Syndrome de Londres

19 avril 2016 à 12:00

L’un de mes plaisirs secrets en matière de télévision internationale est de regarder comment différents pays abordent la question de la corrélation entre le ton d’une série, et la durée de ses épisodes. C’est fascinant de voir que, bien que nous soyons habitués aux standards étasuniens (une demi-heure pour la comédie, un peu moins d’une heure pour le drama), ils ne sont absolument pas universels.
…Et ne devraient pas essayer de l’être, d’ailleurs : pourvu d’avoir la capacité de créer un épisode sans problème de rythme, absolument rien n’empêche de créer une comédie de près d’une heure, par exemple. Ou, à l’inverse, un drama d’une demi-heure. Les formats n’ont rien d’immuable.

Si je vous dis ça, c’est précisément parce que Londongrad, actuellement visible à Séries Mania sous condition d’une accréditation, relève le défi de proposer une comédie de 48 minutes (si je ne me suis pas trompée dans mes notes). Au départ je voulais la qualifier de dramédie, mais plus j’y repense et plus il m’apparaît qu’elle est une comédie en single camera. Elle n’a pas besoin que je lui trouve des « excuses ». Elle se débrouille parfaitement avec le ton et la durée qu’elle s’est choisis.

Londongrad-SeriesMania-650

Le personnage central de Londongrad, c’est Misha, un jeune homme dans la vingtaine d’origine russe, qui vit à Londres. Il a créé l’agence Londongrad, qui fournit des services… disons, « de convenance », aux expatriés et touristes russes. La légalité de ces services est, disons, une préoccupation moins importante que leur objectif. Les petits arrangements de Misha à Londres sont payés grassement, et la clientèle de notre bonhomme est d’ailleurs bien souvent composée de grandes fortunes, de diplomates et de dignitaires divers.

Pour nous expliquer tout cela, au début du premier épisode, Misha intervient auprès de fêtard arrêté par la police pour des infractions mineures, et le sort de prison. Il nous explique, en brisant le quatrième mur notamment, que c’est en entretenant des relations sympathiques avec, par exemple, des agents de police (il leur offre des cadeaux), qu’il peut ainsi obtenir des faveurs et éviter l’embarras, les problèmes et les maux de tête, à ses employeurs. C’est souvent un avocat, Borga Brickman, qui le sollicite pour tirer du pétrin ses clients (quoique Misha nous précise que parfois, il a besoin de l’avocat à son tour pour le tirer du pétrin).
Cette explication étant posée, avec d’emblée un grand sens du rythme et une musique cadencée, Londongrad se lance dans son intrigue à proprement parler.

Ce jour-là, Misha reçoit plusieurs missions successives. Il doit aller chercher un enfant à l’aéroport, lequel doit se produire lors d’un récital de violon le soir-même : Misha doit surveiller Fyodor, s’assurer qu’il répète dans sa chambre d’hôtel, et le « livrer » au récital en temps et en heure. Un de ses clients réguliers lui demande également d’aller chercher une jeune femme, Alice, et de la mettre manu militari dans un avion pour Moscou le soir-même. Et pour finir, Borga le charge d’aller subtiliser un ordinateur portable dans un bureau, qui contient des documents compromettants sur des comptes offshore (Londongrad n’a pas fait exprès, naturellement, de me tomber sous les yeux ce mois-ci ; mais cette intrigue en pleins Panama Papers est du plus haut succulent).
Sur le papier, rien que Misha ne puisse affronter. Cependant en pratique, c’est tout autre chose : Fyodor, le gamin qu’il doit cornaquer jusqu’au récital, est plus fan de Harry Potter que de violons. Par un ingénieux stratagème, il échappe rapidement à la surveillance de Misha ; lequel doit aller le traquer jusqu’à la gare de King’s Cross où il récupère le gosse avant qu’il n’embrasse le mur du quai menant à Poudlard. Pendant ce temps, la traque d’Alice est compliquée par le fait que cette jeune femme a énormément de ressource, et qu’elle a déjà changé de visage chez un coiffeur (qu’elle n’a d’ailleurs pas payé) et ne ressemble même plus à la photo fournie à Misha. Quant à l’ordinateur portable ? A quelques secondes près, Misha allait le récupérer en même temps que la brigade financière.

Fort heureusement, cette journée de folie, Misha ne la passe pas seul : il a rencontré par hasard un chauffeur de taxi lui aussi d’origine russe, Stepan, qui non seulement le conduit à travers toute la ville, mais en plus s’avère d’une sagacité surprenante. Il est également fin observateur et permettra à Misha de ne pas complètement rater sa journée.

C’est un délice de voir cet épisode évoluer. Les galères se multiplient, mais Londongrad, pas du tout fataliste, les affronte chaque fois avec un personnage qui imagine une embrouille ou une arnaque pour ne pas perdre la face. C’est vrai pour Misha, qui ment comme il respire, mais aussi pour Alice. Tous les deux finiront d’ailleurs l’épisode sur un face à face hilarant, qui les met devant une évidence : ils sont aussi débrouillards, forts en verbe et tordus l’un que l’autre. A mon immense satisfaction, l’épisode inaugural de Londongrad se finit d’ailleurs sur un partenariat permanent entre Misha, Alice et Stepan, qui est plein de potentiel comique.
Je n’ai pas vu passer l’heure. L’affection profonde de Londongrad pour les montages rapides, notamment, fait des merveilles à plusieurs reprises. Ce qui ne gâche rien, c’est aussi que Londongrad (dont déjà deux saisons ont été diffusées à l’automne dernier en Russie) est tournée essentiellement on location à Londres, et que la richesse des décors extérieurs joue vraiment en sa faveur.

Bon alors, si, un bémol : la version proposée aux accrédités est celle diffusée en Russie, c’est-à-dire que tous les dialogues en anglais sont sur-doublés par une seule et même personne qui lit, de la façon la plus monocorde possible, la traduction l’intégralité des échanges (cette personne est une femme et elle « double » même les personnages masculins). La pratique est courante en Russie, mais peut-être qu’il n’aurait pas été mal, pour proposer la série à des non-Russes, de faire l’effort d’enlever ce « doublage » atroce avant d’envoyer les videos. M’enfin, vous aurez compris que je chipote.

Très franchement à la fin de l’épisode, quand il s’avère que la série tente d’amorcer un mini-fil rouge, j’ai presque trouvé celui-ci superflu : si Londongrad s’était contentée d’appliquer une même formule dans chaque épisode (des missions à accomplir, des embûches, les héros qui mentent comme des arracheurs de dents…), je m’en serais totalement satisfaite.

Mais d’un autre côté, quelles sont les probabilités que je poursuive Londongrad vu l’état de la fiction russe sur nos écrans d’Europe de l’Ouest…? Hélas pas très élevées. C’est dommage parce que c’est aussi ça (avec tout le respect que je dois à arte pour ses efforts sur Dostoievski il y a deux ans), le genre de séries russes qui méritent de voyager : des séries qui engagent les jeunes spectateurs, modernes et énergiques. Et fun. Terriblement fun !

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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