Verdict indépendant

20 avril 2016 à 19:00

Oh ! Ma première série des Émirats arabes unis ! Et la vôtre aussi, du coup… au moins par procuration, puisque malheureusement, Qalb Al Adalah (« au cœur de la Justice », il semblerait) n’est disponible qu’à une poignée d’élus munis d’un badge magique pendant Séries Mania. Mais j’avais promis de vous emmener avec moi dans mes découvertes secrètes, alors parlons de ce legal drama d’un genre nouveau.

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Farah Hassan vit une grande journée : la cérémonie qui officialisera son appartenance au Barreau se déroule dans quelques heures. Son père, un avocat réputé d’Abu Dhabi, ne pourrait être plus fier ! Toutefois la jeune femme est bien plus préoccupée par un autre évènement : elle veut signer le bail, dés aujourd’hui, de son propre cabinet. Hélas, si sa nomination en tant qu’avocate se déroule parfaitement, le local professionnel lui échappe ; à la dernière minute, quelqu’un d’autre a décidé de louer l’endroit.
Ce qui ne veut pas dire que Farah n’ait aucune option ; son père est de toute façon ravi de l’accueillir dans son propre cabinet (où apparemment elle a déjà travaillé, sûrement pendant ses études), et de lui faire une place à ses côtés. Il faut dire que Maître Ahmed Hassan est un homme profondément conscient que sa fille aînée est une bosseuse émérite, et qu’elle a une volonté d’acier. Deux qualités parfaite pour une avocate ! Farah, elle, est beaucoup plus maussade à cette idée, car elle voulait vraiment décrocher son indépendance et commencer sa carrière de son côté, sans la tutelle paternelle.

Qalb Al Adalah ne se limite pas à cette seule intrigue, bien-sûr. Le premier épisode donne aux deux avocats Hassan de gérer une affaire, chacun de leur côté.
Ahmed, de par sa notoriété, planche sur un dossier portant sur un candidat de la télé réalité qui a percé grâce à la poésie (il me faut d’ailleurs souligner que l’émission citée dans la série n’est pas fictive), mais dont la notoriété est déclinante. Il pensait pouvoir pérenniser sa carrière grâce à un contrat d’édition, mais son autobiographie en poèmes ne sera pas publiée ; il poursuit donc son éditeur en Justice.
Quant à Farah, elle commence par un cas pro bono, celui d’Omar, un jeune homme qui s’est rendu à la police et a confessé un homicide involontaire à bord de sa voiture. Problème : Farah découvre en étudiant les pièces du dossiers, ainsi que le véhicule en question, qu’il est fort probable qu’Omar ne conduisait pas le soir de l’accident… Le jeune homme refusant toute intervention de l’avocate, il est cependant difficile de le faire innocenter.

Ce que j’ai trouvé de très rafraîchissant dans ces deux affaires juridiques, c’est qu’aucune ne poussait au glauque ; il est fort possible que ce soit, au moins en partie, culturel, mais pendant un festival qui regorge de morts plus ou moins choquantes, ça fait du bien. Ainsi l’accident de voiture, seul passage de l’intrigue qui aurait pu être l’occasion d’une mise en scène un peu macabre, n’apparaît-il pas du tout à l’écran : l’épisode commence quand Omar, choqué et/ou hésitant, vient se confesser dans un poste de police. De la voiture, pendant l’enquête de Farah, on ne verra d’ailleurs que l’intérieur, soit ce qui détermine la culpabilité. A la réflexion je ne suis même pas sûr de savoir qui était la victime de l’accident. Quant à l’affaire de Maître Hassan Sr., elle brille par son caractère intellectuel, et c’est vraiment un plaisir à observer. OUI ! Il est possible de parler de lois, de contrats et de culpabilité sans donner dans le sordide ! Merci de me donner une occasion de le (re)découvrir !

