Piège de glace

3 juillet 2015 à 16:30

Finie l’époque pendant laquelle la renommée des séries suédoises et danoises éclipsait celle d’autres pays scandinaves. La Norvège, la Finlande et l’Islande sont en train de prendre leur revanche. Ófærð est cette année la deuxième série islandaise projetée dans le cadre d’un festival français, et la performance n’est pas anodine. Une bonne occasion de voir ces séries qui pour le moment n’ont pas réussi à se faire une place sur les chaînes françaises…
Autre avantage, le pitch-même de Ófærð est très rafraîchissant par ce temps de canicule.

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L’histoire se déroule en effet en plein hiver, dans un village isolé de tout et encaissé par des falaises. Inutile de dire qu’on n’arrive pas dans le coin par hasard, d’autant qu’il n’y a pas grand’chose à y faire. Son seul point d’activité ? Un petit port qui héberge quelques bateaux de pêcheurs et reçoit ponctuellement la visite de ferrys venant du continent. La vie de cette bourgade est donc plutôt paisible, rythmée par la vie des quelques familles qui peuplent le coin et l’usine de surgelés.
Sauf que dans ce petit microcosme où l’on se sent, géographiquement et socialement, très en sécurité, un cadavre va être repêché à quelques dizaines de mètres à peine de la côte, non loin d’un ferry arrivant du Danemark. Difficile d’identifier qui est cet homme : sa tête et ses membres ont été coupés avant qu’il ne soit lâché dans l’eau glacée. L’affaire est embarrassante pour les services de police locaux, dont un certain Andri est le responsable, et qui n’ont jamais eu affaire à ce genre de choses ; Ófærð insiste par de nombreuses touches sur l’infrastructure inexistante pour gérer la découverte de ce cadavre, à commencer par le fait que le seul endroit où l’entreposer semble être, ma foi, l’usine de surgelés ? L’impression d’impuissance ne devrait pas être longue : le commissariat central de Reykjavík envoie une escouade de flics plus rodés à l’exercice dans le prochain avion.

C’était sans compter sur la tempête de neige qui se lève et qui bloque l’accès aérien et terrestre au village, forçant la police locale à faire face seule à la cruelle réalité : selon toute vraisemblance, le tueur est en ville… et tout le monde est bloqué avec. Reste à savoir de qui il s’agit.

Le premier épisode d’Ófærð est très appliqué dans son exposition. Au bout d’une demi-heure d’explications détaillées sur l’ambiance de la ville, son contexte géographique, ses différents personnages et tout le reste (vraiment TOUT le reste), on a envie de lui dire que ça va, on a compris le truc, maintenant il faudrait entrer dans le vif du sujet.
Bien-sûr il est judicieux de ne voir que très lentement la neige devenir plus drue et le vent plus fort, et de ne pas précipiter la situation d’isolement de la petite communauté. Pour autant, le premier épisode n’arrive jamais totalement à dépasser ce stade pour offrir de premières interrogations au spectateur. Dans le fond, on est tellement occupés à voir l’alerte grand froid s’approcher qu’on ne pense plus vraiment au fait que, ah oui, le tueur. C’est mal de tuer, ça me revient maintenant.

En outre, Ófærð se refuse à n’être qu’une fiction policière, et se perd dans des détails dont on ne comprend pas encore très bien s’ils sont là pour faire diversion et ajouter des enjeux dramatiques, ou s’ils sont supposés être liés à l’affaire en cours.
La série s’ouvre ainsi sur une scène dans laquelle deux adolescents se faufilent dans un bâtiment abandonné, où ils ont vraisemblablement leurs habitudes, pour s’envoyer en l’air à l’abri des regards indiscrets. Sauf qu’une mystérieuse personne arrive sur les lieux et décide d’y déclencher un incendie volontaire ! L’adolescente Dagný meurt dans les flammes tandis que son petit ami Hjörtur s’en tire vivant… Or, il s’agit de la fille d’Andri, et celui-ci nourrit depuis maintenant 7 ans une aigreur tenace envers Hjörtur. Lequel justement se trouve sur le ferry en provenance du Danemark. Ófærð a-t-elle l’intention de questionner les causes de l’incendie ? L’incendiaire savait-il (ou elle) seulement que les deux ados étaient sur place ? Et si oui, les deux crimes ont-ils un rapport ? Bien malin celui qui saura le prédire vu le peu d’intérêt qu’a le premier épisode pour ce genre de questions. On ignore totalement si les héros eux-mêmes savent si la tragédie était accidentelle ou non, ce qui n’aide pas franchement à se faire une idée de la situation. En tous cas, les regards de travers qu’échangent Andri et Hjörtur (ainsi qu’un dialogue plus glacial que tout le reste de l’épisode réuni) montrent bien qu’il faudra creuser cette intrigue pour comprendre ce qui se trame.
Outre ces questions, il faut ajouter que le capitaine du ferry est un véritable empêcheur d’enquêter en rond, qui bloque systématiquement la police sans qu’on comprenne vraiment pourquoi. Lorsqu’Andri lui demande une liste de ses passagers, le capitaine exige ainsi un mandat émanant d’un juge danois, dont il ressort juridiquement. Il veut ensuite faire sortir ses passagers de sa soute à voitures, quand bien même la police lui a demandé d’attendre. Finalement il semble très satisfait d’avoir semé le chaos en déversant les passagers dans la nuit et dans le froid, et ses motivations ne sont pas simplement secrètes, elles sont confuses.
Enfin, à bord du ferry, un homme louche transporte dans son van un petit groupe d’adolescentes et préadolescentes (qu’on présume être des immigrées) à propos desquelles il est très nerveux, et qu’il a hâte d’amener à terre. Quelles sont ses intentions ? Quelle est sa relation aux jeunes filles (les indices qu’Ófærð nous donne sont assez glauques) ? Et surtout, a-t-il un rapport avec le meurtre ou n’est-il qu’une fausse piste ?

La première heure d’Ófærð invite le spectateur à capter les petits détails du quotidien paisible du village, même après que le cadavre soit découvert et que la neige devienne plus violente. La vie de famille (complexe) d’Andri est ainsi au premier plan mais, par petites suggestions, celles de leurs proches : amie, directrice d’école, agent de sécurité du port de pêche… C’est peut-être le point le plus prometteur de la série vu son pitch : voir cette petite communauté resserrée sombrer progressivement dans la paranoïa, à mesure que les conditions climatiques vont empêcher la résolution d’un crime atroce mais rarissime. La fin de l’épisode laisse entrevoir les peurs qui vont agiter certains des protagonistes, et qui peuvent causer une véritable panique en milieu fermé.
Car en dépit de ses maladresses ponctuelles, Ófærð continue d’avoir une idée en or, et c’est en fait sur le long terme qu’on pourra apprécier si la série a mis dans le mille ou a frappé juste à côté de la cible.

Et ne vous inquiétez pas : si la série n’a pas (encore) séduit de diffuseur français, BBC4 s’est déjà promis de diffuser la série. On ne devrait donc pas rester dans l’expectative trop longtemps.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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