Tempus fugit

31 janvier 2016 à 23:32

On connaissait les remaniements ministériels, laissez-moi vous parler aujourd’hui des remaniements temporels ! Je me suis en effet aperçue qu’il était possible de trouver des sous-titres pour la série espagnole El Ministerio del Tiempo, et on va donc pouvoir parler de son premier épisode. Je vais d’ailleurs tout de suite vous spoiler : je me suis éclatée à le regarder ! Franchement si les chaînes françaises pouvaient diffuser des séries de nos voisins comme El Ministerio del Tiempo, on s’en porterait tous beaucoup mieux téléphagiquement. Mais bon, puisqu’il faut tout faire soi-même ici, laissez-moi vous expliquer de quoi il retourne.

Voilà environ 5 siècles que la Couronne d’Espagne a connaissance de l’existence de portes permettant de voyager dans le temps ; depuis lors, le Ministère du Temps veille à ce que personne n’altère l’Histoire, et que chaque évènement se déroule bien comme prévu. Les portes, rassemblées dans un lieu tenu secret, permettent ainsi à des fonctionnaires recrutés à toutes les époques de remplir leur mission, sans que le grand public n’en soit informé.
Telle est l’incroyable vérité que Julián Martínez, un secouriste vivant en 2015, apprend un beau jour. Psychologiquement très touché depuis la mort de sa femme trois ans plus tôt, il intervient dans un incendie au beau milieu duquel il découvre trois hommes en uniforme napoléonien, et si personne ne le prend vraiment au sérieux (il est en fait mis à pied par sa hiérarchie pour instabilité mentale), le Ministère du Temps, lui, n’en perds pas pour venir le recruter. Il est en effet le seul à pouvoir identifier ces trois hommes, qui pourraient bien avoir emprunté une porte clandestine pour voyager eux aussi dans le temps. Or, l’utilisation de portes du temps par des personnes mal intentionnées pourrait avoir de graves conséquences !

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On ne va pas se mentir, l’exposition et la mise en place d’El Ministerio del Tiempo prennent un peu de temps. Bon ok : pas mal de temps. Je ne dirais pas que c’est chiant, mais comparé à des séries plus orientées vers l’efficacité et l’adrénaline, c’est sûr que la série espagnole a un peu l’air de se trainer. Pour autant, une fois qu’on se plonge dans l’ambiance de la série, ça se regarde vraiment avec plaisir. Le premier épisode détaille abondamment ses personnages centraux et la façon dont ils sont recrutés : Julián, certes, qui vit donc en 2015 ; mais aussi Amelia Folch, l’une des premières femmes à fréquenter l’université au 19e siècle ; et enfin Alonso de Entrerríos, un soldat de l’armée de Flandres qui est sauvé d’une exécution au 16e siècle.
Chacun se distingue par des qualités différentes qui sont exploitées pendant la seconde moitié de l’épisode. Ainsi Amelia est le cerveau, qui doit prendre les décisions dans le feu de l’action, mais aussi établir la stratégie pour réussir une mission. Alonso est un homme d’honneur, loyal et patriote, au sang parfois un peu chaud mais extrêmement habile avec des armes. Quant à Julián, sa connaissance du monde moderne mais aussi ses compétences médicales, vont être rapidement mises à profit. Il s’avère en effet qu’un gradé de l’armée napoléonienne vivant en 1808 a réussi à passer en 2015 grâce à l’une de ces fameuses portes clandestines ; il se renseigne sur l’Histoire afin de changer le cours des batailles menées sur le sol espagnol. Armé de nouvelles informations, il a découvert l’existence d’El Empecinado et projette de l’assassiner, avant qu’il ne devienne un danger. Pour sa première mission, le trio de fonctionnaires du Ministère du Temps devra donc empêcher El Empecinado de mourir prématurément.

Ce qui est vraiment sympathique, c’est que bien que mettant en place une mythologie complexe, notamment en expliquant comment « fonctionne » le temps dans l’univers de la série, El Ministerio del Tiempo s’autorise des surprises, et ne se prend jamais totalement au sérieux.
Par exemple tout destinait Julián à être le leader du groupe ; mais très vite il apparaît qu’Amelia a non seulement été choisie pour tenir ce rôle par la hiérarchie du Ministère, mais qu’en plus elle le tient bien mieux qu’il n’aurait pu l’espérer. En fait, les connaissances de Julián sur le monde moderne, et sur l’Histoire en général, ne sont pas vraiment des atouts : comme vous et moi, il n’est pas toujours parfaitement au courant de chaque fait historique. Le premier épisode le montre donc parfois botter en touche, et c’est plutôt sympathique.
En outre, la série est truffée de références au fonctionnement du Ministère du Temps… qui est, ma foi, un ministère comme les autres si l’on omet le petit détail des voyages dans le temps ; les fonctionnaires ont donc des mauvaises surprises (comme la prime de Noël qui finalement n’est pas supprimée cette année) ou simplement leurs petites habitudes (comme se retrouver ensemble à la cantine, toutes époques confondues). Le personnel a toutes sortes d’anecdotes (certains ont vu des évènements incroyables), quand il n’est pas lui-même célèbre (ainsi le caricaturiste qui fait les portraits des criminels temporels recherchés par le ministère n’est nul autre que… Diego Vélasquez). Ça donne à ce ministère, et par la même occasion à El Ministerio del Tiempo, énormément de vie et d’énergie. La façon dont ces anecdotes sont insérées est, par-dessus le marché, délivrée de façon totalement pince sans rire, ce qui reste mon type d’humour préféré : même si la respiration humoristique n’est pas une pratique exceptionnelle dans une série dramatique, ici on n’a pas du tout l’impression d’avoir affaire à du comic relief bête et méchant.

