de changer un peu. Alors allons-y.

C’est quoi le nom du film ? Detachment
C’est plutôt quel genre ? Agonisant
Qui on connaît là-dedans ? Derrière Adrian Brody, qu’on attend de voir un jour dans une série, et par « on » je veux dire moi (si possible sur le câble s’il vous plait merci), il y a un cast bien connu des téléphages, avec Christina Hendricks (Mad Men), Lucy Liu (Ally McBeal, Southland), James Caan (Las Vegas), Blythe Danner (Huff, Presidio Med), et même une ptit bout de William Petersen (Les Experts) et Bryan Cranston (Breaking Bad), essentiellement présents pour la beauté du geste.
Ça date de quand ? 2011
En résumé, de quoi ça parle ? D’un prof remplaçant qui arrive dans un nouveau lycée.

  
En moins résumé, de quoi ça parle ? Henry Barthes est un enseignant en littérature qui doit faire un remplacement de quelques semaines à peine dans un lycée. Il est à un moment difficile de sa vie, ce que les joies du métier d’enseignant comme le hasard ne vont rien faire pour arranger.
Et ça finit comment ? Avec un happy end (et pour tout dire on n’y croyait plus).

Pourquoi c’est bien ? Parce que si même dans un film pourri (voir aussi : Splice), Adrian Brody est relativement bon, alors dans un bon film, vous pensez si on se régale ! Et puis surtout parce que le film évite de se percher du haut d’une boîte à savon pour prêcher la bonne parole, et essaye plutôt de nous plonger dans la réalité du métier d’enseignant en nous incitant à l’expérimenter de façon intime, en goûtant au dégoût montant de ses personnages, sans jamais totalement faire passer les étudiants pour des monstres, des étrangers ou des numéros. C’est donc un film profondément honnête ; il a un message, c’est évident, et il y a de la dramatisation, c’est sûr, mais il parvient, notamment parce qu’il joue également sur plein d’anecdotes et de petites chroniques (hélas) ordinaires, à ne pas tomber dans la caricature, ou très peu. Cela tient aussi beaucoup au fait que son personnage ne se prend pas pour Michelle Pfeiffer et ne se met pas en tête qu’il va sauver ses élèves. J’ai également beaucoup apprécié la réalisation, qui a un côté très observateur et neutre un instant, et plonge soudain dans des plans, voire même des effets de style, pour renforcer le côté subjectif de certaines scènes ; et en-dehors de ses tâches rouges comme autant de signaux d’alerte, la photographie reste aussi très sobre et froide. En somme, c’est un film qui parvient admirablement bien à mêler ses deux objectifs, à savoir raconter quelque chose de fictif, et le décrire de façon documentaire.
Pourquoi c’est pas bien ? Personnellement, l’intrigue de Barthes relative à sa famille, je m’en serais passée. Elle était bonne, en un sens, parce que bien écrite et bien menée, émouvante même, mais j’avais l’impression en voyant ces scènes que le script original avait forniqué avec n’importe quel autre scénario de film sur les douleurs de son personnage central, et que dans ces scènes-là, Detachment était leur bâtard. On s’en passerait bien. Ça ajoute de l’épaisseur au personnage bien-sûr, mais, limite, trop. L’histoire avec la jeune prostituée, oui. L’enfance, le suicide de la mère, le grand-père en fin de vie, pas trop, non.

Ah, les joies du cinéma ! Avoir 16 ans, auditionner pour un film se déroulant dans un lycée… et finir pute. C’est ça aussi, les joies du cinéma.
La réplique qui tue : « Some of us believe that we can make a difference. And then sometimes we wake up, and only realize we failed ». Et ils reviennent échouer chaque matin. Mais au fait, c’est pas ça, la définition de la folie ?
La scène qui tue :
Il y avait pas mal de scènes de qualité dans ce film, dont j’aurais pu vous fournir l’extrait, avec des passages très pertinents, des analyses intéressantes du sentiment des professeurs, ou simplement des passages gorgés d’émotion (en particulier, une scène avec Lucy Liu m’a énormément touchée), mais finalement j’ai choisi celle-ci. Attention, elle correspond à un SPOILER, vous pourrez pas dire que j’ai pas prévenu. Mais un spoiler minime, je trouve.
La proviseur, Carol Dearden quitte son poste et quelqu’un d’autre va prendre sa place. Elle n’est pas spécialement aimée, ni par les élèves, ni par le corps enseignant qui en a vu défiler d’autres et qui ne croit pas plus en elle qu’en autre chose. Mais à l’heure du déjeuner, elle les a rassemblés dans l’auditorium pour un dernier speech, pendant que dehors, les élèves ont droit à une pause plus longue qu’à l’ordinaire. Alors ils sont là, ramassés dans cette salle mal éclairée, assis en silence, et ils attendent. Et j’ai trouvé ça incroyablement fort de les voir, comme réfugiés dans leur dernier bastion, ensemble, alors qu’on imagine le reste du bâtiment continuer de vrombir de l’activité de ses élèves, et ils sont là, bienveillants quand même, prêts à écouter sans trop y croire un discours supposément fort de cette femme à ses troupes, tel le général qui devrait leur parler d’avenir, ou leur rappeler les batailles menées côte à côte, et qui finit… bah, comme ça. C’est l’intégralité de la scène. Et c’est terrible.

