Keep it short : les séries évènement arrivent aussi en Inde

17 juin 2014 à 10:14

Si vous lisez un peu la presse spécialisée sur l’industrie télévisuelle américaine, vous savez sûrement que de plus en plus de chaînes misent sur des « event series », des « limited series », des mini-séries et autres fictions grandement raccourcies.
On savait que les chaînes du câble US avaient des saisons généralement plus courtes, quitte à éventuellement commander une deuxième partie de saison au cas où les affaires marchent (ABC Family s’en est fait une spécialité), mais désormais les networks s’y mettent aussi. Under the Dome était initialement une « event series », on peut même légitimement soupçonner son succès d’avoir une responsabilité dans cette mode. Wayward Pines sera dans la même logique. Les apparitions de fictions à durée limitée sur des chaînes qui leur avaient fait peu de place ces dernières années, à l’image de Rosemary’s Baby, relèvent d’une démarche semblable.
Les networks américains ont une fringale de projets sans engagement ; pas plus tard que la semaine dernière, NBC a commandé encore une fiction de ce type, cette fois sur les Beatles.

Il s’avère que le procédé ne touche pas que nos amis d’outre-Atlantique. Les télévisions indiennes commencent elles aussi à s’intéresser aux fictions à durée limitée, et c’est très récent. Raison de plus pour se pencher sur le phénomène dés maintenant ! Aujourd’hui, je vous propose donc un voyage en Inde pour explorer la situation…

Mais d’abord un rappel rapide des faits : l’Inde, c’est avant tout le royaume du soap.

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Il était une fois

Après tout, la première fiction indienne vient en grande partie d’Amérique du Sud : Vasant Sathe, alors ministre de la Culture, de l’Information et des Télécommunications, fait un voyage au Mexique en 1982, et y découvre… les telenovelas, vous l’aurez deviné. Il revient en Inde avec une idée : utiliser la télévision pour parler « vrai » aux spectateurs indiens, aborder leur quotidien et essayer de discuter de sujets de société, sur la chaîne publique Doordarshan.

La série qui en résulte, Hum Log, devient le tout premier soap opera d’Inde (et également la première fiction en couleurs) et motive les spectateurs comme jamais. Mais vraiment : 50 millions de personnes auraient suivi la série de façon quotidienne ; un chiffre à prendre au conditionnel essentiellement parce que la mesure d’audiences n’était pas très fiable à l’époque. On estime que dans les zones urbaines, 90% des habitants regardaient Hum Log ; même dans les régions où on ne parlait pas hindi, langue dans laquelle était tournée et diffusée la série, 40% des spectateurs se mettaient quand même devant leur écran…! Lorsque l’un des personnages centraux s’est marié, la plupart des magasins de New Dehli auraient fermé boutique pour célébrer ce jour de fête. Plus factuel, l’acteur Ashok Kumar, qui servait de narrateur à la série, recevait 400 000 lettres par jour, qui voulaient réagir au monologue qu’il prononçait en clôture de chaque épisode sur un sujet en particulier soulevé par l’intrigue. Oui, vous avez bien lu : par jour.

Dés lors, serez-vous étonné d’apprendre que le genre a largement la préférence du public indien ? Pas vraiment !

