Priorité à droite

17 avril 2016 à 14:00

Septembre 2000. Une petite route isolée. La camionnette d’un marchand ambulant. Un véhicule qui se stationne à quelques mètres de là. Un jour calme ? Non, nous affirme un panneau : « une journée pas comme les autres ». C’est ainsi que démarre Mitten in Deutschland: NSU, la série allemande projetée hier sous le titre NSU: German History X lors de Séries Mania.

Sans plus d’explications sur cette histoire de fleuriste, Mitten in Deutschland: NSU remonte immédiatement dans le temps, et nous emmène en décembre 1989, pour y rencontrer Sandra et Beate, deux jeunes Allemandes de l’Est. Elles sont en classe. Ce sont deux collégiennes comme tant d’autres. Elle pouffent, elles chahutent, elles sont effrontées. L’une a encore copié sur l’autre. Elles se font virer du cours.

Comme il est amer de repenser à cette première scène dans laquelle les spectateurs ont pu découvrir Beate Zschäpe, désormais.
Car Mitten in Deutschland: NSU va la suivre pendant 10 années, pas à pas, alors qu’elle participe d’abord à des actions anti-fascistes avec Sandra. Mais Sandra, dont les résultats scolaires sont plus probants, est acceptée au lycée en 1990 et poursuit ses études. Beate se sent seule ; elle a aussi besoin d’un travail. Par le plus grand des hasards, elle est alors est envoyée travailler au Winzerclub (une sorte de MJC) où elle rencontre Uwe Mundlos, dont elle va rapidement découvrir qu’il est beaucoup plus à droite que ses connaissances précédentes. Beate semble tellement sous le charme qu’elle n’entend pas, ou ne semble pas entendre, ou parvient à ignorer qu’elle entend, les chansons nationalistes, les « Sieg Heil » et autres slogans racistes scandés en chœur par les proches d’Uwe.
Pendant les premiers temps, toute entière dédiée à sa romance passionnée avec Uwe, elle persiste à n’être pas du tout politisée (même quand son prince charmant lui parle politique). Quand la série arrive à l’automne 1992 pourtant, elle a totalement absorbé le discours néo-nazi et aux côtés d’Uwe, s’implie toujours plus. C’est ainsi qu’elle rencontre Uwe Böhnhardt (dit « Böhni », pour éviter toute confusion), un jeune à peine sorti de prison, plus impulsif, plus tête brûlée, plus violent. Tous les trois entretiennent rapidement une amitié rapprochée, que rien ne vient affaiblir, pas même la relation entre Beate et Böhni lorsqu’Uwe accomplit son service militaire. Non, leur relation est trop fusionnelle pour s’arrêter à cela ; ils sont soudés par leurs idées politiques sur l’avenir de l’Allemagne. Et plus ils sont proches, plus ils focalisent leurs efforts sur la poursuite de la reconquête du pays.
Désormais Beate est aussi virulente que ses compagnons, voire plus encore. Elle ressent une jouissance indéniable à user de son autorité sur d’autres nazillons de leur groupe. Elle entonne à tue-tête les refrains les plus violents et rêve, après avoir vu les images de l’attentat d’Oklahoma City, de se procurer des explosifs…

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Dire que Mitten in Deutschland: NSU est difficile à regarder est un doux euphémisme. A la fin du premier volet (la série en compte trois ; j’y reviens dans un instant), j’avais juste envie de rester assise dans le noir pendant un moment. Et quand je dis assise, je veux dire prostrée sur mon fauteuil. Peut-être même sucer mon pouce en fredonnant une comptine. J’aurais dû emmener mon ours en peluche à cette projection. On ne pense jamais assez à l’essentiel.
Ce n’est pas vraiment que Mitten in Deutschland: NSU soit trop violente visuellement. En fait sa démarche serait à l’opposée, offrant au spectateur de progresser, mois après mois, année après année, aux côtés d’une adolescente innocente (si on met de côté le vol à l’étalage), pour la voir devenir une femme aux idées terribles. Le portrait minutieux des détails de cette évolution est le contraire de racoleur. Les scènes de violence apparaissent par légers paliers ; le contexte personnel dans lequel Beate développe ses nouveaux objectifs est si bien retranscrit, qu’on ne peut même pas vraiment se dire surpris.
Et pourtant, merde alors. La claque. Sûrement parce que ce qui effraie, c’est précisément ce glissement que Beate ne perçoit pas. Beate qui quelques mois plus tôt allait encore saccager les locaux des néo-Nazis et qui maintenant les défend une batte à la main, et qui ne se demande jamais, à aucun moment vraiment, comment elle en est arrivée là. Je crois que ce qui effraie le plus, c’est la facilité avec laquelle des convictions terribles peuvent être adoptées, lorsque le terrain s’y prête.

