10 séries qui ont fait avancer les Afro-brésiliens

20 novembre 2013 à 17:39

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Ils sont plus de 14 millions au Brésil (soit 7,61% de la population d’après les chiffres de 2010), et 40% des Brésiliens auraient des origines africaines dans leur arbre généalogique ; pourtant, les « Afrodescendentes » ont du mal à être représentés sur les écrans de leur pays. Pour accéder à une certaine visibilité, les Afro-Brésiliens ont dû s’armer de patience.
Voici donc 10 séries marquantes de l’histoire de la télévision brésilienne qui ont changé les choses. Un peu.

O Direito de NascerO Direito de Nascer sur TV Tupi Sao Paulo et TV Rio / 1964
Les spectateurs brésiliens découvrent un personnage secondaire dans une des premières telenovelas. Il s’agit de Mamãe Dolores, une servante qui recueille un bébé dont le puissant grand-père refuse l’existence. En protégeant la vie de ce petit garçon, notamment contre des tentatives de meurtre (c’est une telenovela après tout !),  Dolores devient l’un des personnages les plus aimés du petit écran. Pourtant, elle n’est pas du tout l’héroïne désignée par les scénaristes : arrivé à l’âge adulte, ce garçon est le véritable héros de la telenovela, ainsi que les membres de sa famille et ses rencontres à l’université. Mais rien à faire, le Brésil est épris de cette femme courageuse qui éduque un petit garçon qui n’est pas le sien, envers et contre tout.
Le succès de Mamãe Dolores n’a rien de marginal : 90 millions de spectateurs suivent la série ! Et sans vouloir vous spoiler, ce sont 90 millions de spectateurs qui ont assisté à la mort du personnage dans le dernier épisode de la série, quelques 80 heures de télévision après avoir fait sa connaissance.
O Direito de Nascer est l’adaptation d’une radionovela cubaine et est considérée comme l’une des pionnières de la télévision brésilienne ; elle a connu deux remakes en 1978 et en 2001, mais sans connaître un écho comparable à celui de la première version. La série permettra également à l’actrice Isaura Bruno, notre chère Dolores, d’apparaitre pour la première fois à la télévision ; elle fera également partie de la distribution d’une autre série dont je vais vous parler plus bas, A Cabana do Pai Tomás.

A Cor de Sua PeleA Cor de Sua Pele sur TV Tupi / 1965
La série, dont le titre signifie « la couleur de leur peau », sera diffusée de juillet à octobre. Pour la première fois, une actrice non-blanche apparait à la télévision brésilienne dans un rôle de premier plan. Il s’agit de Yolanda Braga, qui incarne le personnage de Clotilde dans cette romance impossible. Plus révolutionnaire encore : Clotilde est éprise d’un homme blanc ! Techniquement, Yolanda Braga n’est pas une Afro-brésilienne mais une mulata, autrement dit une métisse ; mais c’est déjà un premier pas en avant, la plupart des personnages de couleur de la télévision brésilienne ayant été jusque là incarnés par des acteurs blancs. La tradition n’est d’ailleurs pas tout-à-fait éteinte…

A Cabana do Pai TomásA Cabana do Pai Tomás  sur Rede Globo / 1969
Librement inspirée du roman La case de l’Oncle Tom, cette telenovela devait mettre en vedette un personnage noir. Son nom est dans le titre ! Problème : cela impliquerait qu’un acteur de couleur (le nom de Lázaro Ramos est évoqué) soit la star de la série, et que son nom apparaisse avant celui d’acteurs blancs. C’est totalement impensable ! La production, fortement poussée en ce sens par l’annonceur Colgate-Palmolive qui est à l’époque le sponsor des telenovelas de Globo, trouve donc une parade et décrète que, pour mieux mettre en valeur les sujets politiques et sociaux abordés par l’esclavage, un même acteur interprètera à la fois Tom… et plusieurs personnages blancs, dont Abraham Lincoln. Grâce à cette pirouette, A Cabana do Pai Tomás trouve une excuse pour embaucher un acteur blanc, Sérgio Cardoso, qui, lorsqu’il incarnera l’esclave Tom, fera du blackface, se grimant en noir.
Sur le papier, c’est sûr, on peut se demander comment A Cabana do Pai Tomás a pu faire avancer la cause dont nous parlons aujourd’hui. Il faut préciser que, avant cette série, ce genre de choses se faisait sans problème à la télévision brésilienne : les personnages noirs étaient systématiquement interprétés par des blancs. Mais la telenovela rencontre à la fin des années 60 une forte polémique qui permet d’amener des discussions sur la place des descendants d’Africains dans la société brésilienne, ainsi que sur le racisme de certaines habitudes des médias, comme le blackface. L’écrivain Plínio Marcos, en particulier, organisera de nombreuses manifestations qui aboutirent à un boycott de la telenovela ; il tancera régulièrement Globo dans la colonne qu’il tient dans un quotidien. Quant à l’actrice Ruth de Souza, qui incarnait l’épouse de Tom, son nom figurera au générique avant celui d’actrices blanches ; cela lui compliquera passablement la vie sur le plateau où elle sera régulièrement prise à partie.
Les ennuis de A Cabana do Pai Tomás ne s’arrêteront pas là : une semaine à peine après le début de sa diffusion, les immenses studios de Sao Paulo, construits spécialement pour l’occasion et qui abritaient entre autres la reconstitution grandeur nature d’un bateau de négriers, prennent feu. La production se retranche donc dans des studios de fortune à Rio, faisant considérablement baisser la qualité de la série en plus de lui faire prendre du retard ; faute de meilleur plan, la telenovela se poursuivra tout de même, et durera plus de 200 épisodes avant de disparaitre au printemps 1970. A Cabana do Pai Tomás sera néanmoins la dernière telenovela de Rede Globo basée sur des textes étrangers.

