No grey matter

15 juin 2015 à 10:51

Il me semble qu’on peut tous tomber d’accord sur une chose : se réveiller sur un vaisseau spatial en perdition sans savoir qui l’on est, ni qui les autres personnes à bord sont, non plus que l’objectif de cette expédition, est un point de départ plein de possibilités. Dark Matter avait donc, à la base, ce potentiel énorme, quasi-infini, de proposer une série de SF mâtinée de thriller dont l’aspect dramatique aurait été extrêmement riche.
Pas de chance, ce n’est pas la subtilité qui étouffe Dark Matter et, on ne va pas se mentir, c’est plus que dommage vu le sujet de la série. Et dés les 3 premières minutes du pilote, on va être vite fixés sur la profondeur de la chose : des gens se mettent à courir, à se battre, sans avoir échangé un mot, et tout cela n’est expliqué par rien sinon la volonté de faire admettre aux personnages qu’ils ne savent rien. La chose ne pouvait-elle être accomplie autrement ? Si, mais pas en moins de 3 minutes.
A noter que le premier volet comics Dark Matter commence tout aussi brutalement, mais a le bonus non-négligeable d’une « voix off » pour atténuer le côté ridicule de la chose, et donner un peu de hauteur à ce départ arrêté ; étonnamment, c’est la seule partie des 2 premiers tomes du comics qui n’est pas adaptée littéralement.

Et il est là, le gros problème de Dark Matter dans cet épisode d’exposition : ne pas prendre le temps. Vouloir à tout prix tout faire, en moins d’une heure, en ménageant la chèvre et le chou. En s’assurant qu’il y a un peu d’action, un peu de suspense, un peu de « haaaan c’est pas vrai ?! » à intervalles réguliers.
Son souci d’efficacité coûte beaucoup à Dark Matter parce qu’au lieu de nous absorber dans ce que son thème a de plus sombre (…vous le voyez, le comble du comble ?), le pilote cherche à nous couper le souffle avec des revirements de situation et des questions en suspens. Ce qui serait tout-à-fait acceptable s’il s’agissait d’un Revenge dans l’espace, mais est autrement plus problématique quand on comprend que les dilemmes qui vont agiter l’équipage sont d’une toute autre nature. Leur vaisseau transporte en effet des armes, et la question est de savoir à qui ils allaient fournir cet équipement… et sans mémoire, ni aucun instrument à bord capable de leur dire avec certitude leur objectif, ils vont devoir prendre cette décision seulement armés de leur morale. Un beau conflit en perspective, mais mis si piètrement en images dans ce pilote que le vrai suspense de Dark Matter n’est pas « mais que vont-ils décider ? », mais plutôt « à quel point le processus de décisions va-t-il être ridicule ? ».

DarkMatter-650

Car dans sa précipitation, le pilote oublie également de nous proposer des personnages complets ; chacun se borne à un stéréotype sans aucune trace de complexité, si bien que lorsqu’une question se pose, on sait d’avance qui va décider quoi. Le problème c’est qu’on sait cela sans rien savoir des personnages (puisqu’eux-mêmes l’ignorent), et qu’on se base sur des squelettes de personnalité : il y a la brute, il y a le gentil aux grands yeux, il y a la gamine, il y a la cheffe… Or dés le premier épisode, ils sont tous les 6 limités dans leur mouvement par la définition qui nous est donnée d’eux. On ne s’attend pas un instant à ce que l’un d’entre eux se montre ambigu, et moins encore surprenant. Chacun est parfaitement dans son rôle ; des personnages coloriés sans dépasser les traits, en somme. Dans une série de SF, disons, « classique », ce ne serait pas une catastrophe ; mais dans une fiction dont la colonne vertébrale est d’interroger la moralité de ses personnages ? Bah disons un peu, quand même.
Bien entendu, on parle ici d’un pilote, et les choses peuvent toujours s’arranger ultérieurement. En théorie. Mais considérant le degré de finesse du premier épisode de Dark Matter, et le fait que sa première (et unique ?) saison ne compte que 13 épisodes, ça semble difficile d’espérer de la série qu’elle accomplisse des miracles. Avec ses personnages en noir et blanc, rien ne laisse penser que Dark Matter a ce qu’il faut dans le ventre pour distinguer les niveaux de gris nécessaires à une intrigue passionnante.

Ça semble tellement compliqué de trouver le moyen de produire un space opera intelligent, depuis la fin de Battlestar Galactica. Tellement compliqué.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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