Momcore

12 juin 2015 à 20:26

Dans la presse Outre-Atlantique et plus généralement la mommysphere anglophone, le bouquin du moment s’appelle Primates of Park Avenue, et dépeint précisément ce que raconte Odd Mom Out (lui-même issu d’un roman similaire, Momzillas) : comment une femme riche, mais pas dans sa tête, est confrontée aux rites et usages sociaux du groupe des parents ultra-riches habitant Manhattan, et en particulier les mères qui forment cet univers.
Le principe, comme quasiment toujours lorsqu’il est question de riches, est d’insérer une personne dite « normale » (tout est relatif évidemment) qui permette au spectateur, voire plus probablement la spectatrice vu qu’on est sur Bravo, de lentement hocher la tête d’un air désapprobateur devant les excès divers et variés, mais sans jamais éteindre le poste ni poser le livre. C’est que, vous voyez, on veut un peu faire partie du groupe des mères qui ont comme seul soucis le fait de n’en avoir aucun, mais en même temps, on se gargarise de notre supposée supériorité morale de gens « du peuple », qui gardent les pieds sur terre (essentiellement parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, mais chut).
Dans les deux cas, l’argent corrompt, une fois de plus, mais ne remplace pas le VRAI Lien Parental™. C’est très pratique.

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Dans le pilote d’Odd Mom Out, Jill Weber est une femme qui porte les cheveux noirs et lisses (au lieu de blonds et parfaitement ondulés), ainsi que des tatouages, se trimbale en petite culotte chez elle devant ses enfants, sautille dans tous les sens, hurle, rit, dit des gros mots, et surtout, élève ses enfants elle-même au lieu d’avoir une nourrice, ne participe pas aux évènements sociaux de la haute-sphère de Manhattan, et inscrit ses enfants à l’école maternelle alors qu’ils ne sont pas des surdoués. Jill est une mère ratée, donc, mais d’après les critères de la faune locale uniquement, tout comme elle a le culot de rappeler qu’elle est riche, mais par rapport au quartier, sa maison est une boîte en carton (chose qu’évidemment elle dit en passant devant un clochard vivant dans une boîte en carton). Sa meilleure amie Vanessa est la seule qui la comprenne, essentiellement parce que celle-ci est médecin aux urgences et n’a pas d’enfant (apparemment le pilote considère que c’est totalement corrélé, c’est tout ce qu’on saura d’elle). Jill se promet de ne pas changer, promet à Vanessa de ne pas la laisser changer, nous promet, en substance, qu’on va la voir lutter pour ne pas changer.

Ce que Jill ne perçoit pas c’est qu’elle n’est pas meilleure que les autres. Les critères qu’elle considère comme faisant d’elle une meilleure mère lui conviennent, et c’est très bien, mais juger les autres mères pour leur façon de mener leur vie n’a rien à voir avec ça. Sa belle-sœur, Brooke (interprétée par Abby Elliott qui accomplit le miracle de n’être pas insupportable pour la première fois de sa carrière, alors que précisément cette fois elle est supposée l’être), l’invite à un évènement où sera présente la femme qui décidera de l’attribution d’une place en maternelle pour ses enfants, sachant pertinemment que le dossier de Jill est trop mal parti pour se passer de cette occasion ; que fait Jill ? Elle se plaint, bien-sûr, elle se plaint et elle n’oublie pas de critiquer, plus ou moins subtilement, ne serait-ce que par comparaison, la façon de faire des autres mères. Le fait qu’elles aient toutes une nourrice. Le fait qu’elles aient toutes le ventre plat (même à 7 mois de grossesse). Le fait qu’elles aient des fringues pour faire du sport, même.
Ici il n’est pas question de dépeindre un monde excentrique et étrange (genre Suburgatory, mettons), mais simplement de revendiquer un regard méprisant sur chacune des mères peuplant l’univers de la série. Le domaine d’extension des mommy wars a pour vocation de continuer à mettre les femmes systématiquement en position de rivales, chacune se revendiquant une meilleure mère dans le cas d’Odd Mom Out. Il serait pourtant cent fois plus simple pour Jill d’être heureuse si elle arrêtait de se comparer, et si elle ne dépensait pas toute cette énergie à rabaisser les autres mères autour d’elle, à les cantonner à des blondes riches et superficielles, si elle respectait leurs choix et qu’elle faisait les siens de son côté.
Au moins, de l’autre côté du Pacifique, Mother Game a le mérite d’essayer de raconter les histoires des autres femmes, de les voir comme des humaines, mais pas Odd Mom Out. Dans Odd Mom Out, toutes des garces, sauf maman Jill. Parce qu’elle est maladroite. Et comme chacun sait pour peu d’avoir vu ne serait-ce qu’une fiction dans sa vie, toute personne maladroite est systématiquement gentille et attendrissante. Vous savez, comme dans les romcoms ? Bah là, Odd Mom Out est une momcom, et je crois que je hais officiellement moins les romcom. C’est vous dire.

Odd Mom Out n’est, en tous cas au stade de son pilote, pas une comédie sur une femme qui se sent extérieure à un univers, mais une femme qui se donne le sentiment qu’elle doit à tout prix en faire partie… même si elle déteste ça, et qu’elle méprise les autres. Il n’y a rien de drôle là-dedans. C’est même assez pathétique.
Bien-sûr, Jill n’est pas totalement antipathique, parce que les gens qui ont fait la série (j’y reviens) ne sont pas de purs abrutis et savent qu’on ne fait pas une série sur les « vilains riches » avec une héroïne détestable. Alors Jill fait la pitre, elle gesticule, elle rigole beaucoup, un peu d’elle-même mais surtout des autres, elle fait des grands gestes comme ça, elle tombe, elle fait des moues, elle n’a pas l’air méchante, voyez ? C’est une originale. Pour être sincère, elle est à deux doigts de faire Elsbeth Tascioni mieux que Carrie Preston. Même qu’elle a un tatouage sur les poignets. A défaut de prendre des décisions de vie en accord avec ses principes et sa personnalité, c’est déjà ça !
Rapport ou coïncidence (je vote pour le premier), Jill Weber est incarnée par Jill Kargman, la créatrice de la série… ET l’auteure du live Momzillas. Évidemment elle est là pour incarner une version fictive d’elle-même, mais vous m’excuserez de ne pas écraser la moindre larme en lisant qu’elle est la fille d’un ancien PdG de Chanel, et que son frère est marié à Drew Barrymore. Boîte en carton, je t’en foutrais.

Le résultat c’est qu’Odd Mom Out, comme Momzillas, comme Primates of Park Avenue, et comme tous les bouquins avant eux (parce qu’il y en a !), c’est le genre de visionnage ou de lecture qui est supposé vous rappeler que vous, vous alors, vous êtes chouette, vous, vous avez fait les bons choix, vous, vous êtes une vrai maman, vous n’êtes pas parfaite et ça c’est formidable, you keep doing you, vous êtes super les mamans pas riches, vous au moins vous avez de l’humour. Vous êtes un peu une connasse qui juge tout le monde au lieu d’essayer de trouver le moyen d’être heureuse avec ce que vous avez, mais c’est pas grave, continuez sur votre lancée, si ça peut vous aider à vous sentir spéciale.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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