This is real… I guess

21 mars 2015 à 7:07

Si la série de mes rêves sur les coulisses de la télé réalité reste encore à inventer, il faut reconnaître que les tentatives se sont multipliées ces dernières années, notamment parce que le matériau d’origine est également dans ce cas. Rien qu’aux USA, on peut parler de la résurrection de The Comeback, de Siberia, de la discrète Zach Stone is gonna be famous, ou il y a quelques années, de Fat Actress.
Pour ce qui est de l’étranger, insérer ici un commentaire rappelant à votre attention, de façon totalement partisane, des séries comme mon chouchou japonais découvert l’an dernier Toranai de Kudasai!!, ou la suédoise 183 Dagar sur l’après-Loft Story ou équivalent.

Mine de rien, VH1 a lancé cette semaine sa propre tentative sur le sujet, Barely Famous. C’est d’autant plus intéressant que, comme MTV avec Zach Stone is gonna be famous, les grilles de la chaîne sont peuplées d’émissions de télé réalité, prenant le risque d’attirer le même public que les programmes que la série est amenée à critiquer. Ceci par opposition à une démarche comme celle de The Comeback qui, de par sa diffusion sur HBO, s’assure d’être dans l’entre-soi entre gens de bon goût (ou supposément tels).
Par-dessus le marché, le projet de Barely Famous implique de jongler avec la quasi-intégralité des codes du genre au lieu de simplement en faire découvrir les dessous pas très propres. Il s’agit en effet de nous présenter les sœurs Foster, deux belles jeunes femmes dont le père est célèbre mais qui n’ont jamais rien accompli par elles-mêmes ; on leur a proposé une dizaine d’émissions de télé réalité qu’elles auraient refusé pour respecter leur vie privée, mais en revanche elles ont pitché l’idée d’un programme parlant « de célébrité, d’argent, de vanité et d’Hollywood ». Et il s’avère que le département de la télé réalité à VH1 a été emballé par l’idée ! Sara et Erin sont donc suivies par des cameras pour décrire le monde fou dans lequel elles vivent. Mais ce n’est pas de la télé réalité, entendons-nous bien, elles ne feraient jamais ça.

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A partir de là, Barely Famous continue de marcher sur cette ligne de démarcation entre fiction et réalité, avec beaucoup d’humour. C’est ce qui sauve la série, bien-sûr : cette façon de prendre du recul sur deux personnages qui font mine d’avoir elles-mêmes du recul, mais n’en ont en réalité pas du tout.

Dés la scène d’introduction, le ton est donné : Sara fait son jogging suivie par trois cameras et un perchiste, et croise Kevin Connolly d’Entourage, qui passe par là en voiture. Il demande à quoi correspondent les cameras et elle persiste à faire comme si elles étaient inexistantes, jusqu’à être acculée dans son mensonge et finir par dire qu’elle tourne un documentaire. Sur sa vie. Ahem. Bref. Connolly repart donc prestement, laissant Sara face à… sa propre vanité.
C’est la seule fois qu’un tiers fera mention dans ce pilote des cameras et des micros qui jalonnent les aventures des deux sœurs, se débarrassant du paradoxe qu’elles provoquent dans les vraies émission de télé réalité où les intervenants en font artificiellement abstraction. Mais au-delà de la plaisanterie, il s’agit aussi de confirmer que la mise en abime est partie intégrante de l’intention de Barely Famous, de dire combien ces deux femmes ont un rapport distordu avec la réalité, sous toutes ses formes : d’abord à cause de la présence des cameras, ensuite voire surtout, à cause de leur style de vie dans sa globalité.

Pour cela, Barely Famous nous propose deux personnages radicalement opposés.
Sara, l’aînée, explique en introduction qu’avant tout, son métier est d’écrire (ce qu’on ne la verra pas faire une seule fois, et on ignore ce qu’elle écrit précisément), qu’elle n’aspire qu’à une vie normale et à s’écarter du monde dans lequel elle gravite depuis toujours, et qu’elle a le sens des réalités. Elle veut avant tout se marier et avoir une famille, et on la verra dans cet épisode inaugural rencontrer un jeune homme qu’elle espère fréquenter. Dragué dans une boutique Apple où il est vendeur, ils décident de se retrouver pour aller boire une bière dans un obscur petit bar… où les choses dégénèrent rapidement à mesure que la vie de socialite la rattrape. Ses tentatives pour se sauver la mise, évidemment, ne font qu’insister sur le fossé qui existe entre elle et son rendez-vous.
Erin, quant à elle, se prétend actrice et superstar, même si son rôle dans 90210 (pas l’original, hein, mais le reboot) a été annulé… un an avant que la série elle-même ne le soit. En 2013. Elle est pourtant convaincue d’être quelqu’un d’important là maintenant tout de suite, et se pointe dans une boutique très select de Rodeo Drive pour récupérer un sac gratuit que sa publiciste aurait arrangé qu’elle reçoive au simple prétexte qu’elle est célèbre et fabuleuse. Évidemment, problème : le vendeur (incarné par Jarrad Paul d’Action!) ne la reconnaît pas et déclare n’avoir plus de sac… sauf que quelques minutes plus tard, Kate Hudson se présente pour un sac, et qu’elle a l’embarras du choix pour les couleurs. Erin est imbue de sa personne, superficielle, et aime à dénigrer les ambitions « modestes » de sa sœur. Ses ambitions sont ailleurs et elle n’hésite pas à aller toujours plus loin pour se promouvoir.