Escrava IsauraEscrava Isaura sur Rede Globo / 1976
Sans mettre en vedette des personnages et donc des acteurs noirs, plusieurs séries participeront à aider la société brésilienne à interroger son histoire. Une vague de telenovelas historiques, en particulier, ouvriront le débat ; cette vague trouve son point de départ avec Escrava Isaura, une telenovela au succès énorme à la fois dans son pays et à l’étranger (80 pays l’ont achetée, et plusieurs d’entre eux lui doivent leur enthousiasme, toujours pas démenti, pour les telenovelas).
La série met en scène une esclave blanche, et, en dépit de la présence de nombreux acteurs noirs à ses côtés pour incarner d’autres esclaves, n’aborde pas la question du racisme. En revanche, elle interroge directement la condition des esclaves, ainsi que la façon dont sont dépeints dans la fiction les maîtres d’esclaves. En posant, à travers le destin tragique de sa belle héroïne, des questions sur les concepts de liberté et d’égalité au sein de la société brésilienne, Escrava Isaura matérialise surtout une prise de conscience généralisée. D’autres séries s’engouffreront dans cette brèche pendant les années suivantes et jusqu’à la diffusion de Sinhá Moça en 1986 (également sur Globo), reposant sur la même dynamique d’une jeune et belle esclave rencontrant un homme qui va la tirer de sa condition.

Corpo a CorpoCorpo a Corpo sur Rede Globo / 1984
Bien que A Cor de Sua Pele ait 20 ans cette année-là, Corpo a Corpo suscite un ardent débat en montrant un couple interracial dans une telenovela : Sônia, une jeune femme noire issue de la classe moyenne (et dont la matriarche est incarnée par Ruth de Souza, au passage), y tombe sous le charme de Cláudio, un jeune homme blanc et riche. Le public rejette violemment cette storyline, qui sera progressivement abandonnée devant la levée de boucliers. Là encore, les réactions épidermiques, si elles aboutissent à un échec apparent à l’écran, font prendre conscience à beaucoup de la réalité violente du racisme au Brésil. Le sociologiste et activiste Almberto Guerreiro Ramos déclarera dans les années 80 que le Brésil est le pays « le plus raciste du monde » : on y a vécu dans l’illusion d’une mixité qui n’est pas si bien acceptée. Le débat lancé par Corpo a Corpo permettra petit à petit aux séries des années 90 de surmonter les réactions du public et offrir une vision de la société brésilienne plus égalitaire.

A Próxima VítimaA Próxima Vítima sur Rede Globo / 1995
Jusqu’à présent, les acteurs et actrices noirs étaient… noirs. C’était leur qualité essentielle, voire même, bien souvent, unique. Les années 90 commencent à les présenter de façon qu’on pourrait qualifier à la fois de plus neutre et de plus séduisante pour le public ; dans A Próxima Vítima, parmi la nombreuse distribution de ce soap/thriller, se distinguent deux acteurs qui jouent un couple Afro-brésilien (incarnés par les acteurs Norton Nascimento et Isabel Fillardis). C’est la première fois que des personnages sont présentés sans aucun biais racial : leurs intrigues sont indépendantes de leur couleur de peau.
Ce qui n’empêchera pas la série de parler de racisme… bien que ce soit parfois le public qui l’y pousse ! Ainsi, dans un épisode, le « méchant » de la telenovela est victime d’un vol dont il accuse immédiatement un personnage noir ; ce dernier se soumet à sa colère sans chercher à se défendre ou prouver son innocence. Devant le nombre de plaintes et protestations du public, qui déplorent qu’une fois de plus, un personnage victime de racisme s’efface, renforçant ainsi la supériorité supposée du blanc sur son propre intérêt, les scénaristes changent de crédo. Ils décident dans un épisode ultérieur de faire en sorte que le « méchant » prenne une grande leçon à la fois d’humilité, se voyant infliger une longue diatribe anti-raciste moralisatrice par un personnage tiers. Les spectateurs jubilent, et A Próxima Vítima remplit la mission qu’elle s’est fixée ; la telenovela se caractérise en effet par sa volonté d’aborder des sujets sensibles, en montrant également une romance homosexuelle, une scène d’attaque homophobe, ou encore un personnage se prostituant par choix.
La série sera diffusée dans une vingtaine de pays du monde ; lors de la diffusion de son épisode final en Russie, l’activité dans les lieux publics chuta si brutalement que les journaux indiquèrent que le pays était totalement à l’arrêt pendant une heure !

