Nul n’est prophète en son royaume

15 décembre 2013 à 21:00

UneSemaineenAfrique-650

Il existe une série sud-africaine qui a fait le tour de la planète.
Une. Comparé à d’autres pays, c’est forcément peu ; mais autant par son thème que par l’histoire de sa production, Shaka Zulu, puisque c’est de cette mini-série qu’il s’agit, a pourtant beaucoup à nous apprendre.

Shaka est le nom (également connu en Afrique sous l’orthographe de Chaka) d’un roi zoulou du 17e siècle, enfant illégitime d’un roi mais qui ne trouve le succès que dans une tribu adverse, et qui s’est illustré en créant un gigantesque empire guerrier. Son rôle majeur, dans les dynamiques de la région ainsi que dans les rapports avec les colons britanniques, ont fait de lui une grande figure historique, qui est devenue tout un symbole de grandeur et de puissance africaine. Plus qu’un biopic, puisque la série ne s’intéresse qu’à des fragments de l’histoire de son héros, Shaka Zulu porte sur les rapports entre les blancs et les noirs dans une Afrique du Sud en plein déchirement. Métaphore à peine voilée, osons le dire.

Au début des années 80, le sud-africain (blanc) William C. Faure entreprend de monter cette fresque historique sur Shaka, et commence à écrire un scénario qu’il envisage ensuite de réaliser. Son scénario est largement inspiré du roman de Joshua Sinclair, portant également le titre de Shaka Zulu.

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Pour son projet, Faure démarche SABC, l’autorité audiovisuelle sud-africaine, et donc les chaînes d’État, alors en position de monopole ; il espère ainsi produire sa fiction pour la télévision nationale, mais il lui est opposé une fin de non-recevoir. Une série sur un homme noir ? Ha ha, c’est mignon mais non, pas de ça ici. L’apartheid est toujours effectif et il est hors de question de mettre en valeur la culture native africaine dans les médias gouvernementaux.
Obstiné, Faure décide alors de se tourner vers des investisseurs étrangers ; malheureusement, pour exactement les mêmes raisons, il a un mal fou à trouver des partenaires : en raison de l’apartheid, de nombreux boycotts sont organisés dans différentes industries, avec, en cas de contournement, de grosses amendes. Finalement, Faure, auquel on ne pourra vraiment pas reprocher sa ténacité, s’octroiera l’aide de la compagnie Harmony Gold, qui fera fi des sanctions économiques (la suite lui donnera raison) et fera ainsi, d’ailleurs, sa toute première incursion dans le monde des fictions télévisées. La société américaine entend bien capitaliser sur le succès récent du film Out of Africa, qui a attiré à la fois les faveurs de la critique, et le public dans les salles.

Mais cette collaboration, assortie d’une participation au budget, ne se fera pas sans problèmes.  De nombreuses disputes entoureront la production de Shaka Zulu, et l’une d’elles, non des moindres, sera financière.
SABC, qui voyant que le projet est en train de prendre vie, s’empresse d’y prendre part afin de garder un semblant de pouvoir sur la production, décide ainsi qu’elle diffusera la série sur sa chaîne sud-africaine, en anglais, et qu’elle investira dans son budget. Hélas, cette décision s’avèrera être un véritable gouffre financier. Harmony Gold laissera l’audiovisuel sud-africain participer majoritairement au budget de la série (estimé à 12,8 millions de rands, soit environ 6 millions de dollars ; Harmony Gold ne déboursera finalement que 250 000 dollars au lieu des 2,4 millions initialement négociés), mais s’arrangera pour être le bénéficiaire de la plupart des revenus. Lésée par une société de production mieux rompue qu’elle aux accords internationaux de co-production, SABC ne rentrera jamais dans ses frais. La groupe public n’avait en effet participé qu’à une seule co-production internationale d’envergure similaire jusque là : la série Pour tout l’or du Transvaal, en 1979, tournée avec la France, l’Allemagne et la Belgique.

