Tout pardonné

17 avril 2016 à 19:00

En 1994, la police a réussi à mettre la main sur Guy Béranger, dit « l’œil de Nivelle », un homme qui avait tué en tout 5 petits garçons. Condamné à une peine de 30 ans de prison, il est pourtant relâché après avoir demandé à rejoindre l’Abbaye de Vielsart, une communauté religieuse qui décide de l’accueillir, au grand émoi du village voisin. Béranger est à nouveau libre, même si cette liberté est étroitement surveillée. Au village, tout le monde craint ce tueur d’enfants. Et surtout, craint qu’il ne recommence…
Chloé Muller est en charge du transfert de Béranger à l’Abbaye. Cette inspectrice à la carrière chaotique (elle a précédemment fait usage de son arme sur quelqu’un dans des circonstances qui ne nous sont pas précisées) vit cette mission comme une sorte de mise au placard, et elle a raison : on l’a envoyée là parce que, franchement, elle dérange ailleurs et que tout le monde bénéficierait volontiers d’une pause dans ses services habituels. Mais Chloé est aussi bien plus que cela : c’est une survivante. Victime dans son enfance d’une expérience traumatique, elle continue d’avoir des cauchemars, et son appartement s’est transformé en un bureau d’investigation sur sa propre affaire. Elle n’a jamais réussi à tourner la page… aussi, évidemment, l’affaire Béranger n’a-t-elle rien d’anodin pour elle.

C’est sur ces bases que démarre Ennemi public, une nouvelle série belge francophone lancée dans le cadre des efforts récents de la RTBF en matière de fiction. Le premier épisode, qui se conclut alors qu’une petite fille du village a disparu, indique clairement qu’il s’agit d’un thriller.
Pour apprécier Ennemi public, j’ai décidé d’ignorer ce point autant que possible.

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Et ça marche. Ce qui me permet de me tenir devant vous et de vous dire sans rougir que j’ai beaucoup aimé Ennemi public, c’est que j’ai totalement mis de côté cette 712e disparition d’enfant.
Mon attention s’est donc reportée sur le portrait de Guy Béranger, et sur la façon dont la série ménageait ses effets pour poser la question de la repentance notamment. Ennemi public se donne beaucoup de mal pour faire paraître cet homme suspect, et les procédés qu’elle emploie à ce titre sont fascinants. Béranger renvoie l’image d’un homme fourbe, cachottier ; son regard est interprété comme calculateur, froid, probablement en train de réfléchir, déjà, comment il va commettre son prochain crime. Les efforts produits par la série sont payants : on ne doute pas un seul instant que Béranger va récidiver. Mais ce qui est intéressant c’est que cette interprétation ne repose sur aucun fait, juste un sentiment légèrement paranoïaque, que la série exploite mais, j’ai l’impression, se prépare aussi, en douce, à détricoter ensuite. Concrètement, Guy Béranger est sage. Il ne fait pas un pas de travers. Il fait même montre de bonne volonté. Il manifeste une intelligence visible qu’il met au service de son insertion dans l’Abbaye. Il fait, en somme, tout ce que tout le monde attend de lui. Sauf que justement, la quasi-totalité de la communauté autour de lui n’attend pas cela de lui ; tout le monde le voit comme le criminel qu’il a été. Personne ne se demande si la prison peut l’avoir changé. Ou si, au moins, sa démarche de rejoindre l’Abbaye est le signe qu’il a changé, sous l’effet de la prison ou non.
Guy Béranger est supposé jouer le rôle du monstre, et presque tous le voient ainsi, ce qui teinte forcément leur interprétation de ses actions les plus bénignes. Personne n’a même le sang froid de se dire deux secondes qu’une fillette a disparu… alors que le modus operandi de l’œil de Nivelle, pour autant qu’on sache, ne s’est jamais appliqué qu’à des garçons.

Observer ces nuances en essayant d’adopter le recul dont manquent les protagonistes de la série (ou, pardon : dont semblent manquer les protagonistes de la série) est grisant. Faut-il suspecter Béranger perpétuellement ? A quel moment considèrera-t-on qu’il est réinséré ? En sortant de prison plus tôt, et donc en ne purgeant pas sa peine jusqu’au bout, ne s’est-il finalement pas garanti d’être suspect à vie, au lieu de « payer sa dette » ? Fascinantes questions. Essentielles, même, dans une société où la réponse carcérale est l’alpha et l’oméga de notre approche du crime.

Mais ce que j’ai encore plus aimé dans Ennemi public, c’est la plongée dans l’univers de l’Abbaye. Je n’ai pas retenu les noms de tous les abbés, mais il est difficile de ne pas repérer le Frère Lucas, pour la bonne raison qu’il est incarné par Manuel Clément (…Ainsi Soient-Ils ; je me demande comment il a décroché le rôle ?).
Dans ce contexte précis, l’Abbaye de Vielsart pose des questions fascinantes sur le concept d’absolution. Certains abbés sont opposés à la présence de Béranger dans les murs, et ne voilent pas vraiment leur hostilité. D’autres, comme le Frère Lucas ou le Doyen, considèrent au contraire qu’il s’agit là de leur mission essentielle : accueillir une « brebis égarée ». L’accueil en lui-même est cependant susceptible de revêtir diverses nuances… ainsi Frêre Lucas a-t-il a cœur de vérifier la sincérité de Béranger vis-à-vis de la vocation.

Vraiment, si une fillette n’allait pas se paumer dans les bois, on toucherait à la perfection. Mais bon, vous savez ce que c’est, maintenant c’est la loi : en ce moment si un enfant, un adolescent ou, au pire, une femme adulte, n’a pas disparu dans une série, elle n’a pas le droit d’être produite. Dont acte.
Ennemi public a sans aucun doute recours à des facilités, mais si on s’autorise à les ignorer, on lui découvre des thématiques épatantes et une source passionnante de questionnements moraux et sociétaux. Ça vaut bien quelques banalités par ailleurs : j’ai décidé d’absoudre la série. Cherchez dans votre cœur la force de le faire aussi.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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