La formule du soap indien, cependant, diffère des telenovelas sur deux points essentiels.
D’abord, il y a une question essentielle de structure. Là où la plupart des telenovelas sont conçues en partant du principe que leur diffusion sera limitée dans le temps, les soaps indiens reposent sur la règle très scientifique du « quand ils en auront marre on arrêtera ». Ça peut durer quelques mois, ou plusieurs années, selon les cas.
Ensuite parce que là où beaucoup de telenovelas aiment à prendre pour sujet des familles aisées, les soaps indiens ont une nette tendance à s’intéresser à des « castes » pauvres (au propre ou au figuré). Certes on retrouve la figure universelle de la pauvre jeune fille maltraitée par le sort et/ou sa belle-famille, mais beaucoup de séries choisissent d’emblée de le faire dans un contexte aussi proche que possible de la réalité des Indiens ; d’ailleurs les soaps se déroulent majoritairement en milieu rural, et non urbain.
Ces dernières années, les séries indiennes ont même encore plus poussé cette recherche d’identification, en essayant de trouver des contextes régionaux et non plus nationaux, avec des histoires aussi spécifiques que possible. C’est par exemple le cas pour Balika Vadhu, une série lancée en 2008 sur Colors (alors une toute jeune chaîne), et qui est encore à l’antenne ; elle a dépassé les 1600 épisodes la semaine dernière. Le soap se déroule au Rajasthan où il est encore de coutume, dans certaines zones rurales, de marier les enfants ; l’héroïne Anandi a au début de la série 8 ans, et est mariée par ses parents à un jeune garçon de son âge. Comme le veut la tradition, elle doit donc s’installer avec sa belle-famille… s’en suivent alors bien des tourments domestiques pour la petite fille.
Pour plus de détails sur le passionnant quoique parfois déstabilisant développement des séries indiennes locales, je vous ai remis ci-dessous l’article que j’avais écrit sur le sujet, ça sera plus simple.

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24, produite par et avec Anil Kapoor

Des chiffres et des lettres (mais surtout des chiffres)

Ainsi donc, les Indiens préfèrent les soaps… mais justement c’est en train de changer.

Oh, juste un peu, rien qu’un peu. Il existe encore de nombreux soaps en cours de diffusion, et d’autres en cours de développement, de la même façon que la télévision américaine n’a pas été totalement transfigurée, et surtout pas en si peu de temps, par les event series et tutti quanti.
Mais en Inde où très, très peu de séries ont une durée limitée (même les séries policières, à l’instar de CID, comptent plusieurs centaines d’épisodes), la différence se repère plus facilement.

Au départ, et surtout vous me dites si ça vous évoque quelque chose, c’est une chaîne du câble qui se lance dans l’aventure. Life OK, lancée fin 2011, n’a en effet pas le budget de se lancer dans une aventure de plusieurs centaines d’épisodes, alors elle décide de commander un thriller à durée limitée, 2612. La série démarre en novembre 2012, et s’intéresse à une conspiration terroriste ; son titre fait directement référence aux attaques du 26 novembre (26/11 en Inde où l’on note les dates comme dans les pays anglophones). La série fonctionne si bien que lorsqu’elle s’achève en mars de l’année suivante, Life OK décide de lui commander un spin-off : ce sera 2613, diffusé fin 2013. Soit dit en passant, actuellement, Life OK est la 3e chaîne la plus regardée du pays, mais ce n’est évidemment pas l’unique fait de ses deux séries.

Life OK n’a rien inventé : elle a simplement eu vent de l’acquisition, en novembre 2011, des droits de la série américaine 24 par l’acteur et producteur Anil Kapoor. La chaîne câblée s’est contentée de flairer l’odeur du profit dans le vent, et surtout d’aller plus vite ! Au terme de deux années de développement et de production onéreuse, 24, la version indienne, débute sur la chaîne Colors.
Et là ça devient intéressant : Colors est actuellement l’une des plus grandes chaînes d’Inde.

Le lancement de 24 en Inde fonctionne à merveille : la série démarre le 4 octobre 2013 et est immédiatement suivie en masse. C’est terrible à dire, mais le fait qu’un attentat meurtrier ait lieu plus tard ce mois-là lors d’un rassemblent politique joue même en sa faveur : la série est tristement d’actualité. 24 n’est pas simplement le remake d’une série mondialement connue, c’est une fiction maison qui prend parfaitement la mesure de l’actualité, et qui, en plus, est extrêmement bien produite.
Le thriller d’action suit exactement la même formule que l’original ; mais au terme de ses 24 épisodes, la série est renouvelée sans trop de peine par Colors, plus que satisfaite des résultats. Une nouvelle saison de 24 est donc actuellement en production.

