Sweet old lady

12 octobre 2015 à 23:37

Avec le recul, je comprends un peu mieux l’enthousiasme autour de Grace & Frankie (bien que ne l’ayant pas partagé), surtout quand on voit à quoi ressemblent les autres séries mettant en scène des femmes âgées (a fortiori si on exclut The Golden Girls). En fait, elles ressemblent très précisément à… un homme. Gigi Does It, une abomination lancée cet automne par IFC, emboîte ainsi le pas à des séries récentes comme Mrs. Brown’s Boys (ainsi que ses remakes québécois Madame Lebrun et plus récemment roumain PanMáma), Angry Boys… autant de séries dans lesquelles les femmes âgées sont en fait des acteurs masculins plus jeunes et savamment grimés, affublés de fripes ridicules, et au comportement outrancier.

En fait c’est là que se loge, pour l’essentiel, l’humour de ce type de séries (toujours des comédies, bien-sûr). L’idée motrice est que ces vénérables vieilles dames, que l’on est supposés respecter et traiter avec égards, servent de paravent derrière lesquels on peut dire et faire toutes sortes de choses excessives, et se voir pardonner parce que, bah, « perché, je suis une vieille dame ! ». La nuance n’existe pas dans ce genre de comédies, le personnage central y est dénué de nuances, et exprime peu ou pas de sentiments ; il n’est là que pour avoir une excuse pour franchir le mur du con. C’est que, c’est bien connu : les vieilles dames pensent comme à une autre époque, elles peuvent être racistes, ou homophobes… on leur pardonne parce qu’elles sont vieilles, bien-sûr. Et puis après tout, c’est un décalage si délicieux que de voir une charmante vieille dame permanentée dire des grossièretés ou des horreurs !
Si ce n’était pas clair, je n’éprouve que du mépris à l’égard de cette pratique (et quand on voit sa longue histoire de composante raciste, comme à travers le sous-genre des comédies de travestissement mettant en scène des acteurs noirs, c’est difficile de porter le genre en affection). Mais j’ai quand même tenté Gigi Does It, parce que je me déteste, je suppose.

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Dans Gigi Does It, on accumule les problèmes. Outre le cross-dressing (l’héroïne Gertrude, alias Gigi, est incarnée par David Krumholtz), on trouve également une composante raciale (Gigi est une grand’mère juive retraitée vivant à Boca Raton avec un accent à couper au couteau ; en gros, le rêve éveillé de Sylvia Fine), et un terrible procédé : le mockumentary. Le mockumentary peut avoir ses moments, mais dans le cas de Gigi Does It, rien ne le justifie, et il n’est rien d’autre qu’un outil flemmard pour ponctuer l’épisode de monologues ; le premier épisode, qui pourtant passe un temps considérable à faire de l’exposition, n’explique pas du tout pourquoi des cameras suivraient Gertrude. Leur présence est tellement occultée par les personnages en-dehors des séquences de talking head, qu’on aurait aussi bien fait de s’en passer de toute façon. Et puis très franchement, l’intérêt essentiel du mockumentary est de pointer des décalages entre le discours et les actions des protagonistes, or le principe-même du cross-dressing en femme âgée est qu’à cet âge-là, le personnage n’est plus supposée avoir le moindre remords à parler franchement ; du coup, l’utilisation du mockumentary dans le cas de Gigi Does It apparaît vraiment comme une faiblesse supplémentaire.

Gertrude Rotblum (que Krumholtz dit être inspirée de sa propre grand’mère, la pauvre, paix à son âme) découvre dans le premier épisode que son époux, apparemment décédé récemment, et qui a toujours vécu comme le plus radins des radins, avait fait d’excellents investissements boursiers de son vivant, et a donc laissé derrière lui 6 millions de dollars. A 77 ans, Gigi découvre donc qu’elle se pensait sur la fin, et qu’elle a gagné un nouveau commencement ; le problème est qu’elle n’a aucune idée de ce qu’elle pourrait faire de cette liberté nouvelle. Son premier réflexe est donc de se trouver un assistant et de faire passer des entretiens à des candidats potentiels, et c’est là que les ennuis commencent.
Quand Gigi est seule à l’écran, Gigi Does It est ennuyeux et paresseux ; mais quand Gigi est en présence d’un tiers, c’est là que Krumholtz peut jouer la carte du « perché, je suis une vieille dame ! » et que ça devient totalement déplorable. On est supposés rire des questions intrusives de Gigi aux candidats, de son inaptitude totale à garder certains mots derrière ses dents, de ses jugements à l’emporte-pièce et souvent teintés, je vous le donne en mille, de racisme et d’homophobie, entre autres. Mais avant que vous protestiez, hop-hop-hop, Krumholtz dégaine sa carte du « perché, je suis une vieille dame ! », et vous êtes bien obligés de ne pas être offensés, parce que les vieilles dames, c’est connu, ne sont pas méchantes, juste ignorantes.

Dans un panorama télévisuel où les femmes âgées sont rarement au premier plan (Betty White étant l’une des très rares exceptions), il est particulièrement déplaisant que ces portraits de personnes âgées servent toujours de « protection anti-politiquement correct » pour des comédiens masculins sans grand talent. J’ai déjà peu de sympathie pour la pratique du travestissement à des fins humoristiques (je mentionnerais bien Work It, mais j’ai peur de vous faire faire des cauchemars ce soir), mais dans le cas des vieilles dames (c’est jamais des femmes qui se maquillent en hommes âgés, ‘zavez remarqué ça ?), c’est encore plus agaçant parce qu’il n’existe pas d’alternative, ou si peu, pour voir des femmes âgées à la télévision, pour voir leurs histoires sans que les choses tournent au ridicule, et sans que ça serve de prétexte à raconter n’importe quoi.
Je suis à ça de retenter Grace & Frankie ce soir, et je pense pas que c’était le but recherché par Gigi Does It. Mais en même temps je suis pas sûre que cette série avait vraiment un but.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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