La cité des HommesLa cité des Hommes sur Rede Globo et Turma do Gueto sur Rede Record / 2002
Avec les années 2000, la représentation « angélique » n’est plus beaucoup de mise ; la plupart des séries abandonnent cet angle pour se consacrer à dénoncer les problèmes rencontrés par une partie de la population des Afrodescendentes. Deux séries démarrent à deux semaines d’intervalle pendant l’automne 2002 ; l’une, La cité des Hommes (Cidade dos Homens dans son pays d’origine), fait suite au film La cité de Dieu sorti pendant l’été, lui-même l’adaptation d’un roman éponyme écrit par Paulo Lins. L’autre, sur une chaîne concurrente, se nomme Turma do Gueto (et elle est bien moins connue hors des frontières brésiliennes).
A noter qu’on ne parle plus du tout ici de telenovelas ; La cité des Hommes durera 4 saisons de chacune 4 à 5 épisodes, et Turma do Gueto est une minissérie en 5 épisodes.
Turma do GuetoDans ces séries d’une grande dureté, l’action se déroule dans les favelas (essentiellement habitées par des noirs ou des mulatos) autour de personnages dans une grande pauvreté, et où les seules possibilités de gagner de l’argent viennent du trafic de drogues. Les deux séries explorent, bien que sous des angles différents, la culture des bidonvilles et la violence urbaine. En attirant l’attention sur les « vrais problèmes » rencontrés par une partie de la population exclue de la société brésilienne, ces deux séries dépassent la question de la représentativité des Afrodescendente, pour confronter le Brésil directement à la réalité de ceux-ci. C’est cette présentation, brutale mais courageuse, de réalités sociales dérangeantes, qui permettra à La cité de Dieu et La cité des Hommes de trouver une forte reconnaissance internationale, ainsi que de nombreux prix.

Viver a VidaViver a Vida sur Rede Globo / 2009
L’actrice afro-brésilienne Taís Araújo incarne plusieurs rôles d’importance dans des telenovelas ; mais c’est son premier rôle dans Viver a Vida, lancée en septembre 2002, qui fait d’elle un véritable symbole. Car en dépit des nombreuses actrices de couleur qui l’ont précédée et dont j’ai pu parler plus tôt, jusque là, aucune n’a tenu le rôle principal d’une telenovela en primetime. Diffusée à 21h, la série n’est pourtant pas le succès espéré, et affiche des audiences décevantes pour la case horaire (bien que décentes dans l’absolu), ce qui n’empêchera nullement Araújo de trouver une immense popularité. De nombreux acteurs de couleur lui ont emboîté le pas et ont réussi à trouver un succès national auprès du public, qui jusque récemment ne choyait pourtant que les acteurs blancs ; ses rôles suivants (dans des telenovelas mais aussi, plus tôt cette année, une comédie de superhéros) lui ont permis de devenir l’une des personnalités préférées des Brésiliens.
Et puis, malgré ses audiences, la telenovela est très bien accueillie par la critique ; la façon dont son héroïne (une jeune femme noire adoptée par des parents blancs) est présentée plait à un tel point que le créateur et scénariste de Viver a Vida, Manoel Carlos, remporte même un Troféu Raça Negra et un Prêmio Faz Diferença, deux prix s’intéressant aux productions culturelles à vocation sociale (et au nom assez transparent, admettons-le).

