Masculinity : be a man about it

19 février 2015 à 21:02

Dans nos discussions sur le féminisme dans les séries, il doit y avoir de la place pour discuter de l’évolution des rôles pour les hommes. On voit très peu ces évolutions se matérialiser, en tous cas certainement pas dans les mêmes proportions que pour les rôles féminins ; bien que ces derniers soient encore souvent problématiques, ou au moins lacunaires, ils sont souvent sous les feux des projecteurs. Alors qu’il y a finalement peu de travail sur les représentations des hommes à la télévision.

C’est en particulier vrai dans les comédies où les poncifs sur la masculinité sont peu combattus, ou seulement en apparence. Beaucoup d’encre a été versée sur le personnage de Barney dans How I met your mother (par exemple ici sous la plume de Ponymandias), et récemment, l’arrivée de Friends sur Netflix a donné à l’opportunité pour certains de se questionner sur la mysogynie de Chandler (Ponymandias, encore elle, propose un billet plus généraliste sur le sexisme de la série, et apporte aussi une lecture de la fameuse relation Ross/Rachel). Et là où The Big Bang Theory semble remettre en question les codes de la virilité, elle le fait seulement de façon cosmétique, et en faisant perdurer une majorité de schémas sexistes (un article ici, en anglais cette fois).
Et c’est sans parler des comédies « masculines » qui émergent régulièrement pour nous montrer, encore et toujours, les mêmes hommes-enfants (problème que j’avais soulevé au moment de Man Up!), les mêmes machos (hello Undateable), et, pour varier un peu les plaisirs, des hommes se prétendant oppressés par les femmes (c’était le pitch de départ du vomitif Work It, et ce sur quoi repose l’humour de Last Man Standing).
Bref il y a des jours, on voudrait poser tout sur la table et reprendre à zéro.

Bizarrement, la meilleure façon de poser les choses à plat dans le monde des séries, c’est parfois de s’enfiler une vieillerie. Ce soir : The Odd Couple, version 1970. En attendant la version 2015 dans quelques heures.

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On pourrait s’imaginer que, 45 ans plus tôt, la masculinité à la télévision, c’était un affaire pliée. Que les rôles genrés étaient rétrogrades et point barre. Qu’il n’y avait même pas discussion.
Mais dans The Odd Couple, il y a avant tout deux hommes qui ont surtout des personnalités diamétralement opposés. A aucun moment du pilote, en tous cas, leur masculinité ne va être remise en question. Et dans une comédie, l’air de rien, c’est ultra-rare que les gags ne reposent pas sur le fait qu’un comportement n’est pas assez masculin pour un personnage d’homme. Vraiment.

Récapitulons de quoi parle The Odd Couple en plusieurs temps.

Pour commencer, la série se déroule dans un appartement que partagent Felix et Oscar, deux amis divorcés.
Rappelons que dans les années 70, le divorce est vraiment un sujet récent pour les séries. Pour l’anecdote, The Mary Tyler Moore Show avait initialement été conçu comme une série à propos d’une divorcée, jusqu’à ce que CBS considère que c’était trop polémique et demande que Mary devienne une célibataire se remettant d’une rupture fraîche. Si je l’évoque ici, c’est que The Odd Couple et The Mary Tyler Moore Show ont démarré la même saison ; en fait, à très exactement cinq jours d’écart. La problématique de l’une de ces séries… n’était donc pas très éloignée de la problématique qu’a failli aborder l’autre. A la télévision dans les années 70, on ne pouvait pas montrer une femme divorcée dans The Mary Tyler Moore Show, mais on n’avait aucun souci, par contre, pour montrer deux hommes divorcés dans The Odd Couple ; je dis ça, je dis rien, hein CBS…
Dans un deuxième temps, il faut noter que la façon dont The Odd Couple traite le divorce est plutôt sous l’angle du rebond : la phase de séparation est derrière Felix et Oscar, et il n’est plus question tant de faire de deuil de leur vie d’hommes mariés, que d’aller de l’avant. Personne ne va geindre, ici, d’avoir perdu un mariage, une maison ou quoi que ce soit. Non : cap sur l’horizon, et pour mieux le prouver, nos héros veulent trouver de nouvelles conquêtes.
Tout le principe du premier épisode est qu’Oscar a invité deux petites anglaises qui vivent dans leur immeuble, pour venir passer la soirée et plus si affinités. Drame ! Ce soir, c’est justement soirée poker, et Felix, qui est un tant soit peu psycho-rigide, n’envisage pas d’annuler la partie avec les copains. Oscars va donc tenter de tout de même organiser une rencontre avec les voisines…

