Le privé est politique

25 octobre 2013 à 19:31

Tout avait commencé comme une variation sur les thèmes de House of Cards (au moins la version américaine : je n’ai pas vu l’originale) alors qu’Aiden Hoynes, membre du Parlement, et Secrétaire d’Etat à l’Entreprise et l’Innovation, est publiquement désavoué par son groupe politique après avoir voulu tenter un coup de poker médiatique. L’idée ? Démissionner de son poste en critiquant violemment la politique d’immigration du Premier ministre, s’attacher l’approbation de l’opinion publique, et, par un curieux ballet « un pas en arrière, deux pas en avant », se positionner pour devenir Premier ministre à la place du Premier ministre.
Le problème, c’est que son acte de bravoure nécessitait le soutien de Bruce Babbish, un ami de longue date œuvrant également en politique ; mais là où Babbish devait, selon le plan, approuver Hoynes devant les caméras, il n’en a rien été. Au lieu de mener une fronde qui lui aurait permis d’avancer sur l’échiquier politique, Hoynes est donc renvoyé dans ses pénates, mis à l’index par le Premier ministre comme par l’opinion publique. Désormais, il est condamné à assurer les permanences avec ses électeurs, au lieu d’intriguer dans les couloirs du Parlement. La déchéance.

Il a joué et il a perdu, donc, mais Hoynes est de ceux qui ne s’avouent pas vaincus. Il a un atout dans sa manche : son épouse Freya Gardner, elle aussi travaillant en politique, et qu’il compte instrumentaliser afin de porter un nouveau coup au Premier ministre. Lorsque Freya se voit confier l’opportunité de rejoindre le Gouvernement, obtenant le poste que son mari vient de quitter avec grand fracas, notre homme politique décide de frapper de l’intérieur, orchestrant une nouvelle manipulation avec son concours. Gardner, qui a longtemps mis sa propre ascension politique en stand-by pour ne pas faire ombrage aux ambitions de son mari, décide d’approuver ce projet.

Mais alors qu’elle prend ses fonctions, elle apprécie les changements tant dans sa carrière que dans la dynamique de leur couple…

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A première vue, les tractations politiques, pour intéressantes qu’elles soient, n’ont rien de très nouveau.
The Politician’s Husband s’appuie sur l’intrigue et l’ambition personnelle pour peindre le portrait de personnalités politiques corrompues, non par l’argent, mais par le goût du pouvoir, la perspective d’avancement, la possibilité d’écraser quelqu’un pour le plaisir d’obtenir une victoire publique. Ce que dépeint aussi The Politician’s Husband, c’est la façon dont les décisions se prennent, en haut lieu, comment se décident des accords comme des tensions, comment la politique de corridor tient une place majeure dans l’avenir d’un pays. Les personnages de la mini-série passent plus de temps à discuter un verre à la main ou à l’occasion d’un déjeuner de travail, qu’à prendre de vraies décisions qui fassent progresser les choses ; les grands discours éloquents qu’on réserve aux débats publics (des débats filmés) sont vides de sens, vides d’avenir. Ils se demandent : « Have you ever thought : if we devoted the same amount of time and energy to solving unemployment or child poverty as we do on our Westminster power games… we might have solved them by now ? ».
Il n’y a pas grand’chose, donc, que The Politician’s Husband dise qui n’ait déjà été abordé dans bien des séries politiques de ces dernières années, où il est de bon ton, désormais, de faire preuve de cynisme et de résignation face aux décideurs politiques et leurs jeux de pouvoir. Mais dans la façon de raconter, plus ou moins au quotidien, ce que signifie travailler en politique, elle est l’une des rares (avec Party Animals) dans laquelle je retrouve ma propre expérience de ce milieu, à un certain degré bien-sûr.

Pourtant, il apparait très vite, dés les premières images du pilote en fait, que The Politician’s Husband ne veut pas nous parler de politique, en tous cas pas vraiment. Pas en première intention en tous cas.

