Le plus vieux métier du monde

12 octobre 2014 à 13:44

Voilà deux ans maintenant que je vous parle de la série brésilienne O Negócio (j’ai vérifié dans les tags !), et il était grand temps que je me mette en chasse de son pilote, quand même.
La série de HBO Latin America n’est en effet pas sortie en DVD, un mal qui frappe pas mal des séries récentes de la chaîne (Preamar et Sr. Ávila viennent à l’esprit) et qui fait que, contrairement à plusieurs séries passées de la chaîne, les sous-titres anglais sont infiniment plus rares qu’ils ne l’ont jadis été. C’est finalement doublée en espagnol et avec des sous-titres anglais que j’ai fini par lui mettre la main dessus, sur Youtube.

Apparemment seul le pilote a eu droit à ce traitement, en dépit du fait que la saison 2 soit en cours de diffusion. Qu’à cela ne tienne ! En route pour le pilote d’une série de HBO au Brésil.

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Rappelons d’abord le contexte : O Negócio fait partie de ces très nombreuses fictions à préférer s’intéresser à la prostitution voulue qu’à la prostitution forcée, et plutôt à la prostitution des call girls qu’à celle qui se déroulerait, pour reprendre le cliché, dans une fourgonnette en bordure d’autoroute. C’est un peu couard que de préférer glamouriser la profession à ce point, mais bon, tout le monde n’est pas Matrioshki ou même Uçurum. Soit.
La série dramatique suit trois femmes, trois prostituées qui décident d’appliquer à leur métier les techniques issues du marketing moderne.

Bien qu’opérant avec une narratrice en voix-off (pas trop agaçante en dépit du fait qu’on soupe de cette pratique depuis plusieurs années) qui est Luna, au centre de la photo ci-dessus, le pilote suit essentiellement Karin, la brune sur la gauche. La rouquine sur la droite s’appelle Magali et n’apparait pas dans le pilote (et de toute façon dans la première saison, elle est blonde).
Karin est « vieillissante », c’est-à-dire qu’elle a dépassé les 25 ans et que désormais, en dépit de son extrême compétence dans le boulot, elle a de moins en moins de clients. La faute en revient essentiellement à Ariel, son souteneur actuel qui, depuis le petit restaurant qu’il a acheté, décide de qui il lui envoie plutôt qu’à une autre prostituée travaillant pour lui… et c’est dernier temps, c’est très peu à elle et beaucoup aux autres. A cette inquiétude déjà légitime (son gagne-pain lui est retiré par un mac’ qui a décrété qu’elle était has been), s’ajoute une autre : la crise économique frappe tout le monde, et donc sa clientèle. Dans les premières minutes du pilote, Karin écoute attentivement l’un de ses clients, un homme d’affaires, la détromper à ce sujet : la crise est bonne pour ses affaires à elle, car plus les gens vont mal, plus ils ont besoin, en substance, de passer du bon temps. Mais même si intellectuellement, Karin semble intégrer cette donnée sur le plan intellectuel, elle reste inquiète pour son avenir.

Elle est amie avec Luna, une jeune étudiante qui travaille la nuit dans un club pas hyper fréquenté, le Paris. Il ne s’agit pas d’un strip club, simplement d’un bar où les clients peuvent aborder une prostituée facilement (l’endroit n’inclut pas non plus de chambres), mais la pratique révulse Karin qui n’est pas du tout intéressée par ce type de prostitution, quand bien même ses finances devaient en souffrir.
Luna, quant à elle, n’a aucunement l’intention de faire ça éternellement, et nous confie rapidement que son but est plutôt d’épouser un homme riche… et donc de se lancer dans un type de prostitution, autrement plus confortable.

Ce qui est intéressant, dés le début d’O Negócio, c’est que ni Karin, ni Luna, ni aucune autre femme qu’on croisera dans l’épisode (la série ne mentionnant pour le moment pas du tout la prostitution masculine), ne s’excusent de se prostituer. En fait, encore mieux : elles ne le justifient même pas. C’est simplement leur boulot et c’est à prendre ou à laisser. On n’aura pas, et je remercie infiniment la série pour ça, de backstory larmoyante sur le fait que c’était leur seul moyen de subsistance, sur des faits commis par un oncle peu scrupuleux, ou sur un ex intéressé par le statut d’entremetteur. Peut-être que ça viendra par la suite mais je n’y crois pas trop : c’est un parti-pris assez évident, de la part de la série, que de présenter ses héroïnes comme des personnes qui font ce qu’elles font sans besoin de nous dire pourquoi, comme si le pourquoi nous autorisait à les apprécier, comme s’il fallait leur trouver une excuse, comme s’il fallait prouver qu’elles sont victimes de quelque chose. Les prostituées d’O Negócio sont là, un point c’est tout. Les clichés sont évités et, à travers eux, une certaine dose de jugement implicite aussi.