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« Toi aussi, tu veux ta série limitée ? »

And, sure enough…

En avril, SET a lancé Encounter. Le nom de SET ne vous dit rien a priori (sûrement que vous ne lisez pas souvent mes articles sur l’Inde), mais laissez-moi vous préciser que ce sont les initiales de Sony Entertainment Television, et tout de suite, vous avez sûrement saisi l’importance de la chaîne dans le panorama indien !
D’ailleurs, vous allez me dire si ça vous rappelle quelque chose : Encounter est un thriller en 36 épisodes, qui décrit 35 rencontres se déroulant à Bombay, comme une immense chaîne humaine. Sauf que cette chaîne humaine est constituée de différents crimes, reliés les uns aux autres par le jeu du hasard ou par une série de causes et de conséquences. Oui, tout comme 24, Encounter pose dés le départ sur la table sa durée limitée : elle est incluse dans le pitch ; d’ailleurs la série achèvera sa course le mois prochain.
Une autre série prendra alors le relai, Yudh, un drama conçu pour durer 20 épisodes, et pas un de plus. La série s’intéressera à un homme d’affaires puissant qui découvre qu’il est frappé par une maladie incurable, mais qui refuse d’en informer sa famille. Cela signifie qu’il devra, seul, affronter les personnes qui en veulent à son entreprise, et qui pourraient en causer la perte une fois qu’il aura disparu. La série met en scène un acteur extrêmement connu, Amitabh Bachchan, qui a mène également une carrière internationale (encore l’an dernier, il a tenu un rôle dans The Great Gatsby avec DiCaprio).

A présent c’est Star Plus, une autre des grandes chaînes du pays, qui ambitionne de se lancer dans les séries à durée limitée. Cet été, elle devrait lancer pas moins de 3 séries, quand bien même elle n’a encore pas beaucoup communiqué sur le sujet.

La première, Airlines, une romance dans laquelle les deux héros sont pilotes de ligne au sein du même compagnie aérienne ; l’ex-présentateur Yudhishtir (qui a démarré sa carrière comme « VJ » sur une chaîne musicale) et l’actrice Tulip Joshi (plutôt habituée au cinéma) incarneront les héros. Cette fois, pas question de se contenter de prendre des jeunes premières : il faut de l’expérience, une base de fans, une notoriété. Vous reconnaissez, j’en suis sûre, une autre caractéristique des « event series ».
La seconde, Hospital, devrait également vous sembler familière, mais pour d’autres raisons : c’est l’adaptation plus ou moins officielle de Grey’s Anatomy ! L’idée est la même : suivre les émois amoureux du personnel d’un grand hôpital. La chose est entendue, ça n’a rien de très original… si ce n’est sur un petit détail : il existe très peu de séries médicales dans l’histoire de la télévision indienne. Les précédentes étaient d’ailleurs nées sur des chaînes du groupe Star également : il s’agissait de Sanjivani (2002 sur Star Plus), puis son spin-off Dill Mill Gayye (2007 sur Star One), qui s’était d’ailleurs progressivement désintéressé de la médecine pour se concentrer sur la romance. La concurrence a très peu tenté de séries médicales, et on peut juste mentionner Ayushmaan… une série sur un adolescent surdoué qui devient médecin (le premier qui pense à Dr Doogie a gagné) et qui servait surtout à dispenser des conseils médicaux de façon voulue « pédagogique » (par un gamin, donc). Vous le voyez, ça ne devrait pas être trop difficile pour Hospital de trouver sa place.
La troisième, enfin, est Everest, et est certainement la plus audacieuse. Le projet, dévoilé en janvier dernier, aurait apparemment commencé à tourner quelques scènes en Nouvelle-Zélande ; Everest suivrait la préparation d’un jeune homme alors qu’il s’avère à escalader le fameux mont éponyme. Évidemment, que serait une série sans romance ? Le voilà donc qui tombe progressivement sous le charme de la psychiatre qui l’aide à se préparer à cette épreuve. C’est l’acteur, scénariste, et surtout réalisateur Ashutosh Gowariker qui est en charge de la série, et pour avoir été plusieurs fois récompensé sur les films qu’il a réalisés ces dernières années, on peut présumer sans trop de mal qu’Everest sera bien différent des soaps indiens.

