Bury my heart at Wounded Knee

26 juin 2015 à 18:00

TheWideWideWest-Semaine-650

Into the West est LA saga familiale de western moderne à regarder si l’on aime l’Histoire. Et la généalogie. La mini-série, diffusée il y a 10 ans maintenant et produite par Spielberg (ça y est, j’ai perdu la moitié d’entre vous), s’intéresse en effet à deux familles, dont elle suit trois à quatre générations le 18e siècle dans l’Ouest américain.
Très consciente de la mission qu’elle s’est donnée, Into the West ressemble parfois à un bingo du genre : si un évènement s’est déroulé entre 1825 et 1891, la série va forcément trouver un personnage impliqué de près ou de loin, ou au minimum, témoin. Cela rend ses neuf heures de visionnage à la fois fastidieuses et divertissantes, surtout si on y ajoute un drinking game. Mais cela a des avantages, en particulier dans le cadre d’une semaine spéciale comme celle dans laquelle nous nous sommes aventurés cette semaine. De bien des manières, le visionnage d’Into the West prépare superficiellement à plein de thèmes qu’on retrouve dans les westerns qui l’ont précédée et qui l’ont suivie, n’offrant pas toujours en elle-même les conditions nécessaires à dépeindre les nuances d’une ère tourmentée et complexe, mais ouvrant des portes… certaines dont il nous reste à évoquer pendant cette semaine thématique, d’ailleurs.

Et c’est pourquoi je vous emmène aujourd’hui aux côtés de la famille Wheeler et de la tribu des Lakota, pour refaire le point sur ce dont nous avons pu parler, mais aussi nous préparer à discuter plus sérieusement de choses jusque là à peine effleurées.

IntotheWest-650Into the Genocide

Par de nombreux aspects, Into the West se présente comme une fiction sur les pionniers américains avant tout. La mini-série a tendance à mettre beaucoup plus en avant les Wheeler, avec leurs nombreuses ramifications familiales complexes, et bien que la série ait deux narrateurs, un seul s’exprime à la première personne : Jacob Wheeler. Il est considéré comme le personnage central de la série, quand bien même il est relégué au second plan par la suite ; mais il continue de s’exprimer sur les évènements vécus par sa descendance (ou la descendance de ses frères et cousins) comme s’il en était le témoin. L’autre narrateur de la série, Loved by the Buffalo, s’exprime systématiquement à la troisième personne ; en outre, il parle peu voire pas à l’écran, ce qui n’aide pas à faire le lien entre sa voix et celle qui narre les tribulations de la tribu des Lakotas.
Cette confusion, pas franchement dramatique sur le papier, crée cependant un énorme malentendu sur l’objet d’Into the West. Car plus que raconter la conquête de l’Ouest, ce western a en réalité pour but de raconter cette épopée du point de vue des Amérindiens. Je sais, ça semble dingue étant donné ce que je viens de dire, et c’est pourtant bien le cas.

Into the West va s’ingénier, au fil des épisodes, à décrire comment la vision d’un Lakota, Growling Bear, va devenir réalité. Celui-ci a en effet vu en rêve la fin du bison, l’incarnation terrestre du Dieu Tatanka, et avec lui la mise à genou de son peuple, contraint de vivre dans des tipis carrés et affamé. La vision de Growling Bear n’est pas franchement cryptique pour le spectateur moderne ; pourtant l’objet d’Into the West est bien de décrire comment l’expansion des blancs sur les terres américaines va conduire à l’accomplissement de cette sombre prophétie. Tout le défi d’Into the West sera de le faire sans rendre les Blancs totalement haïssables… d’où son ardeur redoublée pour créer les nombreux personnages de la constellation Wheeler !
Et du coup, ça donne un arbre généalogique comme celui-ci :

IntotheWest-SimplifiedFamilyTree-3200Cliquer pour agrandir

Vous comprenez bien que je ne vais pas me lancer ici dans l’énoncé fastidieux des devenirs de chacun, d’autant qu’un certain nombre de ces personnages ne sont introduits qu’afin d’établir les connexions d’autres personnages entre eux. Plusieurs connaissent par ailleurs un destin funeste qui écourte d’autant leur présence à l’écran. En outre, quelques uns seront purement et simplement kelleyrisés lorsqu’ils auront perdu toute utilité.

