The bank always wins

14 décembre 2015 à 21:56

Tiger kidnapping. Derrière cette expression anglophone se cache tout simplement l’idée qui vient à l’esprit d’un criminel qui a besoin d’argent, mais qui ne va pas braquer une banque tout seul ; à la place, il va menacer quelqu’un d’autre (par exemple en kidnappant un de ses proches) pour que ce soit cette autre personne qui commette le braquage à sa place. L’otage étant libéré quand l’argent est encaissé.
C’est un peu tordu, mais ça marche, quand bien même le criminel n’a jamais eu l’intention de tuer le moindre otage. Née en Irlande, la pratique s’appliquait initialement à pousser des innocents à placer des bombes pour l’IRA, nous dit Wikipedia. Aussi cela ne vous surprendra pas beaucoup que la série du jour, qui met en scène un tiger kidnapping, soit justement irlandaise.

Clean Break, c’est son nom, commence lorsque Frank Mallon, un père séparé qui élève seul sa fille adolescente Corrina, se trouve dans une impasse financière. Enfin, il s’y était engagé depuis un bout de temps, surtout avec sa concession automobile qui ne vendait pas de voitures et ses investissements peu avisés, mais là ça y est, c’est le bout du bout. Lorsque le directeur de la banque locale, Desmond Rane, lui annonce que son stock et même sa maison vont être saisis, et qu’il a deux semaines pour plier bagages, Frank atteint un point de non-retour.

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C’est d’autant plus difficile pour Frank Mallon qu’il entretient depuis des années une rancœur tenace vis-à-vis de Desmond Rane. Les deux hommes n’ont pas grand’chose en commun, pour commencer : Frank est du genre à vivre au jour le jour et à ne pas se prendre la tête trop longtemps, tandis que Desmond (ou « Desi » comme le surnomme Frank narquoisement) est un type psycho-rigide qui aime l’ordre, les chiffres, bref, le rationnel. Il y a quand même une chose sur laquelle ils sont d’accord : Annette, l’épouse de Desmond, a autrefois fréquenté Frank. C’était il y a des années mais il est assez clair qu’elle en pince encore un peu pour son ex, chose que Frank ne laisse jamais oublier à Desmond.
Du coup, quand l’un annonce à l’autre qu’il va saisir tout ce qu’il possède, ce sont des années de regards en coin et de rires jaunes qui s’accumulent et explosent.

Loin de faire ses bagages, Frank Mallon décide donc de trouver un plan pour se faire de l’argent facile qui lui permette d’éponger sa dette : il va kidnapper Annette, ainsi que Jenny (la fille adoptive des Rane), forcer son vieux pote Desi à aller chercher de l’argent à la banque, et hop, l’affaire sera réglée. D’une pierre, deux coups.

Ok, temps mort : à ce stade, qui ici pense que ça va se passer comme prévu ? Bon, voilà.

Car Frank ne peut évidemment pas mettre pareil projet à exécution tout seul. Il s’allie donc avec un duo de petites frappes peu recommandables du coin, et convainc également le jeune Danny Dempsey, un ancien joueur de boxe (une célébrité locale qu’il venait d’embaucher dans sa concession) de participer au tiger kidnapping. Pas de chance, alors que tout semblait marcher impeccablement, et que les kidnappeurs en étaient au stade d’effacer leurs traces avant de ramener leurs deux otages à la maison… Jenny reconnaît Danny malgré son masque.

Ce qui est clair dans Clean Break, c’est que même la série veut parler d’actes criminels (l’épisode inaugural s’ouvre sur un autre, pour l’instant plus mineur narrativement), elle ne le fait que par nécessité… ce qui reflète un peu la raison pour laquelle ces actes sont commis.
Le plus clair de l’épisode va surtout être consacré à dépeindre la mouise financière qui plane sur Frank Mallon et qui, soyons clairs, n’est pas simplement due à ses erreurs de jugement. Ce que Clean Break décrit, et décrie, c’est la crise irlandaise de façon plus large. Tout Wexford, le patelin où vivent les Mallon et les Rane, est frappé par cela : les gens n’ont pas de pognon, tout ce qu’ils peuvent faire le samedi soir c’est boire des coups et aller voir un match de box dans la salle de la ville, et c’est tout. Et pour ça finalement, la série a besoin de plus que l’exemple, certes criant, de la déchéance de Frank Mallon. Elle a besoin de Desmond Rane ; à mesure que le premier épisode progresse, il devient clair qu’il s’agit là de l’autre grand personnage de la série.
Car ce n’est pas parce que Desmond apparaît comme un homme « riche » (au moins dans ce contexte) qu’il n’est d’ailleurs pas conscient de la crise en général. Deux scènes vont lui donner une occasion d’exprimer lui aussi son ressentiment contre tout un système qu’il méprise ; pendant l’une, il va s’inquiéter du sort de sa mère, qui font remonter l’amertume des échecs passés de sa famille. Mais surtout, pendant une autre, il va avoir avec l’entraîneur de la salle de boxe, Ben, auquel il a prêté main forte un soir de match, une conversation terrible, parfaite pour définir Desmond autant que pour décrire l’étant dans lequel Wexford, et toute l’Irlande, se trouve en temps de crise. Pour être honnête, ce n’est même pas tant une conversation qu’un monologue, car très vite Desmond, partant d’un propos anodin de Ben qui le remercie d’avoir aidé ce soir-là, part totalement en vrille : « C’est ce que je fais, Ben : garder les choses en ordre, toute ma vie j’en ai bien peur. Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place… pour le bien que ça a fait à quiconque au bout du compte. Ils nous ont pressé jusqu’à la dernière goutte, Ben. Ils nous ont pressé jusqu’à la dernière goutte et ils nous ont laissé comme ça au vu et au su de toute la planète. Quand je pense aux sacrifices que les gens ont fait. Toutes les difficultés qu’ils ont endurées… Pour quoi ?! Pour que les types au sommet de la pyramide puisse gueuletonner jusqu’à l’aube ? Je sais pas. Je ne parle pas de moi, Ben. Je parle des gens travailleurs qui ont été assommés en chemin, tous ceux qui n’avaient rien et ont tout donné ». O-kaaaaay, pardon d’avoir dit merci !

Mais c’est ça qui rend Clean Break captivante, cette remise en question d’une situation socio-économique, au lieu de se cantonner au sujet du « tiger kidnapping qui tourne mal ». C’est ce que tous les thrillers et les séries policières devraient offrir : le crime comme fin d’une chaîne de cause et d’effets, qui dépassent le criminel. Évidemment que tout Wexford est dans la mouise mais que tout le monde ne va pas commencer à commanditer un kidnapping pour braquer une banque en douce ; mais ce n’est pas non plus par simple appât du gain ou « nature criminelle » que Frank met en place son stratagème de la dernière chance, et c’est dans ce type de nuance qu’une fiction dramatique a de la marge pour, bah, vous savez, être dramatique.
Et ça a l’air d’ailleurs d’être la thématique des séries commandées cette saison par la chaîne publique irlandaise rté ; la mini-série Clean Break, diffusée cette automne, sera supplantée début 2016 par Rebellion, une série historique se déroulant à Dublin en 1916, et dont la question centrale sera de déterminer comment la famine et la pauvreté ont servi de moteurs à l’Insurrection de Pâques. Deux faces d’une même pièce, chacune pertinente à sa façon dans une Irlande qui regrette encore, très amèrement, ses années de Celtic Tiger.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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