40 ans, toujours nombriliste

17 avril 2016 à 17:00

Tout festival a ses bons élèves ; Séries Mania en a généralement des poignées pleines et c’est très difficile de résister à l’envie de vous dire d’aller TOUT voir. La preuve : je n’ai encore jamais su m’en empêcher ! Ah !!! Comment vous dire toutes les merveilles qu’on peut découvrir ! Comment s’assurer que vous n’ignorez pas des perles qui autrement pourraient échapper à votre radar ! Comment ne pas cultiver votre curiosité pendant l’un des rares évènements parisiens permettant de vous y adonner ! Quelqu’un me dira-t-il comment rassembler mes esprits et vous parler posément de tout ce qu’il y a de fantastique à voir pendant ce festival !!!
HaTasritay me rend la tache facile. Cette comédie, projetée hier soir sous le titre The Writer (et proposée à nouveau jeudi prochain) est si pénible, que non seulement je ne vous reprocherai pas de faire l’impasse dessus, mais encore, je vous y encourage.

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Kateb est le scénariste d’une comédie à succès, Avoda Aravit. Seulement elle ne correspond plus à ce qu’il veut faire. Mais s’il n’y avait que ça qui clochait dans sa vie, encore, ça irait. Le problème c’est que Kateb vit aussi une mauvaise passe dans son mariage, que ses trois enfants l’épuisent, et qu’il aimerait, en outre, assainir la relation qu’il vit avec son identité complexe d’arabe en Israël. Une identité qu’il voudrait à la fois ne pas oublier, et ne plus ressentir comme une épine dans son pied.
Bien-sûr,  Kateb n’existe pas ; mais le scénariste Sayed Kashua, créateur de la série Avoda Aravit (que vous connaissez sûrement, au moins de nom, sous son titre international Arab Labor), lui, n’a rien de fictif. Et HaTasritay ne fait rien pour masquer le lien, bien au contraire : la série, profondément meta, passe son temps à faire des références à la carrière de Kashua (ou à d’autres séries elles aussi bien réelles, comme Shtisel), à l’univers dans lequel il évolue, bref, à éroder notre impression que nous avons affaire à de la fiction. D’ailleurs l’épisode démarre sur un évènement auquel Kateb a été convié ; il est présenté par l’organisatrice de la rencontre qui, à peu de choses près (quelques erreurs factuelles en moins) tient exactement le même discours que les organisateurs de Séries Mania nous ayant introduit le parcours du scénariste Sayed Keshua quelques secondes plus tôt ! On le ferait exprès qu’on ne ferait pas mieux. Mise en abime de l’extrême !

Mais que le procédé Curbyourenthusiasmesque ne vous trompe pas : HaTasritay n’a rien à offrir derrière. La série est, péniblement, en train, scène après scène, de répéter ce que 712 autres avant elle ont déjà dit sur la crise de la quarantaine, sur les rapports de couple, sur la vie de famille, sur la carrière, et même sur les tentatives d’essor artistique. Quatre épisodes nous ont été proposés hier soir, donc je parle en connaissance de cause quand je vous dis que HaTasritay n’a aucune idée pour renouveler le sujet.
Kateb va traverser chaque épisode en se plaignant de tout, surtout de sa femme. Il va rager, il va boire, il va déprimer. Il va tâtonner et se chercher de nouveaux objectifs, sans les trouver vraiment. Il va faire ce que tous les hommes de télévision font dans sa situation : éviter soigneusement la remise en question. Kateb veut tout changer, sauf lui ; or il faudrait probablement commencer par là.

Ce qui est rageant dans le cas de HaTasritay, c’est que l’aspect meta de la série, notamment, démontre que Sayed Keshua est profondément conscient de dépeindre un connard qui est tellement focalisé sur son absence de bonheur, qu’il n’a jamais envisagé que sa femme pouvait être malheureuse. Ou même, il n’a jamais envisagé que sa femme pouvait être une personne.
Il y a une scène pendant laquelle Katem pitche à des exécutifs de chaîne une série sur un quarantenaire en pleine crise et ses difficultés avec sa femme et leurs trois enfants (oui donc, le personnage principal de HaTasritay pitche HaTasritay dans HaTasritay, j’avais prévenu c’est meta), et après qu’il ait dépeint en détail son personnage masculin central (il a grosso-modo fait son auto-portrait avec une bonne dose de complaisance), une exécutive lui demande : « et la femme, elle est comment ? ». Et Katem ne sait pas comment la décrire. Parce qu’il a uniquement réfléchi de son propre point de vue. Il veut raconter son expérience, point barre. Plus l’exécutive insiste, plus Katem patauge ; il finit, faute de mieux, par la décrire du point de vue de son nombriliste de mari. Il n’est pas capable de dire quel est le tempérament de l’épouse de la série qu’il pitche, mais il est capable de dire ce que le héros pense d’elle.
Le simple fait que Sayed Keshua soit à même d’écrire cette scène, prouve qu’il est conscient des insuffisances de Katem. Et comme Katem c’est Sayed Keshua, si vous avez suivi, Sayed Keshua devrait donc en toute logique être conscient de ses propres insuffisances. Si c’est le cas, il n’y parait pas : le tir n’est jamais corrigé. Quoi qu’il arrive, HaTasritay est d’un épouvantable nombrilisme. C’est pénible pendant un épisode, alors imaginez pendant quatre. Je crois que, de toute ma vie, je n’ai jamais autant regretté ne pas avoir emmené d’œufs pourris à une projection.

