Crystal clear

2 mai 2016 à 16:00

Si vous ignoriez combien la vie est injuste, alors laissez-moi vous raconter une petite histoire.
C’est celle de Jongo, une série lancée sur la chaîne du satellite kykNET en février, et se targuant d’être la première série de superhéros sud-africaine. Jongo n’était pas proposée aux festivaliers en projection, parce qu’il ne faudrait surtout pas parler d’Afrique au grand public pendant un festival de séries, ça risquerait de briser certains stéréotypes ; en revanche un épisode était disponible pour les accrédités, par exemple si, dans un excès de zèle, ils voulaient voir une série en marge de la discussion réservée aux professionnels sur la fiction africaine. Rappelons que c’était également le cas de Die Boekklub dont j’ai déjà parlé.
L’histoire de Jongo aurait pu s’arrêter là, si un obstacle supplémentaire n’avait été inséré dans cette situation sans aucune explication apparente : l’épisode de Jongo proposé aux élus dotés d’un badge magique était… le 8e et dernier de la saison.

Pourquoi ? On ne saura pas. On n’a pas nécessairement envie de poser des questions à ce stade. Les réponses se devinent, de toute façon. Le je-m’en-foutisme total de Séries Mania quant à la fiction africaine ne date pas d’aujourd’hui, de toute façon, le continent n’ayant pas une seule fois été représenté en projection en l’espace de 7 éditions. PAS UNE SEULE FOIS. Le festival ne s’y intéresse pas, à l’Afrique, et n’a aucune envie de laisser une chance à ses visiteurs de s’y intéresser de leur côté, en leur proposant ne serait-ce qu’une petite projection, même dans la minuscule salle 100.
On pourrait d’ailleurs ajouter que les deux fictions sud-africaines proposées aux professionnels cette année n’étaient pas forcément tirées du haut du panier téléphagique de leur pays. Explication : à l’heure actuelle, c’est la chaîne M-Net qui déploie le plus d’efforts en la matière, et s’apprête pour la première fois de l’histoire télévisuelle du pays à rivaliser en nombre d’heures produites, en diversité de sujets, et en qualité avec les séries du groupe public SABC (lui volant ainsi des spectateurs dans le domaine de la fiction, ce qui là encore est un cas de figure unique). Or, les deux séries sud-africaines de cette année avaient été fournies par kykNET, une chaîne satellite petite sœur de M-Net, diffusant essentiellement ses programmes en Afrikaans (ce qui explique la blancheur étincelante du cast de Die Boekklub). Pour atteindre ses quotas de fiction africaine, kykNET a parfois besoin d’acheter des séries à d’autres chaînes, comme c’est le cas de Jongo… qui en réalité est la toute première fiction originale de BET Africa (d’où son tournage en anglais, ce qui n’arrive d’ordinaire pas aux séries kykNET). A ce stade vous l’aurez compris, on est en présence d’une chaîne loin d’avoir une politique de fiction épatante…
Quant à BET Africa, en dépit de ce premier effort, elle n’a pour l’instant que peu de moyens (elle n’a été lancée en Afrique du Sud que l’an dernier, en complément de BET International dont la mission est limitée à la diffusion de programmes étasuniens ; pour l’instant BET Africa est inaccessible dans le reste de l’Afrique). En outre, BET Africa ne jouit pas vraiment d’une structure adaptée à la mise en place d’une ligne éditoriale claire en matière de séries ; en gros, Jongo essuie les plâtres. Tout juste BET Africa a-t-elle eu la clairvoyance de commander deux saisons de 8 épisodes d’emblée, afin de les prévendre à plusieurs chaînes panafricaines comme EbonyLife TV pour une diffusion sur le continent. kykNET fait donc partie des diffuseurs en deuxième fenêtre.
Mais qui se soucie de pareils détails ? De toute façon, en-dehors des quelques séries d’Afrique francophone sur TV5, et/ou d’une souscription à Afrostream, il n’y a pas d’alternative, alors les spectateurs curieux, ils prendront ce qu’on leur donnera !
…Pardon, je suis un peu en colère. Je réagis mal aux injustices, quand bien même elles ne sont que téléphagiques (même si à mon avis elles traduisent quelque chose de plus profond, mais on n’a pas la journée).

Alors ok, allons-y, parlons donc de Jongo. Par son 8e épisode. Au point où on en est.