Sur le papier, Oscar est donc le dragueur et Felix le coincé, non ? Après tout, là où Oscar a envie de se trouver une conquête, Felix ne pense qu’aux désagréments dans son emploi du temps ; quand Oscar veut s’amuser, Felix veut s’assurer que pendant la partie de poker tout le monde s’essuie bien les doigts sur des serviettes en papier ; si Oscar veut lutiner une Britannique au calme, Felix propose que tous aillent faire leur lessive ensemble (juré). Vous voyez le topo.
Sauf que pas vraiment. The Odd Couple, tout en insistant sur ces différences entre les deux protagonistes, ne hiérarchise pas du tout leur virilité. Une fois qu’ils sont en galante compagnie, tous les deux sont aussi attirants l’un que l’autre pour leurs invitées, et c’est super intéressant ! Alors que pourtant Felix se dit timide et qu’il se montre plus inquiet pour l’utilisation de sous-verres, on le verra charmer l’une des voisines. En fait, c’en dévient désarmant car Felix est un vrai tombeur, capable de transformer un lavage à 40° en scène du plus haut romantisme. Ça lui vient presque plus facilement qu’à son compère ! Oscar, quant à lui, a quand même du succès avec sa propre conquête, mais il voudrait aller plus loin, et il voudrait y aller vite : son empressement et la façon dont il pousse Felix vont finalement jouer contre lui. Mais d’un autre côté, si Oscar n’avait pas eu l’idée de ce double rendez-vous, Felix n’aurait jamais rencontré de jolie Anglaise, preuve que tout n’est pas non plus à jeter chez Oscar.

Et du coup, The Odd Couple n’implique à aucun moment, strictement aucun, que la virilité un peu lourdingue d’Oscar (que ma petite sœur au langage fleuri qualifierait sûrement d’être « en chien ») ainsi que son goût pour la crasse et les désordre, sont supérieurs aux manières douces, à la retenue, à l’attention surdéveloppée pour la cuisine et le ménage de Felix. Ou vice-versa.
Bref The Odd Couple évite toutes les erreurs que How to be a Gentleman, son remake officieux, avait commises il y a quelques années. Les paris sont ouverts sur la version de ce soir.

Contrairement à ce que pourrait imaginer l’une des interprétations de son titre, The Odd Couple ne cherche pas à dire qu’Oscar est masculin et Felix plutôt féminin.
Simplement qu’ils sont deux hommes totalement différents, mais hommes quand même. Et qu’ils se complètent. Ils en sont parfaitement conscients, d’ailleurs ! Ils ont tous les deux intérêt à devenir plus nuancés, pour leur propre bien. Parce que leur vie serait sûrement plus simple et agréable.
En somme : pour eux-mêmes, et non parce que l’un est plus ou moins bien reçu par des tiers (puisque ni les amis masculins d’Oscar et Felix, ni leurs conquêtes féminines, ne trouvent quoi que ce soit à redire à l’un ou l’autre dans ce pilote). Et ça aussi ils en sont conscients. Ce sera explicite dans la conclusion de l’épisode : Oscar admet qu’il vit dans le désordre et Felix admet qu’il pourrait être moins rigide.
Ils ont donc, en somme, besoin tous les deux de sortir de leur position de départ un peu caricaturale ; là où il aurait été si facile de simplement créer des blagues autour de Felix qui doit se décoincer, par exemple, et point barre (ce que font la plupart des comédies du genre, pourtant). Le besoin d’évolution va dans les deux sens. Chacun est conscient que pour que leur vie post-divorce se fasse dans les meilleures conditions, ils ont avant tout besoin de s’ouvrir à une progression personnelle. Pour être heureux, soyons nuancés.
Spoiler alert : la série se conclut au bout de 5 saisons quand Felix se remarie ; la scène ultime de The Odd Couple montre que ni Felix, ni Oscar, bien qu’ils aient appris l’un de l’autre, n’ont changé ce qui était au cœur de leur personnalité respective, mais ils ont appris à faire des efforts lorsque nécessaire.

Voilà bien un fantastique message, et une très belle façon d’aborder la masculinité : en montrant qu’il n’est pas besoin de se prouver homme pour en être un, et que cela couvre autant de réalités que vous le voulez.
C’est donc ce qu’on se tue à dire depuis les années 70… Une série du 21e siècle aura-t-elle enfin entendu l’appel ? Verdict ce soir.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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