Et d’ailleurs Mitten in Deutschland: NSU décrit très bien les différents facteurs qui favorisent l’évolution de la mentalité de Beate. Alors bien-sûr, il y a son amour fou pour Uwe, mais ce n’est pas tout. Il y a la chute du Mur. Il y a la découverte du capitalisme. Il y a le chômage. Il y a le conflit avec sa mère. Il y a la crise de l’adolescence. Il y a l’évolution de Sandra. Et ainsi de suite.
Tous ces éléments, Mitten in Deutschland: NSU les utilise de façon récurrente, nous rappelant parfois par un objet, parfois par un plan, parfois par une courte scène, comment ce contexte informe sur son comportement tout en nourrissant sa réflexion. Il suffit de prendre l’exemple de la récurrence du walkman (qui lui a été offert à l’adolescence par un inconnu, un objet au départ vu comme un trophée fantastique, puis qu’elle utilise pour s’isoler du monde qui lui déplaît, et en bout de course, qui lui permet de s’immerger en permanence dans des chants nationalistes), ou du Monopoly.

Plus précis que ce portrait dans une fiction, c’est très rare. Mais c’est aussi parce que Mitten in Deutschland: NSU lorgne aussi un peu sur le documentaire (d’ailleurs lire des articles factuels sur le parcours de la véritable Beate Zschäpe montre à quel point aucun détail n’a été laissé au hasard, et presque tout des témoignages du procès de Beate a été utilisé par la série).
Entendons-nous bien : Mitten in Deutschland: NSU n’est absolument pas un documentaire, ni même un bâtard docu-drama, c’est clairement une fiction. La mini-série s’accorde cette licence et le dit haut et fort à ses spectateurs. D’ailleurs je vous ai menti : l’épisode s’est en réalité ouvert sur une série de panneaux sobres par lesquels la production nous a détaillé son intention, et a clairement annoncé les limites de sa démarche (perché !). Un énoncé long. Détaillé. Silencieux. L’épisode se clôt en fait avec un rappel similaire. Long. Détaillé. Silencieux. Je vais être franche avec vous, faire l’effort d’applaudir après cela a demandé une énergie inouïe ; il ne semble pas naturel d’applaudir une fiction qui décrit pareille évolution avec une telle minutie. Peut-être que parfois, même si c’est contre-intuitif, un vomissement serait plus flatteur.

Ah, oui : parce que finalement je ne vous ai pas dit.
Cette petite route isolée. Cette camionnette du marchand ambulant. Ce véhicule stationné à quelques mètres de là. Cette journée pas comme les autres. C’était le premier d’une série de meurtres perpétrés par Beate, Uwe et Böhni. Enfin, on le présume : deux d’entre eux sont morts, et le procès de la troisième est toujours en cours. Mitten in Deutschland: NSU assume d’avoir choisi sa version des faits sur cette sordide affaire.
Mais elle le fait à point nommé, il faut le dire. Lorsque Beate et son entourage s’agacent des demandes d’asiles, du chômage des « vrais Allemands », des abus d’un Gouvernement sourd aux besoins de ses citoyens… vivent-ils totalement en 1990 ? Il faut vraiment être obtus pour ne pas aussi entendre le parallèle. Et à travers lui, la mise en garde.

Je crois qu’il faut se rendre à l’évidence : Mitten in Deutschland: NSU fait méchamment cogiter. Pour autant que j’apprécie une série qui demande de cogiter, j’admets que celle-ci, j’aurais préféré la regarder dans l’intimité de mon salon, là où je peux me laisser une chance de pleurer un bon coup, de mettre en pause un passage devenu trop étouffant, de glisser deux calmants dans ma tisane. J’exagère (mais à peine). Parfois il faut admettre qu’un festival, où l’on fait l’expérience d’une série en étant « parasité » par le ressenti des autres, où l’on est parfois fatigué (parfaitement, dés le deuxième jour !), où l’on a une autre séance à laquelle courir ou dont on vient d’arriver, n’est pas le lieu idéal pour une série d’une telle gravité.
Reste à espérer que les deux autres volets de Mitten in Deutschland: NSU pourront être découvert dans le cadre qui me sied un peu plus. La mini-série décide en effet de changer totalement de focus pour ses épisodes suivants, la série de meurtres d’étrangers étant racontée par protagonistes germano-turcs, et l’enquête du point de vue des autorités allemandes (Mitten in Deutschland: NSU s’autorise ainsi chronologiquement son étude du sujet, tout en rafraîchissant totalement son angle de vue).

Voilà, je crois que le plus dur pendant ce festival est derrière moi à présent. Et maintenant si vous voulez bien m’excuser, j’ai rendez-vous avec mon ours en peluche.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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