Into the West ne peut pas, en 9 malheureuses heures, détailler chacun, aussi son emphase portera-t-elle plutôt sur la lignée de Jacob Wheeler, puis sur celle de Clara et Robert Wheeler. Mais cela suffit à passer par les plus grands thèmes de l’Histoire américaine à l’Ouest, tels que cette petite liste non-exhaustive :
– la conquête de la Californie
– les premiers échanges commerciaux avec les Amérindiens
– le California Trail ou Piste de la Californie
– la ruée vers l’or de Californie
– le Traité de Fort Laramie
– le massacre de Sand Creek
– la construction de la voie ferrée transcontinentale et les boomtowns se construisant autour
– la création des premières réserves
– le massacre de Wounded Knee

Croyez-moi, j’en passe. Il y aura systématiquement au moins un Wheeler pour participer à la découverte, la construction ou la destruction inhérentes à ces moments historiques, ce qui paraît parfois particulièrement lassant… surtout quand c’est amené de façon raide.

Et on entre là dans le cœur du problème essentiel d’Into the West : il y a du budget, il y a du cast, il y a du contenu… mais en termes d’écriture, c’est extrêmement scolaire. Ni l’architecture de la saga, ni les dialogues, ne démontrent la moindre once de subtilité. Je vous fais grâce de mes notes au long de ce visionnage, mais disons que le mot qui s’y retrouve le plus souvent (en-dehors des noms propres et le mot Lakota) est : « évidemment », comme dans « évidemment ils se marient » ou « évidemment massacre », qui ne commencent même pas à exprimer ma fatigue devant ces développements. L’autre expression qu’on y trouve est « because of reasons« , parce que vraiment ya pas d’autre moyen de qualifier certaines décisions de personnages.
C’est particulièrement insupportable qu’Into the West, avec ses capacités et son budget, n’ait pas réussi à se payer au moins un scénariste suffisamment vaillant pour relire et se dire : « mouais, nan là ça fait un peu composition niveau collège quand même ».
Il est en outre assez clair que la voix-off pénalise très vite Into the West, lui donnant des airs de cours magistral là où on serait en droit d’attendre quelque chose de plus personnel, de plus intimiste. Les rares fois où la voix-off de Wheeler s’aventure à exposer ses émotions, c’est de façon totalement froide sans nous inviter une seule seconde à partager ces émotions, se bornant à essayer de jalonner son déroulé factuel de quelques précisions désincarnées (donnant en gros « j’avais de la peine pour les gentils Améridiens tués par les méchants trappeurs, mais je me mis en route vers le Kansas »). Quant à Loved by the Buffalo, la décision de lui faire raconter sa trajectoire et celle des Lakota à la troisième personne règle totalement la question, sans espoir de rémission.

Je ne sais pas pour vous, mais je ne regarde pas une saga familiale pour ne pas me lier aux personnages, et Into the West rate copieusement sa vocation de ce côté-là. Les Wheeler sont clairement en place pour apporter un effet « grande Histoire vue par les petites histoires », mais cela implique du coup de multiplier les personnages (quoique, Jacob Wheeler parvient dans les premiers épisodes à expérimenter TOUS les aspects de la conquête de l’Ouest à lui seul) de façon mécanique. Cela contraint Into the West à envisager sa saga familiale comme une obligation, et donc à considérer chaque interaction homme-femme comme un moyen pour créer l’arbre généalogique permettant de placer des personnages au bon endroit et au bon moment, afin de dévoiler un nouvel aspect de la conquête de l’Ouest au spectateur. De la même façon, les personnages ne meurent jamais de vieillesse à l’écran ; lorsque cela se produit, la série le passe systématiquement sous silence parce que les seules morts qui l’intéressent sont celles qui disent quelque chose de la période historique. Pardon, mais non, ça ne peut pas fonctionner dramatiquement.

IntotheWest-Women-650Les femmes d’Into the West.

Pourquoi choisir de vous parler d’Into the West aujourd’hui alors ?
Parce que dans ces dernières heures, la série se montre soudain animée de quelque chose d’inespéré. C’est en suivant trois femmes, notamment, s’écartant donc de ses deux héros soliloquants, que la mini-série parvient à accomplir ce pour quoi elle aurait dû être faite dés le départ : mêler l’humain à l’Humanité.

