On ne peut pas accueillir toute la misère d’un autre monde

21 avril 2015 à 15:00

Dans l’antre de Séries Mania, là où se cachent les séries internationales de demain (et celles dont, aussi, on n’entendra plus jamais parler ensuite dans les médias consacrés), on peut parfois découvrir de petites perles qui, sans aucun doute, gagneront progressivement à être connues.
Refugiados, dont je vous ai parlé il y a quelques mois déjà, est de celle-là : la série de soft science-fiction la plus soft qui soit. Et l’une des plus réussies, grâce à, ou malgré cela.

Par une nuit paisible, dans la forêt bordant un petit village, un chasseur tente de tirer sur une biche. Croyant l’avoir touchée, il découvre qu’il a en fait descendu une femme, nue, avec un petit voyant lumineux clignotant lentement sous sa peau…En fait, à quelques mètres de là, des dizaines d’autres humains s’avancent, nus et clignotants, dans la nuit.
Peut-être même des centaines.

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La famille Cruz vit à quelques pas de là, un peu isolée par les bois, et fête l’anniversaire du père, Samuel. Sa femme Emma, enceinte, et sa petite fille Ana, forment la totalité des invités. Une petite soirée tranquille, chaleureuse, normale en somme… jusqu’à ce qu’un inconnu frappe à la porte. Lui aussi clignote. Il a volé des vêtements de Samuel qui séchaient dehors, et espère que les Cruz vont l’accueillir, lui donner à manger, lui permettre de dormir au chaud. Emma ne voit pas du tout la chose d’un bon oeil, mais Samuel, en bon Catholique, décide d’installer l’inconnu, qui dit s’appeler Alex, dans la remise, un peu à l’écart.
A leur retour dans le salon, Ana a allumé la télévision, qui montre des gens marchant dans les rues de toutes les villes du monde. Tous sont nus, tous ont cette lueur qui clignote doucement sur leur torse. Ils sont des centaines.
Sûrement même des milliers.

A mesure que la nuit avance, les informations commencent à donner quelques pistes sur ce qui est en train de se passer. Ils prétendent tous venir du futur, et ne pas pouvoir dire grand’chose, sinon qu’ils sont en exode : « nous devions partir pour survivre ». Partir d’où ? Personne ne semble disposé à répondre à cette question. Et les videos, toujours plus impressionnantes, montrent des cortèges sans fin d’hommes, de femmes et d’enfants nus, des milliers d’entre eux apparus absolument partout sur la planète.
Ils pourraient même être des millions.

En essayant de se rendre au village-même pour discuter avec leurs amis, et pour entendre l’avis du maire de la ville, Samuel et Emma laissent un temps Alex dans leur remise (bien qu’Emma ne souhaite rien tant que le mettre dehors, et on ne saurait trop dire si sa paranoïa est justifiée). Ils découvrent alors des rues engorgées de gens qu’il faut habiller, nourrir, chauffer dans l’urgence. Tout le village, et notamment la police municipale, mettent la main à la pâte. La cohue est impressionnante, glaçante. Personne ou presque ne parle parmi les réfugiés, souvent pas même pour dire leur nom. Et naturellement, ils sont des millions comme ça, marchant silencieusement jusque dans chaque village du monde.
Et, à vrai dire, d’après les premiers comptages, ils sont plusieurs milliards.

Refugiados fait un travail vraiment solide dans la présentation de tous ces faits incroyables, qui s’accumulent avec un réalisme inespéré. Le choix de n’accompagner que les Cruz, au lieu d’essayer d’adopter des points de vue différents sur une même situation (je sais pas, disons : comme dans Flash Forward), est vraiment judicieux, il donne tout de suite un point d’entrée humain, émotionnel et dramatique, au spectateur, pour se glisser dans la nouvelle réalité de cette petite famille. Samuel se place immédiatement comme un personnage « raisonnable », tentant de garder la raison et, surtout, de continuer de coller à la morale catholique qui lui est si chère ; là où Emma est plus angoissée, et inquiète pour la sécurité de sa fille (et de son bébé à naître), parfois jusqu’à l’excès, ce dont la série est parfaitement consciente. Leurs deux regards opposés, mais leurs expériences strictement communes de l’évènement, gomment l’aspect science-fiction pour vraiment placer Refugiados sur le terrain du drame, presque de l’expérience de pensée.

Mais au-delà de l’exposition et du côté humain de l’expérience que les Cruz sont en train de vivre, Refugiados commence déjà à poser les jalons d’une intrigue plus sombre, et plus complexe. Ce qui nous en est dévoilé avant la fin du premier épisode (et que je ne dévoilerai pas ici, rassurez-vous) est très poignant.
En moins de 48h, c’est l’escalade dans le petit village où vivent les Cruz. Les habitants deviennent craintifs, à cran ; les stocks de nourriture commencent à manquer (là encore, la démonstration est locale, mais on pense immédiatement à la crise alimentaire mondiale qui guette) ; les esprits s’échauffent ; un magasin d’armes est cambriolé. Pire encore, les rares témoignages des réfugiés tendent à indiquer que s’ils ne disent rien de leur origine, c’est parce qu’ils subiraient de graves conséquences, ce qui met vraiment de l’ambiance. Quant aux dernières minutes de l’épisode, elles font basculer le monde des Cruz dans une situation très voisine de la dystopie, tout en gardant un ton très réaliste et sobre qui provoque des frissons.

Il faudra garder un oeil sur Refugiados, qui s’est trouvé un pitch de départ en apparence classique (hello The 4400) pour développer une intrigue captivante, bouleversante, et qui pose des questions intéressantes sur l’imaginaire des migrations massives à l’heure actuelle.

…Et contrairement à la plupart des séries espagnoles, ce devrait être facilité par le fait que tout le monde parlera probablement de la série lorsqu’elle s’appellera The Refugees et qu’elle sera diffusée par une chaîne de la BBC. Les Britanniques de BBC Worldwide ont en effet pris le train en marche, apportant une participation aux finances et des acteurs pour les rôles principaux (Emma est incarnée par Natalia Tena, Osha dans Game of Thrones, et d’ailleurs une actrice dont les parents sont espagnols). En réalité, un coup d’œil au générique de fin permet de réaliser que la quasi-intégralité des équipes de tournages étaient espagnoles (deux grandes sociétés locales se sont alliées sur cette production : Atresmedia et Bambù, aux côtés de la chaîne laSexta), et que côté écriture, ça n’est pas du tout le fait de Britanniques non plus. Refugiados, enfin, a été tournée en Espagne (l’été dernier), comme en témoignent les panneaux en arrière-plan pendant les scènes au village. Ne laissez donc personne ne vous la vendre comme une série britannique, bien que la tentation sera sûrement forte pour beaucoup de monde.
Refugiados fait au contraire partie de la tendance actuelle des chaînes espagnoles à se risquer à des séries de genre, comme El Ministerio del Tiempo sur la télévision publique, Ladrones del Tiempo ainsi que la mystérieuse El Incidente, toutes deux prochainement sur Antena3.

Je vous dis et vous répète qu’il faut garder un oeil sur la télévision espagnole et ses rêves internationaux, eh bien espérons que Refugiados fera comme ses migrants clignotants, et submergera la planète : à l’issue de ce premier épisode, je ne doute pas un instant qu’elle le mérite.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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