Le focus de la mini-série est sans conteste le couple formé par Aiden Hoynes et Freya Gardner, un couple qui nous est décrit comme soudé. Hoynes, motivé par ses ambitions personnelles à la Iznogoud, n’est pas un pourri, la preuve : le spectateur peut constater combien lui et sa femme sont proche, comment ils prennent leurs décisions ensemble, comment ils vivent dans une relative bonne harmonie (si ce n’est, effectivement, qu’elle est troublée ponctuellement par le fait que l’un de leurs deux enfants qui souffre d’Asperger, avec lequel la famille tente de composer).
S’écartant de l’idée caricaturale selon laquelle tout homme politique est nécessairement égoïste, la série présente très vite Hoynes comme un mari aimant (et vraisemblablement fidèle), un père relativement présent (bien que très maladroit en présence de son enfant atypique), et même un excellent fils qui entretient encore des rapports très étroits avec son professeur de père, qu’il voit de façon quasi-quotidienne. L’ambition politique n’est pas incompatible avec un compas moral, nous dit donc la série, et ce n’est pas ce genre de choses que nous cherchons à montrer.
Mais qu’est-ce qui manque dans ce tableau ? Où se place Freya dans tout cela ? Dans la petite vie en apparence parfaite de son époux ? Eh bien c’est à la réponse à cette question que s’attaque The Politician’s Husband.

Rarement une série aura si bien choisi son titre : si elle va passer la majorité de son temps auprès d’Aiden Hoynes, c’est pour nous brosser un portrait en creux de son épouse.
Les épisodes, à l’instar des médias jusqu’à présent dans la vie du couple, sont centrés sur le point de vue de Hoynes, qui a toujours été considéré comme la star de la famille. Mais avec sa mise au ban par son groupe politique (et son meilleur ami Babbish, trahison plus cuisante encore), et la nomination de son épouse comme Secrétaire d’Etat prometteuse, Hoynes découvre qu’au lieu d’être dans la lumière il est désormais dans l’ombre, et il a toutes les peines du monde à s’adapter à sa nouvelle condition. Par la force des choses, il doit donc regarder l’attention se braquer sur quelqu’un d’autre que lui, au sein de son propre foyer ; c’est ce mouvement des caméras que The Politician’s Husband chronique.
Pour preuve : le plan échafaudé par Aiden Hoynes sitôt qu’il apprend que son ancien poste a été proposé à son épouse tombe rapidement à l’eau. La série s’enquiert assez peu, en réalité, des machinations ourdies par Hoynes ; elles sont surtout prétexte à éclairer sa façon de concevoir son rôle dans son couple. De toute façon, Aiden Hoynes gère ses affaires de façon émotionnelle, c’est une impulsion qui dicte ses actions : se venger d’une trahison, laver un affront… punir une épouse trop insubordonnée.

Le couple Hoynes-Gardner va nous offrir des scènes de discussion, de connivence, et de complicité sexuelle, aussi. Mais ça c’est quand tout va bien. Car quand Aiden Hoynes n’est pas satisfait de la façon dont sa vie change, quand il n’apprécie pas ce qui est pourtant une conséquence de son comportement, il devient particulièrement pervers, voire violent.
The Politician’s Husband nous dit qu’il est dangereux d’être sobre après avoir connu l’ivresse du pouvoir.