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« They tried to make me go to rehab, I said… ‘for how many weeks’ ? »

Aucun soap n’a été blessé au cours de cette évolution de la télévision indienne

Eh non, malgré ces mutations qui, ma foi, semblent bien contagieuses, pour l’instant aucun soap n’a fait les frais de ce changement de paradigme. Pourquoi ? L’explication tient en deux temps.

D’abord, un soap, c’est une audience à long terme. Il peut se passer de nombreuses semaines, voire des mois, avant qu’une chaîne ne baisse les bras et consente à annuler sa série quotidienne, partant du principe qu’un public, ça se cultive et ça s’entretient. En l’occurrence, très peu de soaps sont en danger immédiat d’annulation, toutes chaînes confondues. Quand bien même, les chaînes ayant continué à commander des projets de soaps, il n’y a aucune raison de remplacer un soap par autre chose qu’un soap : le public a ses habitudes.
Traditionnellement, le découpage des chaînes est le suivant : en quotidienne du lundi au jeudi, c’est le temps des soaps. Le vendredi et le samedi, c’est le tour des séries policières… Le dimanche, on se repose.

C’est le second volet de l’explication : le dimanche, d’ordinaire dévolu aux films, et surtout, aux divertissements non-scriptés, est en train de céder du terrain. En gros, l’Inde est en train de revenir, encore très lentement certes, mais sûrement, de la folie de la télé réalité et autres télé-crochets.
Par exemple, cela fait plusieurs mois que les séries de Star Plus font parler d’elles, mais si la chaîne ne les lance que cet été, c’est parce qu’elle cherche à remplacer le talk show humoristique Mad in India, qui vient de faire un four phénoménal le dimanche soir. Et c’est une super opportunité de placer des séries évènement dans sa grille… là où elles ne mettent en danger aucune autre fiction préexistante !
De la même façon, Encounter s’est gentillement insérée les vendredis et samedis soirs, là où de toute façon Sony diffuse des séries policières, en ajoutant une case le dimanche soir afin d’offrir trois soirs consécutifs à sa série de 36 épisodes. Là encore, le dimanche, il n’y avait jamais eu de série dans la case ; no harm, no foul.

Mieux encore : pour le moment, toutes les séries diffusées sur le principe d’un nombre d’épisodes limité s’adressent plus à un public traditionnellement masculin ; il faudra voir ce que donnent les séries de Star Plus, mais celles de Life OK, Colors et Sony sont plutôt des thrillers avec des scènes d’action et un nombre (certes raisonnable, on est à la télé) d’effets spéciaux. On n’est plus vraiment dans le public classique des soaps !
Qui plus est, les soaps ont pris l’habitude de créer des stars, de dénicher des inconnus (et des inconnues aussi ingénues que possible) et d’en faire des icônes. Les séries les plus courtes ramènent des légendes du grand écran sur le petit, qu’il s’agisse d’acteurs ou de réalisateurs… et certes, ça signifie qu’une partie conséquente du budget leur revient, mais tout de suite, on gagne en attrait sur le court terme. Ça se passe exactement comme aux USA d’ailleurs, où les séries évènement attirent également de grands noms.

Alors : nouvelles cases, nouvelles méthodes, nouveaux héros, nouveaux budgets et nouveaux concepts : la télévision indienne a toutes les raisons de continuer d’expérimenter les « event series », les « limited series », les mini-séries et autres fictions grandement raccourcies.
Petites par la taille, mais grandes par les bénéfices !

par

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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