12 minutes

17 avril 2016 à 11:00

Ce midi vous avez peut-être prévu d’aller à la séance de Marche à l’ombre. Vous vous êtes probablement dit que les séries québécoises étaient trop rares sur nos écrans, ce qui est un mystère parce que francophonie et tout et tout. Peut-être que vous l’avez ajoutée à votre planning simplement parce que vous n’avez du temps pour fréquenter Séries Mania que ce weekend, et avez fait votre programme en conséquence, d’après vos disponibilités, un peu à l’aveuglette. Sûrement que vous avez rationalisé ça en vous disant que vous n’alliez quand même pas aller au marathon Show Me a Hero, quand vous avez à portée de mirettes une série inconnue à découvrir à la place d’une série US que vous connaissez déjà ; les festivals, ce n’est pas juste fait pour revoir sur grand écran les séries qu’on a déjà dévorées dans le confort de son salon, après tout.
Toutes sortes de raisons… raisonnables, j’ai envie de dire.

Par contre si vous avez décidé d’aller voir Marche à l’ombre pour son sujet (soit : une plongée dans l’univers d’agents de réinsertion), je vous le dis tout net : vous êtes de grands malades. Ah, notez bien, c’est dit sans jugement : j’ai moi-même eu un coup de cœur pour la série. Mais étant donné que 90% de mes coups de cœur se reconnaissent au nombre d’heures que j’ai passées prostrée devant mon écran à la fin d’un visionnage, ça vous donne une idée de ce dans quoi vous vous êtes engagés par pur masochisme.

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Je vous effraie ? Tant mieux : c’est sain, la peur.
Avec un peu de bol, à la fin de la projection, vous partirez en vous disant que j’ai exagéré ; ainsi, vous vous en sortirez relativement indemnes. Ou bien, parce que vous savez que je ne déconne pas avec la scarification émotionnelle provoquée par des séries, cette peur vous poussera justement à vous préparer mentalement à ce que vous verrez, et ce sera moins rude. Juste un peu moins rude, mais suffisamment pour ne pas faire une crise d’angoisse au beau milieu de la salle. Toujours bon à prendre. Troisième hypothèse, vous allez peut-être prendre les devants, venir avec un stock de mouchoirs en papier, quelques compagnons de visionnage fiables, voire l’ourson en peluche de votre enfance, histoire de vivre la déferlante émotionnelle avec un filet de sécurité. Marche à l’ombre sera une expérience éprouvante, mais vous marcherez dans la salle du pas assuré du téléphage qui sait qu’on se remet de tous les chocs, pourvu d’y être préparé.
En tous cas, quoi qu’il arrive, ne laissez pas la peur vous décourager. Ne décidez pas de rendre votre billet. Ne reculez pas devant l’obstacle.

Marche à l’ombre est l’une des séries québécoises les plus ambitieuses de son temps (c’est la première série de la chaîne payante, elle a donc soigné son entrée dans la cour des grands). Elle tente de vous approcher sous les apparences d’une série inquiète de son authenticité, comme en témoigne le déroulement de son premier épisode, parfois lent, parfois bavard, parfois déroutant par les chemins de traverse qu’il semble prendre pour retarder l’inéluctable. Elle joue sur ses décors sobres, ses plans froids des rues de Montréal, l’éclairage au néon ou faiblement fourni par de petites lampes du bureau, pour feindre l’inoffensivité aussi longtemps que possible. Elle essaye de vous faire observer ses personnages mener une vie banale, comme si elle était capable de vous faire oublier ce vers quoi l’épisode est en train de tendre. Et quand vous pensez l’avoir apprivoisée, elle se resserre sur vous comme un piège, et vous n’avez qu’une envie, hurler, gesticuler, essayer de vous libérer, et bien-sûr il est trop tard.
Marche à l’ombre ne veut pas juste vous raconter le travail effectué par ses personnages, mais elle ne veut pas non plus que vous oubliez combien leur vie personnelle est avant tout là pour expliquer leurs choix au bureau. Elle insiste pour que vous deveniez incapable de perdre de vue, ne serait-ce qu’une minute, combien les politiques domestiques influent sur l’éthique professionnelle, parce que ses héros ne sont pas simplement des agents de réinsertion, mais surtout des humains complexes. Terriblement complexes. Et que cette complexité est à double tranchant, par exemple, oh, je ne sais pas, s’il devait se produire ce qu’on appelle pudiquement « un accident de la vie ».
Marche à l’ombre vous parle de santé mentale, mais pas vraiment au sens individuel. Elle rappelle combien l’équilibre d’une personne est dépendant de son passé mais aussi de son entourage, de ses circonstances, d’un système. On n’existe pas dans un vacuum. Elle vous parle de rapports de pouvoir dans des couples, et souligne comment, quand bien même cette relation ne semble concerner que deux personnes, elle est en fait le résultat d’un long processus qui les dépasse.

Marche à l’ombre tient un discours très fin… et pour s’assurer que le message vous est bien entrée dans la caboche, elle n’hésite pas à vous asséner un brutal coup. C’est une série qui fait partie des grandes parce qu’elle ne craint pas de vous infliger cette violence alors qu’elle était capable de s’en passer. Elle ne vous secoue pas parce qu’elle en a besoin, mais parce que, tout simplement, elle a la maîtrise nécessaire pour le faire.
Elle vous inflige ses « 12 minutes », ce petit rien qui change tout, parce qu’elle fait partie de ces séries qui ont ce pouvoir.

C’est pour ça que vous n’allez pas annuler votre séance. Vous allez y aller, parce que Marche à l’ombre est précieuse. Mais vous allez y aller en étant avertis, et en prenant soin de vous, parce que vous aussi, vous êtes précieux.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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