Dans un autre registre, ce qui fait fonctionner ce premier épisode, c’est aussi son côté plus personnel pour ses nouveaux agents.
Ça n’est pas encore super clair pour Alonso (pour l’instant traité de façon certes monolithique), mais du côté d’Amelia, on sent en revanche bien à quel point être embauchée par le Ministère du Temps est une expérience inespérée. Méprisée parce que femme et intellectuelle à son époque, elle s’apprête à vraiment avoir l’opportunité de briller en 2015 ; la démonstration est simpliste (plus de sexisme aujourd’hui, vraiment ?!), mais elle fonctionne parce qu’en plus Amelia a, au sein du Ministère, créé le début d’une relation amicale avec une autre employée, la mystérieuse Irene (qui accessoirement est l’un des rares personnages lesbiens que j’aie croisés à la télévision espagnole). Prise sous son aile, Amelia a une chance inespérée de s’épanouir.
Et puis, c’est le background de Julián qui va occuper des scènes plus longues de ce premier épisode ; lorsqu’il apprend l’existence des portes, son réflexe est immédiatement de penser à sa femme Maite. Mais plutôt que de se précipiter pour retourner dans le temps et l’empêcher de mourir, ce qui aurait été prévisible, il va retourner dans les années 90 et la voir lors d’un rendez-vous amoureux avec le jeune Julián. Plus tard, il utilisera une autre porte, le conduisant en 2012 cette fois, pour lui dire adieu avant qu’elle ne meure. J’ai trouvé le traitement touchant (la scène dans les années 90 est très belle, montrant à quel point Julián a dû ressasser encore et encore les scènes du passé depuis le décès de Maite), et en quelque sorte responsable dans le cadre d’une série qui parle quand même de voyage dans le temps.

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Bon, il y a quelques détails qui ne sont pas totalement clairs dans mon esprit sur la pratique des portes (par exemple pourquoi n’a-t-on pas accès au futur ? et d’ailleurs pourquoi le QG du Ministère est-il situé en 2015 ?). Mais pour l’essentiel, j’aime bien la façon dont El Ministerio del Tiempo gère son sujet de départ, et adresse les questions brûlantes qu’une fiction sur le voyage dans le temps doit maîtriser.
Parmi les détails qui font la différence à mes yeux, il y a par exemple le fait que les fonctionnaires du Ministère… eh bien, ne font que travailler là. En-dehors de leurs heures de travail, ils doivent continuer à vivre chacun dans leur époque, et je trouve ça plutôt fin. L’explication donnée est que le temps continue de passer des deux côtés de chaque porte ; du coup, les agents vieillissent aussi bien en 2015 qu’à leur époque. Mais cela les force aussi à se confronter à leur époque et pas simplement à la fuir dans le cadre des missions confiées. Une idée riche en potentiel.
Les agents peuvent également communiquer entre les époques : un téléphone portable professionnel est ainsi remis à Julián : en composant le numéro suivi de la date et l’heure du destinataire, il est possible de contacter quelqu’un également équipé d’un téléphone à une autre époque. Cela garantit que les fonctionnaires ne sont pas totalement isolés pendant une mission… et cela ouvre des possibilités pour d’autres choses, comme Julián le montrera à la fin de l’épisode.
Enfin, une question fondamentale est posée : pourquoi s’assurer que le passé se déroule comme prévu ? Pourquoi ne pas corriger le passé pour obtenir le meilleur présent possible ? L’explication donnée à Julián à son arrivée ne convainc qu’à moitié : « on n’a pas la meilleure Histoire, mais on n’a pas la pire ». Qui est juge de ça ?

Ça tombe bien : le premier épisode, s’il résout l’affaire de 1808 et de l’officier napoléonien, lance aussi un fil rouge. Cette histoire de portes clandestines, on le sent à la fin du premier épisode, n’est pas anodine ; elle a même de grandes chances d’être profondément mythologique. Les trois agents ministériels découvrent en effet lors de leur voyage en 1808 que quelqu’un d’autre qu’eux possède un téléphone portable. Quelle en est la signification ? Vu le trailer de fin d’épisode (qui montre des extraits de toute la première saison… dont d’ailleurs un extrait du crossover avec Isabel), on pourrait bien être face à une conspiration allant bien au-delà de l’utilisation non-réglementaire des portes du temps. J’avoue que ma curiosité a été piquée !
Dans le feu de l’action de cet épisode d’exposition, avec toute la mise en place et l’émotion, les questions n’ont pas encore été posées par les personnages… mais ça ne tardera sûrement pas. Après tout la première saison d’El Ministerio del Tiempo ne dure que 8 épisodes (la suivante, pour l’instant sans date précise de lancement mais prévue pour 2016, en comportera 13). Les épisodes de type loner ne seront donc sûrement pas la norme. Notez que cependant ça ne serait pas inintéressant ; l’épisode sur Guernica, par exemple, a l’air fascinant.

Quelques francophones pourront cependant découvrir El Ministerio del Tiempo cette semaine, puisque la série sera projetée mercredi dans le cadre du Festival des créations télévisuelles de Luchon. Si vous faites partie des veinards à trainer dans le coin, allez y glisser un oeil. Sinon il vous reste toujours l’option de prier pour qu’une chaîne française achète les droits… mais vu le traitement des séries espagnoles sur nos écrans pour le moment (…épisodes amputés comme encore récemment dans le cas de Los Nuestros, doublage obligatoire sans aucune VOST sur les DVD pour Gran Hotel ou Vélvet), je ne sais même pas si c’est vraiment à souhaiter.
Bref pour le moment, le moyen le plus sûr de tester El Ministerio del Tiempo, c’est encore de vous aventurer par vos propres moyens. Mais si vous êtes un tout petit peu comme moi, ça vaudra largement que vous y consacriez un peu de… temps.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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