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C’est donc maintenant que vient le paragraphe où je vous parle d’un énorme spoiler, du genre que je ne recommande de lire que si vous avez vu la mini-série ; si ce n’est pas le cas, prenez-le comme un conseil d’amie, allez voir The Politician’s Husband et revenez plus tard, je vous dis ça pour votre bien. Ou au pire, passez au prochain paragraphe.
Les précautions d’usage étant prises, me voilà donc à vous confier que j’ai rarement, pour ne pas dire jamais, vu de scène de viol comme celle-ci. Non en raison de sa violence, ou même de sa soudaineté (bien que ni l’une ni l’autre de ces caractéristiques ne soit à remettre en question). Mais parce que bien souvent, les viols de télévision sont des actes de violence pour la violence ; des actes criminels, qu’il convient naturellement de condamner fermement (aucune série montrant un viol n’a, à ma connaissance, eu l’audace de le défendre) et de dépeindre comme des actes barbares. Mais beaucoup de ces viols télévisuels, et croyez-moi c’est dramatique qu’il soit possible qu’il existe une règle à propos de viols dans des fictions mais on en est là, sont décrits et/ou montrés comme des atrocités basées sur un ou plusieurs mythes sur le viol. Celui qui revient le plus souvent est celui de l’inconnu (ou personne de toute façon de peu de confiance) qui saute sur la victime. Dans la réalité, ce type de viol représente, selon les chiffres, environ 18% des cas. Le viol montré dans The Politician’s Husband est un viol commis dans l’intimité du lit conjugal ; l’enjeu de cette scène, c’est clairement non pas le désir sexuel d’un des partenaires (le mari et la femme sont au contraire au milieu de leurs préliminaires), ce qui va à l’encontre d’un autre mythe sur le viol. Tout l’enjeu de cette scène, donc, c’est de parler de pouvoir. Ce qu’est exactement le viol. Et de voir, pour ce qui est à mes yeux la première fois (heureusement ?), une séquence brève, sans voyeurisme, mais explicitant clairement tout ce qu’est la réalité du viol pour une immense partie des victimes (…et peut-être même pour le coupable, la culpabilité de Hoynes ensuite ayant quelque chose de profondément perturbant et inédit), était plus fulgurant que toute autre scène de violence que j’ai pu voir par le passé à la télévision. Et j’en ai vu beaucoup.

C’est aussi comme cela que j’ai réalisé que The Politician’s Husband était une série profondément féministe, clairement dans la troisième vague. C’est palpable dans sa façon de montrer un couple moderne, un couple où en apparence, les époux vivent en bonne intelligence, dans un sentiment d’égalité, et prennent leurs décisions ensemble, mais où cela ne peut se faire qu’à la condition que la femme accepte d’occuper le siège arrière régulièrement pour ne pas faire ombrage à l’ego fragile de son mari. En s’attaquant aux enjeux de pouvoir au sein de ce couple, de sa famille ; en montrant que l’équilibre est rompu sitôt que Freya décide de faire ce qui est bien pour elle et non pour son mari ; en montrant aussi comment progressivement, son mari mis sur la touche politiquement va lui-même se mettre sur la touche personnellement en partant dans un quasi-délire paranoïaque, The Politician’s Husband questionne le sentiment d’égalité. N’est-il pas basé sur un biais de départ ? Le sentiment d’égalité ne dépend-il que du sacrifice consenti par Freya ? Et justement, d’aborder la douloureuse question de savoir ce qui se passe quand Freya décide de ne plus faire ce sacrifice.
The Politician’s Husband va même prendre quelques instants pour nous parler partage des tâches domestiques, éducation des enfants, contraception… pas forcément avec les conclusions qu’on croit. En tous cas, sûrement pas dans le sens où l’imaginerait Hoynes, dont on s’aperçoit vite qu’il porte une image obsolète de son rôle dans la hiérarchie familiale.

Au milieu du troisième et dernier épisode, j’avais juste envie de secouer mon écran pour qu’il en tombe d’autres épisodes inédits : « je ne veux pas que ça s’arrête ! », criais-je en maltraitant le pauvre appareil qui a depuis porté plainte contre moi. Quand une série est portée avec excellence par un cast impeccable (David Tennant et Emily Watson en tête), et écrite avec brio, on ne peut qu’en demander plus.
En l’espace de 3 épisodes, The Politician’s Husband va aborder tant de sujets, en matière de politique, de sujets de société, de féminisme, et même instaurer un fragile triangle amoureux ! Et sans parler des trahisons ! Des scandales ! Des-… en trois épisodes ? Imaginez ce que The Politician’s Husband pourrait faire avec dix épisodes de plus. Ou vingt. Oh je sais, je sais bien. Mais laissez-moi rêver un peu.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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