Harmony Gold tente aussi d’imposer des acteurs dans la distribution ; en particulier, des acteurs afro-américains sont supposés incarner les différents protagonistes noirs de l’intrigue. Faure s’obstine : il tient absolument à faire figurer dans la série plusieurs acteurs sud-africains, et notamment Henry Cele, qui vient d’incarner Shaka sur les planches. La société américaine reculera sur ce point, mais en contrepartie, elle obtiendra que des acteurs britanniques « bankable » tiennent les rôles des personnages blancs ; dans toute la phase de promotion de Shaka Zulu, par la suite, ces acteurs seront largement mis en avant, le nom de Henry Cele n’apparaissant pas sur certaines affiches en dépit du fait, eh bien, qu’il tienne quand même le rôle-titre, on s’excuse, hein.

L’opposition des blancs et des noirs, vous le voyez, ne s’arrêtera pas à la genèse du projet, en coulisses. Elle pénètrera jusque dans l’écriture de la série ou son esthétique.

Plus tôt, je vous ai précisé que Faure était blanc, et ça vous a peut-être surpris de voir ce mot entre parenthèses, d’ailleurs. Mais ça a une énorme importance : bien que les blancs, en Afrique du Sud, soient une minorité des habitants, ce sont, en plein apartheid, ceux qui ont une voix dans les medias ; et ce sont donc eux qui racontent les histoires de leur point de vue. Or, l’histoire de Shaka Zulu est bel et bien racontée constamment du point de vue des blancs ; comme en plus il s’agit d’une série historique se déroulant alors que l’Afrique du Sud est une colonie, ça n’arrange rien au problème.

Il suffit de regarder le pilote pour constater l’étendue des dégâts : les héros sont les personnages blancs, généralement des Britanniques (avec quelques Néerlandais ici et là, comme le traducteur). Une scène importante de l’épisode se passe à la cour du roi d’Angleterre, un homme qui aime les choses raffinées (bien qu’il en profite comme un sagouin, ce qui ne manque pas d’écœurer son interlocuteur pendant la scène), se délectant dans des draps hors de prix d’un petit déjeuner servi sur un plateau, avec à ses côtés de belles jeunes femmes, tandis qu’une autre courtisane joue de la harpe à quelques pas de là. Une autre scène, comme tirée tout droit d’Autant en emporte le vent, se déroule alors que des personnes très importantes (blanches, donc) discutent stratégie et politique sur une terrasse… tandis que des Indiens en livrée font le service. D’une façon générale, on se vêtit de beaux habits pleins de dentelles et de couleurs, on s’assied sur de beaux fauteuils, on prend le thé, on discute. Et même quand un personnage blanc est nu (oui, ça arrive), c’est parce qu’il a le raffinement de prendre un bain…

ShakaZulu-DVD-1000Les rares fois où le pilote montrera Shaka ou quelque autre Africain que ce soit, ce sera par contre : sans la moindre parole (ou en tous cas pas en anglais comme les autres scènes, et certainement pas sous-titré), vêtus de pagnes et encore, avec des armes de fortune égorgeant d’autres noirs avec lesquels, très franchement, il n’y a pas une différence visuelle majeure, avec du sang qui gicle à un moment, des cris, et toutes sortes d’autres attributs du « barbare ». La confiscation de la parole souligne qu’il n’y a pas de pensée, et sans doute même pas d’âme. Ça s’arrange à partir de l’épisode suivant, mais pas de beaucoup. Les Zoulous sont et restent des sauvages qui n’ont aucune culture, qui pensent que l’écriture est sûrement un truc utilisé en sorcellerie, qui n’imaginent pas ne pas entrer dans l’Histoire et ne comprennent pas le concept de transmission du savoir, qui ne règnent que par la peur, qui attaquent et violent, qui pratiquent la magie noire et pas la médecine qui pourrait réellement sauver des vies, sans parler du fait qu’ils se baladent toute la sainte journée à poil, et que leurs femmes ont les seins nus en permanence… Toute la série est dominée par l’idée que, tout grand chef qu’il soit, Shaka n’est qu’un sauvage, voilà tout ; d’ailleurs, tout le vocabulaire de la sauvagerie est constamment utilisé pour qualifier les Africains, qu’ils soient Zoulous ou pas.
Le marketing de la série utilisera quasi-uniquement cet angle, d’ailleurs ; ci-contre, une cover du DVD qui est toujours commercialisée outre-Atlantique à ce jour.