Le premier épisode de Barely Famous n’innove pas vraiment, et on y trouvera un cocktail assez consensuel d’idées pour mettre en exergue la vacuité de l’existence des sœurs Foster. Rien qui s’y déroule n’y est très surprenant, des quiproquos aux cameos de célébrités.
Cependant, l’intérêt d’une série telle que Barely Famous, a fortiori parce qu’elle est une comédie, c’est évidemment son ton. Et de ce côté-là, ça fonctionne plutôt bien. Les apparitions de personnes célèbres, par exemple, sont un passage obligé de toute série s’essayant à parler d’Hollywood, mais ici le premier épisode invite donc Kevin Connolly, Kate Hudson, mais aussi Nicole Ritchie (et un texto de James Franco). Or, le fait que la plupart d’entre eux doivent leur carrière à des émissions et/ou fictions sur Hollywood rend la chose particulièrement croustillante (Courteney Cox de Dirt est également sur la liste dans le futur). En outre, une grande partie de l’humour de Barely Famous repose sur les dialogues, et en particulier pendant les séquences où elles sont interrogées dans leur salon (comme dans absolument chaque émission de télé réalité du genre).
Parce qu’elles apparaissent toujours ensemble pendant ces séquences, et non individuellement, leurs propos sont moins tournés vers l’introspection qu’attendu, mais c’est en fait un plus. Au lieu de s’étendre indéfiniment sur ce qu’elles veulent dire d’elles face camera (ce qui aurait vite l’air répétitif), Sara et Erin sont éminemment critiques l’une de l’autre, et la dynamique est bien plus intéressante à observer vu que nous sommes critiques des deux personnages. Cela donne un jeu de miroirs tendus les uns aux autres qui fonctionne très bien.

Plus rare dans ce type de fiction, s’ajoute aussi un troisième discours à celui des sœurs Foster, celui de la production-même des images de télé réalité. Et si on peut le voir abordé dans des séries, c’est plutôt dans les « fiction sur la fiction », comme Grosse Pointe ; cela reste plus rare dans les séries sur la télé réalité.
On verra ainsi l’organisation d’un tournage avec un paparazzi, dans lequel la celebutante essaye désespérément de faire son auto-promotion « surprise » à une station service. Comment filmer la scène ? Que dire à l’écran ? L’échange entre Erin et le paparazzi, bien que court, est juteux. Plus tard, l’équipe de tournage de l’émission de télé réalité leur donnera des consignes sur le sujet à aborder pendant une discussion matinale, pour revenir sur un évènement précis ; le contraste entre ces instructions et leur discussion juste avant de tourner, sur ce même évènement, fonctionne parfaitement.

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Le propos central de Barely Famous, c’est comme voulu par Erin et Sara un discours sur « la célébrité, l’argent, la vanité et Hollywood », mais c’est aussi un renvoi permanent à la question centrale de ce qu’est la normalité. Ce qui est normal pour deux femmes privilégiées à un maximum d’égards comme Erin et Sara, ne le sera pas, pour diverses raisons, pour la plupart des gens autour d’elle. Barely Famous interroge les variables de la notoriété mais aussi de l’argent dans ce premier épisode, et on se surprend à rêver que d’autres soient peut-être abordés dans les épisodes ultérieurs.
Quand bien même ce ne serait pas abordé, Barely Famous fait un plutôt bon travail dans ce registre, grâce au contraste entre Sara et son fantasme de « normalité », et Erin et son ambition de s’en distancer plus encore que ce n’est déjà le cas.

Il me faut enfin mentionner un autre atout de Barely Famous, vital à mes yeux en fait : l’absence d’humiliation. Naturellement, les tribulations d’Erin et Sara sont parfois embarrassantes, voire souvent, du fait-même du décalage entre leur perception de la réalité et celle de leurs interlocuteurs. Mais jamais on n’atteint le stade où l’humiliation est une fin en soi, il y a toujours un dernier ressort de la scène, un rattrapage ou un gag final, quelque chose derrière. En fait, la seule séquence pendant laquelle l’une d’entre elles se dira humiliée explicitement est tournée de telle façon qu’on ne perçoit absolument pas en quoi !
Pour moi c’est important car, si j’exècre la télé réalité, c’est précisément parce que les protagonistes semblent toujours mis dans des situations humiliantes, généralement à leur insu. C’est à vrai dire mon problème essentiel avec The Comeback, qui me met mal à l’aise (totalement volontairement) au point de ne plus pouvoir regarder sa critique du monde hollywoodien. Ici ce n’est pas vraiment la confrontation de Sara et Erin aux autres qui forme le discours de la série, mais plutôt leur confrontation à elle-même et l’une à l’autre, et si la différence semble a priori subtile, elle est en fait capitale à la fois pour mon visionnage, et pour le propos de la série. Cela fait d’elle une comédie timidement réussie à ce stade.

Wow, la dernière fois que j’ai eu envie de suivre à ce point une série de VH1 (chaîne plutôt connue pour Single Ladies et Hit the Floor), c’était… jamais.

par

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

3 commentaires

  1. Yann dit :

    Alors je viens de voir ça ! Je suis complètement d’accord mais je pense qu’ils pourraient aller plus loin autant sur le fond que sur la forme. C’est encore un peu trop sage à mon goût…

    • ladyteruki dit :

      Comme je disais, la fiction sur la télé réalité parfaite n’existe pas encore. Mais je trouve que celle-ci a plus de mérite que la plupart. Après c’est un pilote, je pense que passé l’exposition avec la clarification de la situation et les ambitions de chacune, ça peut donner quelque chose de pas mal. 🙂 Contente que ça t’ait plu !

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