Jongo-SeriesMania-650
De quoi parle Jongo ? Bah heureusement que j’ai fait quelques lectures avant de venir y jeter un œil, parce que, franchement, le récap’ de début d’épisode n’est pas des plus limpides. Il faut dire que ce résumé est conçu pour les spectateurs africains, et pas à destination des petits Européens qui n’ont pas vu le début de la série ; ça se comprend totalement, bien-sûr. Mais du coup je pige mal le choix de proposer cette série dans ces conditions déplorables, si c’est pour rendre l’ensemble parfaitement imbitable. Tu m’étonnes que personne ne va prendre la fiction africaine au sérieux, dans un contexte pareil.

Eli a reçu en héritage de la part de son père un étrange cristal bleu, dont il découvre qu’il lui confère des pouvoirs surnaturels ; doté désormais d’une force et d’une vitesse hors du commun, Eli réalise que la pierre a un lien avec la mort de son père, un mineur, et tente de comprendre comment l’un et l’autre ont pu être liés. En enquêtant ainsi sur les circonstances de la mort de son père, il s’aperçoit qu’il ne s’agit pas du seul cristal de ce type : il en existe deux autres, un vert et un rouge, chacun ayant des propriétés différentes… et pas forcément possédées par des personnes aussi bien intentionnées qu’Eli. Arrivé au 8e épisode, Eli a fait la connaissance d’une mystérieuse organisation qui l’aide dans son aventure, notamment sur un plan logistique ; lui et son meilleur ami Kay se dédient entièrement au mystère des cristaux.
Cette fin de saison donne au héros une autre mission, celle de sauver sa dulcinée, Maya. La jeune femme a en effet été capturée par Benjamin, le Vilain Méchant (qui a une pierre rouge capable qui lui permet d’imposer sa volonté mais aussi de lire dans les pensées), et elle est retenue en otage par Lola, la sœur de celui-ci, profondément déséquilibrée (elle considère une poupée en porcelaine comme sa fille). Pendant que Maya est dans son frigo, Eli va également tenter de sauver le monde d’une atroce prophétie : il s’avère que si les 3 cristaux sont réunis sur un socle magique apparu dans la caverne du berceau de l’Humanité, un signal sera envoyé à des extra-terrestres qui sauront alors que la Terre est habitable. Et qui viendront, du coup. Sûrement pour nous annihiler.

Bon c’est sûr que dit comme ça, Jongo c’est un peu rigolo. Mais je vous mets au défi de commencer une série fantastique par son 8e épisode, de débarquer dans sa mythologie en ne connaissant que la moitié des éléments, et de trouver ça subtil et élégant.

Le plus fou c’est que, même si ses effets spéciaux ne sont pas tous très onéreux et léchés, Jongo s’en tire plutôt bien. Pour un épisode de conclusion, tout y est : des scènes spectaculaires (Eli saute dans une immense cascade depuis un appareil en vol pour atteindre la caverne, et c’est vraiment bien gaulé ; il y a une scène de combat dans un avion ensuite, hélas un peu trop courte pour faire pleinement de l’effet, mais réussie quand même), de l’émotion (le meilleur ami d’Eli s’extrait de son statut de simple sidekick), un peu de romance quand Maya est secourue (dommage, elle était sur le point de s’extraire elle-même de son frigo), et même un cliffhanger de folie… rappelez-vous, Jongo a d’emblée reçu une commande de 2 saisons.

Je pense que dans des conditions optimales, je me serai éclatée devant Jongo. Il est probable que je n’aurais pas eu un coup de cœur absolu, et soyons francs les effets lumineux des cristaux décrédibilisent un peu le résultat esthétique de cette série ; cependant, je me serais sûrement amusée.
Ne serait-ce que parce que Jongo est clairement conçue dans cette optique, et non pour révolutionner le genre. Son objectif plutôt pour s’y adonner dans un contexte sud-africain pauvre en série fantastiques, un peu comme Cleverman avec son anticipation ou Halfworlds avec ses démons (voilà une soirée thématique qui m’aurait plus convaincue en projection, d’ailleurs : un tandem Halfworlds/Jongo). Il s’agit de s’approprier un genre plutôt que d’en être sempiternellement le consommateur, et on sent que l’exigence de Jongo se loge avant tout là. C’est déjà énorme, quand on y pense, cette démarche de vouloir faire sien un genre à partir de folklore local. Réinventer localement, c’est ce que la fiction de genre internationale a de meilleur à offrir !
Oui, je me serais sûrement amusée si les conditions de découvertes avaient été plus sensées. Ça n’a pas été le cas, et à part de l’amertume quant à la négligence dont est victime la télévision africaine pendant les festivals de télévision européens, je n’ai vraiment pas beaucoup d’options. J’aimerais dire que je me sens mieux après mon coup de gueule, mais non.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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