SubúrbiaSubúrbia sur Rede Globo / 2012
En 2012, le réalisateur fétiche de Rede Globo, Luiz Fernando Carvalho, annonce travailler sur un projet de série avec Paulo Lins, auteur de La cité de Dieu. Subúrbia, la série qui en résulte, est pensée comme une ode à la défunte mamãe qui avait été la nourrice de Carvalho dans sa jeunesse, et un hymne à la culture afro-brésilienne. Globo affiche clairement sa volonté de mettre en avant des talents de couleur, et s’enorgueillit en particulier d’accueillir la première série brésilienne avec un cast composé à 90% d’Afrodescendentes. Là encore, la minissérie est d’ailleurs hebdomadaire, et non une telenovela.
Subúrbia est pourtant accueillie fraîchement ; non pour ses qualités intrinsèques, qui ne manquent pas, mais pour représenter une fois de plus la subúrbia (la banlieue) comme un lieu de crime ; plusieurs personnages de la série sont en effet, une fois de plus, impliqués dans le trafic de drogues et la violence urbaine, des représentations jugées simplistes et stéréotypées d’une population qui, même dans les banlieues brésiliennes, est à 98% éloignée de la vie de criminel ! Qui plus est, la sexualisation systématique des femmes noires dans la série, et surtout de son héroïne, est décriée ; le sujet, complexe, pourrait être résumé ainsi : à l’époque de l’esclavage, le corps des femmes noires était considéré comme une commodité, un bien dont les maîtres pouvaient jouir à volonté, quand le corps de la femme blanche devait rester « pur ». Subúrbia est accusée de reproduire cette dynamique.
En revanche, Subúrbia, qui se déroule dans les années 90, met pour la première fois à l’honneur la culture afro-brésilienne, et notamment sa culture musicale, dans une série diffusée à une heure de grande écoute sur une chaîne publique, quand bien même cela passe par un certain nombre de poncifs. La série retrace l’histoire d’une sous-culture jusque là peu représentée dans les médias (une large place est laissée aux bailes funk, ces soirées improvisées autour de la danse et de la musique urbaine, et qui n’existe que dans la subúrbia), et aborde en même temps des questions plus difficiles. Dans sa quête de liberté et de bonheur, Conceição incarne à elle seule les difficultés des femmes noires à trouver et conserver leur autonomie, notamment sexuelle ; convoitée par les hommes pour sa beauté et sa façon de danser, la jeune fille est en effet victime d’agressions sexuelles, dont statistiquement les Afro-brésiliennes sont victimes plus souvent que les Brésiliennes blanches. En outre, la culture des bailes funk était particulièrement violentes pour les femmes qui étaient généralement violées massivement à la sortie de ces fêtes où les trafiquants de drogue recrutaient leurs nouveaux clients avec des femmes dansant lascivement et des échantillons gratuits de leurs meilleurs produits.
La représentation de la communauté et la culture des Afrodescendentes dans Subúrbia est donc complexe, et imparfaite à plusieurs égards, mais également louable sur d’autres. Le débat autour de la série souligne en tous cas comment la discussion a évolué autour de la façon de montrer et de parler des noirs à la télévision brésilienne. Hasard ou coïncidence, Globo, qui avait initialement commandé une 2e saison de la série, a finalement fait marche arrière et décidé d’en rester là.

Il faudrait en citer d’autres, bien-sûr. Ces séries qui ont, par petits à-coups, progressivement changé la façon dont le grand public a pu regarder des personnages et des acteurs Afro-brésiliens : la première fois qu’un acteur noir n’interprétait pas un serviteur (c’était une actrice et elle jouait une secrétaire dans Selva de Pedra, en 1972), le premier personnage Afro-brésilien présenté comme « CSP+ » (un psychiatre dans Pecado Capital, en 1975), ou encore, plus près de nous, la première série pour la jeunesse à aborder honnêtement le racisme que rencontrent les adolescents (Rebelde, en 2011).
Et naturellement, je ne peux finir cet article sans souligner que derrière les noms des acteurs et actrices mentionnés tout au long de cet article, il y a eu de nombreux scénaristes qui ont repoussé les limites de la fiction, et en particulier la telenovela.

Reste que malgré ces séries qui ont tenté d’insuffler un progrès social dans leur intrigue ou leur narration, les Afro-brésiliens sont encore largement sous-représentés dans les médias, qui montrent souvent la société brésilienne comme très européenne. Contrairement aux USA où de nombreuses chaînes proposent désormais une alternative au public Afro-américain, avec des sitcoms noirs par exemple (comme jadis UPN, puis TBS, et désormais BET ou OWN), le public noir brésilien n’a pas de fictions qui lui sont directement destinées. Alors que fait-il ? Eh bien d’après les études sur le sujet, dépité… il éteint la télévision. Et ce faisant, il se désengage plus encore de la représentation qui est faite de lui et de sa communauté auprès du reste du pays.
Hélas, il faudra sûrement encore de nombreuses séries pour permettre à la télévision brésilienne de ressembler à toute sa population, et la rassembler devant la télévision.

par

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. D dit :

    Merci pour cette article 🙂

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