L’un des exemples est Clara Wheeler, une orpheline recueillie par Samson Wheeler et, lors du massacre de celui-ci par des Sudistes pro-esclavage alors qu’il refusait d’adopter leur point de vue (un sujet traité de façon très distante par Into the West d’ailleurs), par ses cousins. Clara n’est pas en elle-même un personnage inouï, mais sa trajectoire est intéressante parce que la série décide de passer du temps avec elle en tant que personne. Ses tribulations géographiques et économiques seront détaillées longuement, sans conséquence autre que son mariage avec Robert Wheeler.
En outre, Into the West dédiera un temps conséquent à expliquer ses problèmes avec la maternité ; Clara perd en effet un premier enfant, William, âgé de 6 mois, et se refuse à en avoir un autre (avec ce qu’à l’époque cela peut représenter pour son mariage). La relation de Clara aux enfants est détaillée, et s’imbrique très organiquement dans ce que la série veut décrire des évènements qu’elle vit ; en devenant institutrice, Clara va ainsi participer à la rééducation de jeunes Amérindiens (dont son cousin par alliance Voices That Carry, mais elle l’ignore), ce qu’elle va tâcher de faire en essayer de continuer de respecter les enfants pour ce qu’ils sont, et non pour ce qu’ils sont supposés être aux yeux de la société blanche.

Dans ses premiers épisodes d’apparition, écrasée par le destin sans cesse plus remarquable de son époux Jacob Wheeler, Thunder Heart Woman s’avère être un personnage mineur et traité par-dessus la jambe. Cette femme Lakota, mariée d’abord à un premier trappeur blanc en échange de biens matériels pour sa tribu (oui, donc vendue, hein), a un premier enfant qui lui est un jour ravi (et par là-même kelleyrisé) par des Crows. Lorsque les Crows sont capturés par des Blancs, Thunder Heart Woman est sur le point d’être vendue une nouvelle fois dans un camp de trappeurs quand Jacob Wheeler la sauve et l’épouse (« because of reasons« ). Et jusque là Thunder Heart Woman n’a existé que par ce que les hommes ont décidé pour elle, sans jamais avoir le temps d’exprimer autre chose que des réactions apeurées et/ou horrifiées.
Fort heureusement, à mesure que Jacob Wheeler cesse de phagocyter ses storylines, Thunder Heart Woman va se révéler à nous comme une personne complexe, attachée à sa famille mixte mais aussi à sa culture d’origine, son ambition de réussir à trouver une vie stable dans le monde des Blancs sans jamais renier qui elle est, sa langue, sa religion. Son amour indéfectible envers Jacob Wheeler deviendra une composante de sa personnalité, au lieu de la définir comme dans les premiers temps. C’est une femme impressionnante que nous décrit Into the West avec le temps, profondément digne.

Sa fille aînée, Margaret Light Shines (sa seconde fille, née d’un second mariage avec Jethro Wheeler, sera elle aussi kelleyrisée sans ménagement), est également un très beau personnage. Elle fait partie de ce que l’on peut sans peine supposer être la première génération d’Américains nés de Blancs et d’Amérindiens. Cette composante raciale va être essentielle dans la construction de Margaret Light Shines : éduquée par sa mère et son oncle dans une ferme californienne, dans un mode de vie strictement blanc, elle va ensuite épouser un photographe blanc et vivre dans une grande ville. Mais lors d’un voyage avec son époux Ethan sur la piste de ses origines Lakota, Margaret Light Shines va rencontrer des Cheyenne et se rapprocher de la culture Amérindienne ; hélas la même tribu Cheyenne est décimée au cours du massacre de Sand Creek (pour des raisons, mon Dieu, tragiquement ridicules), où Ethan perd également la vie. Margaret Light Shines se coupe alors totalement de la culture blanche pour épouser totalement la langue, le mode de vie et les traditions amérindiennes.

Into the West accompagnera Margaret Light Shines jusqu’au massacre de Wounded Knee, où elle prend des photos du drame et de ses conséquences, ponctuant la fin de la série de scènes tragiques et poignantes, réussies comme jamais. Avec ce final, la mini-série accomplit, grâce à l’utilisation de silences et de personnages tout en retenue (on reverra Loved by the Buffalo) un véritable miracle : créer une émotion. Into the West devient alors sur ses derniers moments une sorte de Roots pour Amérindiens, puissante et aigue. Il aura fallu du temps.
Into the West n’est pas nécessairement la meilleure série sur l’Ouest, mais elle est sûrement celle qui aura essayé de parler des conséquences de la conquête de l’Ouest sur les Native Americans, comme un pendant à ce qu’aura créé Centennial 25 ans plus tôt. Cela aura impliqué, vous le voyez, bien des maladresses, mais le résultat final est inoubliable.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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