Un dialogue dans le premier épisode met bien cela en lumière. Alors que les sujets britanniques tentent de préserver la colonie de Cape Town face aux conquêtes de plus en plus nombreuses de Shaka, un diplomate écarte l’idée d’effrayer les Zoulous avec les armes à feu : « But these are not our only superior weapons. We have one other, gentlemen… CIVILIZATION ».

Et sur un plan visuel, c’est la même chose : les séquences parmi les colons sont brillantes, avec des touches de lumière, des vêtements souvent clairs, des dentelles et des chemises blanches, des accessoires et des uniformes colorés, quand toutes les scènes impliquant des personnages noirs, et à fortiori des Zoulous, sont dans des tons fauves, baignant dans la poussière ou au contraire la boue, et évidemment, des peaux huilées où que le regard se porte. Seules les séquences impliquant le surnaturel (comme par exemple une sorcière dans l’épisode trois, baignant dans un terrible orage annonciateur de catastrophes à venir) seront plutôt dans les tons bleus.

Shaka Zulu joue donc sur deux tableaux : d’un côté, l’utilisation d’une figure historique d’Afrique du Sud, et de l’autre… sa systématique réduction à un cliché dévalorisant. Pas étonnant que SABC ait été accusée de propagande pure et simple avec cette série, et de faire l’apologie d’une certaine vision de l’Afrique noire. Cependant, c’est plus une accumulation de facteurs qui explique cette distorsion du point de vue : un scénariste blanc (adaptant un roman d’un auteur blanc), produit par une société américaine désirant mettre en avant des acteurs blancs, et financé par une chaîne pro-gouvernement d’apartheid… à quel autre résultat s’attendre ?

En dépit de cela, la série a eu une immense importance, à la fois dans son pays et au-delà de ses frontières.
En Afrique du Sud d’abord, car c’était la toute première fois qu’une fiction abordait l’Histoire africaine, et en particulier, abordait le destin d’une personnalité historique noire. On l’a vu cette semaine : les séries historiques ne sont pas légion en Afrique subsaharienne, et avec l’indépendance souvent tardive de certains pays, parvenir à raconter l’Histoire nationale plutôt que l’Histoire coloniale était un défi impossible à relever pendant de nombreuses décennies. Reste que pour beaucoup de Sud-africains noirs, Shaka Zulu, même avec sa lecture pour le moins partiale des évènements (et sa façon d’en tronquer d’autres, comme par exemple la façon dont Shaka est arrivé au pouvoir) est devenu un symbole de force et de puissance « traditionnelle », la glorification unique d’une personnalité noire enfin reconnue dans les médias mainstream. Alors que le pays est au cœur de tensions, l’idée d’une remilitarisation, entretenue dans la série, s’ancre d’autant mieux dans les esprits que les townships sont au bord de l’implosion. Qui plus est, une récupération politique sera également faite par Mangosuthu Buthelezi, un prince Zoulou qui dans les années 80 se surnomme lui-même Shaka, entretenant ainsi la confusion générale. Au moment de sa diffusion Shaka Zulu est une série terriblement actuelle, mais qui semble écrite comme si elle n’en avait pas conscience.
Et puis, en Occident et particulièrement aux USA où la série, pendant les années qui ont suivi sa sortie, a été multirediffusée, Shaka Zulu a connu une popularité inégalée. Le personnage apparait comme une figure qui intrigue les enfants, un peu à la façon d’un superhéros, et intrigue les adultes par son exotisme. La mini-série connaîtra une excellente diffusion dans de nombreux pays occidentaux ; encore à ce jour, elle est par exemple souvent rediffusée… aux Pays-Bas.

Aujourd’hui, malgré tous ses problèmes, Shaka Zulu reste la série sud-africaine la mieux connue dans le monde. Mais à regarder, vous l’aurez compris, avec du recul…

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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