Ce qui ne veut pas dire qu’O Negócio ignore totalement certains facteurs de l’univers professionnel dans lequel elle se déroule.
Lorsqu’elles parlent entre elles, les call girls de la série ne sont pas forcément dans le glamour : elles s’interrogent sur leurs finances, par exemple, et dés le début Karin va s’en ouvrir à Luna. Plus tard dans l’épisode, quand Karin décide de laisser tomber Ariel et lui dit qu’elle ne travaillera plus avec lui, ou quand elle discutera avec le patron du Paris, les deux hommes auront le même réflexe : imaginer qu’ils sont fondamentaux pour les prostituées. L’échange avec le second ira comme suit : « ah, encore une qui pense qu’elle peut se faire plus d’argent toute seule ! », ce à quoi Karin répond : « ah, encore un qui pense qu’on dépend des hommes ». Les deux conversations, bien que subtilement, renvoient ainsi à l’histoire de la prostitution
Bien qu’elle ait choisi de ne pas insister sur ces questions, O Negócio prouve ainsi qu’elle est tout-à-fait consciente des tenants et aboutissants du contexte dans lequel elle évolue.

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Karin décide d’arrêter de travailler avec/pour Ariel après que celui-ci lui ait menti sur le Spicy Dessert, l’une des soirées annuelles les plus lucratives pour l’élite des call girls de São Paulo. Il a en effet décidé d’envoyer une autre de ses recrues à l’évènement, laissant croire à Karin que la soirée a tout bonnement été annulée ! Et en plus, elle avait déjà acheté une robe hors de prix qu’elle était supposée rentabiliser ce soir-là…

La décision n’est pas brutale, loin de là. En fait, si Luna paraît spontanée, Karin nous est régulièrement dépeinte comme une personne posée, qui réfléchit mûrement ses décisions avec un air absent. Cela s’ajoute à toutes les fois où elle est dépeinte comme quelqu’un d’observateur, d’attentif, qui analyse ce qu’elle perçoit et qui sait poser les bonnes questions (comme avec son client qui lui expliquait que la crise travaille à son avantage). C’est la raison pour laquelle le spectateur n’a aucun mal à la voir amorcer sa reconversion, lorsqu’elle décide d’en apprendre plus sur le marketing et d’essayer de nouvelles techniques de vente.
A plusieurs reprises, que ce soit dans son appartement ou sur la butte qui lui sert de point d’observation, des scènes silencieuses nous inviteront à partager son processus de réflexion et de décision. Karin fait partie des ces personnages, devenus rares aujourd’hui à la télévision, dont on ne nous prouve pas qu’ils sont intelligents en leur faisant expliquer leur raisonnement à voix haute ; la regarder mordre dans un hamburger, curieusement, peut parfois suffire. Certes l’interprétation de Rafaela Mandelli (parfaite dans tout ce pilote ; pour info, elle est également en ce moment au générique de la telenovela hippique de Rede Record, Vitória) y est pour beaucoup, mais pas seulement. C’est une vraie finesse de la part d’O Negócio. Et c’est aussi la raison pour laquelle, dans à peu près tous les pays, le label HBO a du sens.

Karin aura la bonne idée de tester son intuition au Paris avant de se jeter dans le grand bain, prudence étant mère de sûreté.
Car son idée est la suivante : offrir aux courtiers en bourse une ristourne équivalente à la chute du marché. Si les actions baissent de 10%, les boissons du Paris baissent de 10%. De quoi ruiner le club ? Pas du tout ! Karin s’est renseignée et il apparaît que, si le marché baisse, il est clôt pendant une heure ou plus… ce qui laisse les courtiers tout le temps pour venir profiter du club pour se changer les idées. A terme, la promotion spéciale marchés en panique augmentera la fréquentation du Paris !
Cela donnera une scène particulièrement jouissive, pendant laquelle les prostituées du club suivent le cours de la bourse à la télé et espèrent que les actions vont de crasher ! Ce n’est pas que cette scène : le dernier quart d’heure du pilote est plus énergique et maîtrisé que le reste.