Bon alors, Black March, machin, tout ça… donc exceptionnellement : Youtube.

Une note ?
Comme je n’ai toujours pas créé de demi-cagoule en complément (et, rendons-nous à l’évidence, ça ne se produira jamais depuis le temps que j’en parle), seulement trois cagoules sur cinq pour ce film (parce que sur l’échelle The Fall, il n’en méritait quand même pas quatre). Les quelques choses que j’ai à lui reprocher lui auront cruellement coûté, en dépit de ses grandes qualités.
Bilan : Je me rappelle avoir lu dans Tant qu’il y aura des élèves une réflexion qui en gros disait ceci : tout le monde s’autorise à disserter sur l’école, on se sent tous qualifiés pour en parler parce qu’on y a tous été. Et c’est vrai que les parents d’élèves, les élèves, les voisins, la boulangère, et évidemment les politiques, tout le monde parle de l’école, de l’éducation, du métier de profs, comme si on savait ce que tout cela signifiait. Tout le monde a une opinion.
Mais dans ce concert de doigts pointés et de yakafokons, de grandes réformes magistrales et de petites phrases, la voix qu’on entend de moins en moins, c’est peut-être celle des profs. Pas la voix dans le mégaphone les jours de manifestation (les médisants trouveront qu’entendre cette voix si souvent dans l’année, c’est déjà pas mal), mais la voix un peu éteinte de celui qui retourne faire son boulot tous les matins avec une boule au ventre. Detachment est cette voix-là.
Et ça se sent clairement, d’ailleurs, parce que le film, s’il a évidemment des aspects dramatiques évidents, flirte quand même énormément avec le documentaire, comme je l’ai dit.
Mais à la fin, le titre me pose problème. Détachement ? Pourtant, non, pas vraiment. Désenchantement, découragement, désœuvrement : c’est certain. L’envie d’essayer de se détacher, peut-être, à la grande rigueur. Mais pas de détachement total. Ils n’y croient plus mais ils viennent encore, ils essayent encore ; certains jours plus que d’autres, certains jours en trainant plus la patte que d’autres, et probablement que ça ne va pas s’arranger avec le temps et les couloirs vides le soir des réunions parents/profs. Mais ce sont tous de braves petits soldats qui continuent de donner tout ce qu’ils ont, même s’ils ont de moins en moins à donner. Ils grognaient, mais ils enseignaient toujours.
Même le personnage de Brody, Barthes, qui semble tellement noyé dans ses propres douleurs et dans les questions qu’il essaye d’éviter de se poser sur ses origines, ne peut s’empêcher de prendre sous son aile une petite ado perdue, ou de consoler une autre qui a vraisemblablement besoin d’être écoutée. De se lancer dans un cours passionné, d’encourager le talent d’une jeune artiste. D’admirer le travail d’une collègue, de se lier à elle. De prendre sa sacoche et de tout recommencer dans un autre établissement dés la mission d’après.
Et non seulement les protagonistes ne sont pas dans le détachement, aucun, mais en plus il est impossible pour le spectateur non plus de ressentir un quelconque détachement. Tant mieux, c’est l’effet recherché. Si bien que le happy end (tout relatif, c’est vrai) du film parait déplacé vu le reste de son contenu. On a trop eu mal, on a trop été découragés, pour vraiment sourire totalement de bon cœur à la fin.

On ne vient pas pour qu’on nous dise que c’est bon, c’est réglé, quelqu’un a trouvé la solution. On vient pour réfléchir pendant une heure trente à ce qu’on sait de l’école, et vous savez quoi ? Bah on n’en savait pas grand’chose. Si, mais en fait, non. Une fois qu’on a ressenti ce désœuvrement, difficile de revenir à la normale sans y réfléchir encore un peu. C’est en cela que Detachment n’est pas juste un film et que ses emprunts au genre documentaire (la réalisation, les apartés de Barthes…) lui donnent un côté si réaliste et nécessaire.
Mot-clé : nécessaire.

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