Pourtant peut-être que quelques morceaux d’épave auraient pu être sauvés dans ce naufrage. Les questionnements de HaTasritay sur l’héritage arabe du héros et de sa famille sont intéressants. C’est juste dommage qu’ils soit tant relégués au second plan, traités comme des intrigues accessoires, voire traités comme des nuisances dans les cas les plus extrêmes.
Ainsi Katem insiste pour que ses enfants prennent des cours avancés d’arabe (bien plus poussés que ceux reçus dans le cadre du tronc commun dans une école israélienne), mais comme lui fait remarquer son fils, lui, il écrit en hébreu pour son travail. Ou alors, il va avoir une conversation surréaliste avec son producteur, à qui il pitche son idée de série sur un quarantenaire, et son producteur n’entend pas l’idée de la crise de la quarantaine, ramenant tout à « mais ce personnage, il est arabe ? Et sa femme, elle est arabe ? Ah, c’est pas un mariage mixte alors ? ». Ledit producteur lui suggère même le titre « 40 ans, toujours arabe », comble de l’insulte.
Mais ces séquences sont trop courtes pour avoir une véritable valeur sur la longueur d’un épisode.

C’est hyper dommage, d’ailleurs. Par exemple le quatrième épisode repose sur une structure déjà vue précédemment : une discussion vive a lieu entre sa femme et ses enfants, pour faire taire tout le monde il a tranché, et plus tard il réalise qu’il a tranché trop rapidement et change d’avis. Dans ce cas précis, c’est sa fille aînée qui a comme devoir de faire la généalogie de sa famille pour l’école ; Katem lui dit qu’elle n’a pas à le faire si elle n’a pas envie. Mais en croisant une amie d’enfance qui n’a aucune idée de ses racines, il revient à la charge et embarque toute la famille pour aller visiter les grands-parents, et ainsi permettre à sa fille de collecter des anecdotes sur le passé de sa famille arabe. Ce que la fille apprend est profondément triste et violent, inscrit dans l’histoire de la création d’Israël et ancré dans le conflit israélo-palestinien ; par exemple, l’arrière-grand-père a été tué et le village a manqué d’être rasé. L’épisode se conclut alors que la fille de Katem fait son exposé sur « les bienfaits de la création d’Israël dans le village de sa famille arabe » (apparemment l’éducation s’est améliorée dans l’école locale), consciente qu’elle ne peut pas dire devant sa classe la vérité qu’elle a apprise pendant ce court séjour familial. Plus tard, l’adolescente s’endort en écoutant l’enregistrement de la voix de son grand-père racontant les atrocités de la guerre.
Ce serait super intéressant… si pendant l’épisode Katem ne passait pas son temps à s’engueuler avec sa femme et/ou avoir des problèmes de sommeil. Ce serait fantastique si la série laissait Katem exprimer son ressenti lorsqu’il découvre le contenu de l’exposé de sa fille, aussi. Mais non. HaTasritay a envie, clairement, d’évoquer des choses, mais il lui manque dramatiquement le courage d’aller au bout de la démarche. Et finalement même sur ces axes si riches, si nuancés, si complexes, HaTasritay se réduit à quelques scènes minuscules, qui s’intercalent entre des clichés pénibles.

Donc voilà : j’ai essayé, j’ai tenu quatre épisodes, j’ai ma conscience pour moi. Et quand je vous dis de laisser tomber HaTasritay de votre planning si vous aviez l’intention d’aller à la deuxième séance prévue pendant Séries Mania, je ne vous dis pas ça sans y avoir mûrement réfléchi. Oubliez cette série. Allez voir… qu’est-ce qu’il y a jeudi à la même heure, attendez… Ah ! Oh… Colony.
Vous savez quoi ? Les choses sont si graves que j’aime autant vous recommander Colony.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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