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L’intrigue centrale tourne donc autour des questions, des doutes et finalement des pistes de réponse de Karin. C’est là le plus gros potentiel de la série et ça confirme bien les lectures que j’avais faites à son sujet, donc c’est d’autant plus enthousiasmant. Mais O Negócio suit également Luna, bien-sûr.
La jeune femme, totalement désintéressée par ses études (elle s’est débrouillée pour récupérer les réponses aux exams de toute façon), s’est trouvé une cible en s’enrôlant dans une classe spéciale pour riches, leur apprenant à dépenser leur argent. Elle n’est évidemment pas blindée elle-même (elle est la première à avoir obtenu une bourse pour entrer dans ce cours… il faut dire qu’elle a un don), mais c’est une technique qu’elle a trouvée pour approcher des millionnaires, si possible jeunes et encore plus si possible, séduisants. C’est une intrigue relativement inconséquente (elle trouvera une conclusion avant la fin de l’épisode) et qui prête plus à sourire qu’autre chose. Cependant ça nous permet de mieux faire connaissance avec Luna qui, il faut le dire, est d’une nature charmante et positive.
Mais c’est là encore une raison de tirer un coup de chapeau à O Negócio dés ce premier épisode. Car même si ni la crise, ni les marchés financiers, ni les classes aisées ne sont spécialement visées par la série, elle éclabousse ces univers de petits commentaires à travers la façon dont les héroïnes croisent ces différents univers. Et c’est finalement toute la société que la série peut ainsi, potentiellement, passer au peigne fin sans y toucher !

L’originalité essentielle d’O Negócio, c’est quand même d’être quasi-dénuée d’intrigue romantique.
Ok alors non, je corrige : Luna essaye d’avoir une intrigue romantique avec l’un des hommes riches qu’elle rencontre à son cours, mais c’est de façon totalement intéressée, et elle n’éprouve pas de sentiments. Karin, quant à elle, n’a de relation avec personne, ni homme, ni femme.
C’est la dernière série où j’aurais pensé voir un tel miracle s’accomplir ! Secret Diary of a Call Girl, par exemple, s’ingéniait à mettre en parallèle le métier de son héroïne et ses tentatives de compartimenter avec sa vie amoureuse. C’est l’argument de beaucoup de fictions sur la prostitution choisie, d’ailleurs : la prostituée va-t-elle payer son choix parce qu’il est difficile de l’aimer en raison du métier qu’elle pratique ? Peut-on vraiment l’accepter toute entière ou devra-t-elle mentir pour préserver sa relation ? En d’autres termes, va-t-elle à un moment comprendre qu’il faut qu’elle arrête la prostitution si elle veut une vie amoureuse épanouie ?
Ici, il n’est absolument pas question de mettre en danger la compartimentation de leur vie (Karin et Luna indiqueront simplement, au détour d’une discussion, qu’elle ne feront rien pour que leur métier soit connu de leurs parents, mais n’ont aucun remord à cacher la vérité, quand bien même Luna se pointe encore aux déjeuners chaque dimanche chez papa-maman), la série dessine clairement la limite et n’exprime dans ce pilote aucune intention de jouer avec.
Mais surtout, aucun personnage n’est introduit pour servir ultérieurement d’enjeu amoureux à ces deux femmes, pour les attendrir par la suite. Les interlocuteurs de Karin comme de Luna sont soit des contacts professionnels (souteneur, client, autres prostituées), soit des contacts amicaux (les deux femmes sont amies et confidentes) ou familiaux (on a droit à une présentation de la famille de Luna). Ça peut tout-à-fait se produire ultérieurement, bien-sûr, mais dans le pilote d’O Negócio, rien, zéro. Et j’adore ! Franchement quand je me suis rendue compte que Karin n’était dépeinte qu’au travail, avec Luna, ou seule, et qu’il n’y avait pas la plus petite aventure pour venir compliquer sa vie sur le plan émotionnel, je me suis dit, mais euh, on signe où ? Je veux regarder cette série jusqu’à la fin de mes jours, c’est l’antidote dont j’ai toujours rêvé.
En cela, O Negócio est avant tout une série sur un univers professionnel, et pas un drama intimiste. Paradoxalement, je l’aime d’amour pour cette raison.

C’est donc un peu amère que je constate que c’est pas demain la veille que je vais découvrir la suite la série. C’est pas grave, ce sont les règles du jeu quand on est pilotovore. Je préfère avoir découvert le pilote d’O Negócio et être frustrée, que de ne l’avoir jamais découvert du tout et être ignorante de ses subtilités, ses efforts et ses tentatives.
Mais quand même, bon sang, avec qui il faut coucher pour voir la suite ?

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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