En outre, Qalb Al Adalah a une autre merveilleuse propriété : tout le premier épisode (et potentiellement le reste de la série) est conçu autour d’une thématique récurrente. C’est évidemment l’indépendance et l’autodétermination qui sont ici au centre des discussions, non seulement concernant Farah, mais d’autres personnages aussi. On apprendra ainsi qu’Omar vit sous l’influence d’un tiers, et que c’est probablement cette autre personne qui est en réalité responsable de l’accident. Farah aura donc pour mission de convaincre Omar de ne pas abandonner son Destin au véritable meurtrier, et de prendre son avenir en main. Quant au poète d’Ahmed, il nous sera révélé qu’en réalité il est fautif dans l’affaire (son « poème autobiographique » est en fait plutôt une fiction, et la maison d’édition a tout-à-fait le droit de rompre le contrat), mais que c’est la relation de l’auteur à son père qui a poussé notre homme de lettres à falsifier une partie de son passé. En dépendant autant de son père, pourtant aujourd’hui défunt, le poète n’a pas pris de décision pour lui-même, et Ahmed lui fera gentillement la leçon (tout en lui affirmant qu’au pire, il peut faire publier ses vers comme de la fiction, et résoudre deux problèmes en un seul).
La maison des Hassan est également le théâtre de discussions passionnées sur l’importance de décider pour soi. Farah, qui on l’aura compris est extrêmement indépendante, tente ainsi de convaincre sa sœur de reprendre ces études. C’est clairement une discussion qu’elles ont eu maintes fois par le passé (la frangine a abandonné son rêve de devenir professeure afin de se marier à un certain Majid), mais les deux femmes qui se font face sont deux égales, et chacune a des arguments : aux velléités d’autonomie de Farah, sa jeune sœur oppose sa propre volonté. On peut, après tout, rêver d’une famille plus que d’une carrière. Majid, quant à lui, vit dans l’ombre de son propre père et, à Farah qui l’épingle à ce sujet, il expliquera qu’il n’y a rien de mal à décider de laisser d’autres décider, et s’en remettre à l’autorité paternelle ; cela n’implique pas, précise-t-il, qu’il n’ait pas de personnalité ou d’opinions.

Ces multiples questionnements sur l’autonomie sont amenées de façons diverses, et pour la plupart, de manière assez légère. Qalb Al Adalah ne donne pas dans le drama sombre et trop intellectualisé. Ici il s’agit avant tout de lancer quelques lignes et de laisser le spectateur décider de mordre ou non ; mais en lui proposant plusieurs pistes de réflexion tout de même. Certaines intrigues évoluent de façon prévisible (…devinez qui a en fait loué le bureau que Farah convoitait ?), d’autres un peu moins (la discussion avec Majid était assez inattendue, surtout que le personnage était apparu tardivement). Il me faut aussi préciser que l’affaire d’Omar semble inachevée à la fin du premier épisode, et qu’elle peut potentiellement se poursuivre au-delà.
Pour le moment, Qalb Al Adalah est le genre de série légale qui ne se déroule pas dans un tribunal, mais dans des bureaux, sur un parking, dans un salon. On discute énormément, mais les dialogues sont énergiques et les personnages très sympathiques. Bref, on est dans une série grand public, intelligente mais pas abstraite, et soucieuse de s’insérer dans la réalité plutôt que de dépeindre un univers juridique dont les spectateurs pourraient se sentir exclus.

Qalb Al Adalah n’est pas une série émiratie comme les autres (car bien-sûr qu’il y en a d’autres !). Elle a été conçue pour apporter du renouveau sur les écrans nationaux (et potentiellement ceux de la région).
Pour ce faire, elle a eu recours à des professionnels occidentaux. C’est ainsi William M. Finkelstein (scénariste sur L.A. Law mais aussi co-créateur de Brooklyn South) qui a développé et écrit la série ; Marc Lorber, ancien vice-président de HBO Europe en charge de la programmation originale, a assumé le rôle de showrunner pendant la production de la première saison de 20 épisodes, dont le tournage s’est achevé le mois dernier. La série est la plus chère produite dans le pays à ce jour… et ce alors qu’avec seulement 20 épisodes de 40 minutes, elle n’est pas destinée à une diffusion (réputée plus rentable) pendant le Ramadan. Il se passe clairement quelque chose sur les écrans émiratis, peut-être parce que les géants de la télévision arabe (Égypte, Syrie) ont été affaiblis ces dernières années et qu’il y a un marché à saisir.
En tous cas le résultat fait plaisir à voir, c’est « frais » (pour autant qu’une série se déroulant à Abu Dhabi puisse donner une impression de fraîcheur), très accessible dois-je ajouter, et fondamentalement différent de la plupart des séries du genre auxquelles on peut être habitués (tout au plus Qalb Al Adalah m’a-t-elle évoquée certaines séries légales asiatiques). Une vraie réussite dans son genre, et, je l’espère, la première d’une longue liste de fictions qui nous parviendront : c’est tout-à-fait le genre de séries dont on a besoin pour découvrir téléphagiquement la région.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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