Suspense done right

28 octobre 2013 à 19:06

Il y a 7 heures, Kerem Özdemir, un jeune garçon âgé de 13 ans, a été enlevé. Mehmet Kantarci, un ancien détective de police qui travaille désormais comme avocat, apprend la nouvelle en braquant son regard sur une photo de ce petit qui sourit innocemment.
Peut-il le retrouver ?

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C’est que, l’enlèvement de Kerem est particulièrement atypique ; c’est ce qui va piquer la curiosité du spectateur d’entrée de jeu, lui qui sait que la série parle d’un enlèvement.

Deux policiers en uniforme se présentent dans une quartier huppé (une gated community comme on en trouve aux USA) et entrent le plus légitimement du monde, prétextant être à la recherche d’un homme louche qui aurait été aperçu. Mais leur agressivité face à l’agent de sécurité, leur insistance à entrer au plus vite (et bien-sûr la réalisation de la scène) sèment immédiatement le doute. Leur voiture s’arrête devant une maison en particulier, sans hésitation. Ils sonnent à la porte, surprenant dans son sommeil la nourrice, assoupie auprès d’une petite fille ; dans sa chambre, Kerem bondit sur sa chaise, abandonnant des yeux l’écran de son ordinateur.
Et tout va très vite. Les policiers embarquent Kerem, contre les protestations de la nourrice qui veut qu’on attende les parents -ils sont sortis- avant d’emmener le petit au poste. De quoi est-il accusé ? Mais en quelques secondes, emporté sans même avoir pu mettre ses chaussures, Kerem disparait dans la nuit à l’arrière de la voiture de police. Ne reste plus qu’à avertir ses parents, qui assistent à un gala de charité dans le centre-ville. Mais la voiture est déjà loin…

L’élément de surprise de Kayip est tout relatif : les personnages sont pris dans la panique, tentant de comprendre ce qui leur arrive, comment ça a pu se passer. Le spectateur (à qui est offerte l’omniscience) est quant à lui plutôt vite conforté dans ses premières impressions ; il assistera, pendant que les Özdemir tentent de composer avec leur angoisse et leur stupéfaction par paliers, à différentes scènes montrant combien Kerem n’a pas été enlevé par hasard. Si bien que quand l’avocat et ami des Özdemir leur recommande d’engager Mehmet, on a le sentiment qu’il est presque déjà trop tard. Ils ont laissé passer de précieuses heures et ils sont face à des gens qui sont organisés.

Pourtant, Mehmet ne partage pas le sentiment de précipitation qui a régné jusque là. En dépit de son look usé, c’est un homme à l’esprit aiguisé, et doté d’un don pour lire les gens, les analyser et les comprendre. C’est précisément ce qu’il va faire (les protagonistes s’en étonneront beaucoup plus tard que moi), en prenant le temps de parler à chaque membre de la famille. On n’est pas ici dans un compte à rebours dans lequel chaque minute compte. Grâce à la patience éclairée de Mehmet, on entre instantanément, en même  temps qu’il pénètre la riche demeure des Özdemir, dans un face à face plus psychologique.

Non que les membres de l’entourage de Kerem soient particulièrement difficiles à cerner. Kemal et Leyla Özdemir, parents de Kerem (ainsi que de la petite Yasemin, pour l’instant bien inutile mais mignonne comme tout), forment un couple soudé et aimant. L’oncle Murat est tout en colère à peine rentrée, mais il exsude aussi la méfiance ; il intimide et compte dessus pour asseoir son autorité sur son monde. Enfin, Özlem, son assistante, est serviable mais pas docile.
Kayip ne s’embarrasse pas de personnages mystérieux ; même leurs secrets nous apparaissent rapidement de façon évidente dans cet épisode, de l’oncle ombrageux dont le business n’est sûrement pas très propre, à l’assistante éprise de l’époux digne de la famille et père du disparu… mais pas forcément papa de l’année. D’emblée, le pilote de Kayip nous indique qu’on n’est pas dans Revenge, ici : il ne s’agit pas de créer un suspense qui serve de prétexte à dévoiler les secrets d’un riche clan. La disparition de Kerem n’est pas une excuse, mais bien le cœur de l’intrigue. En offrant ces personnages faciles à cerner, et un maximum d’éléments pour comprendre leurs dynamiques, la série promet de garder les surprises pour l’enlèvement lui-même, même si toutes les réponses, évidemment, ne sont pas données dés le pilote.
En revanche, ces différentes personnalités et leurs relations vont jouer un rôle dans la façon que l’intrigue va évoluer ; ainsi, alors que Leyla s’effondre (rôle ingrat interprété par une actrice qui n’a sûrement pas inventé la poudre), Kemal réagit de façon sanguine (au passage, l’acteur Kaan Taşaner est encore plus intéressant que dans Fatmagül’ün Suçu Ne?), ne réalisant pas forcément qu’il peut mettre leur enfant en danger en envisageant de contourner l’instruction de ne pas contacter la police.
Grâce à la façon dont Mehmet les dévisage, nous allons nous aussi apprendre à mieux connaître les Özdemir, parce qu’ils sont la clé de cette tragédie. La résolution dépend d’eux. Non que Mehmet soupçonne qui que ce soit, au passage ; il a simplement deviné, par expérience, que cet enlèvement n’était pas une simple demande de rançon.

Le dernier quart de l’épisode (lequel, comme toujours pour les séries de primetime en Turquie, dure quand même 90 minutes) est à ce titre révélateur, et sans être totalement haletant (le pilote de Kayip est à l’image de Mehmet : pas pressé), il va nous rappeler que le vrai enjeu est et sera toujours cet enlèvement. Quand les ravisseurs, dont on admirera au passage le côté poupées-gigogne de leur « organisation », finissent par formuler une exigence, on est clairement pas dans la demande de rançon classique.
C’est un jeu de pouvoir qui a commencé.

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Au long d’une grande partie du pilote de Kayip, on pourra se demander ce que la série a de si particulier à dire sur un sujet vu et revu (un enfant pris en otage), sur lequel elle sacrifie à tant de poncifs. Je me suis posé la question à plusieurs reprises, avant de réaliser qu’en choisissant justement de reprendre ces ingrédients dés le premier épisode, la série coche tous les passages obligés… et se garantit ainsi de n’avoir plus la possibilité de le faire ensuite. Désormais, il ne peut y avoir que des surprises dans ce thriller qui, pendant ses premières 90 minutes, s’assure que tous nos repères sont derrière nous, que tout ce qu’on a vu dans des films (ou téléfilms) d’enlèvement est déjà obsolète. Que reste-t-il, de grands mystères à percer sur l’identité d’une famille aux lourds secrets ? Non, même pas vraiment, bien que certaines interrogations soient encore en suspens.
Il reste une situation où tout peut arriver. La prévisibilité semble désormais hors de question. Bien malin celui qui peut prédire comment se conclura cette sombre affaire.

Le démarrage de Kayip est donc lent, mais prometteur. La tentation de beaucoup de thrillers aurait été de tenter de commencer par un coup d’éclat (je pense récemment à Hostages), ici la démarche de Kayip est de vraiment miser sur le long terme, et la culture du spectateur. A voir maintenant comment la série va délivrer des épisodes à la hauteur de cette promesse, mais il faut avouer que le défi à lui seul fait envie…

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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