Internet famous

23 juin 2016 à 21:32

Signe des temps, la nouvelle série en date de Disney, Bizaardvark, ne met pas en scène des adolescentes rêvant de devenir des popstars… mais des stars de Youtube.

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« Bizaardvark », c’est le nom de la chaîne video de Paige et Frankie, un duo qui fréquente le même collège privé où il leur est difficile de se sentir à leur place. Il faut dire que dans cette prep school à uniformes où les élèves font des conjugaisons pendant les cours de… sport (hein ?!), leur bizarrerie décalée ne passe pas inaperçue. Fort heureusement, elles s’apprêtent à passer la barre des 10 000 followers sur leur chaîne, ce qui leur ouvre les clés de ce qu’elles imaginent comme étant le Valhalla : un accès à Vuuugle.
Vuuugle, c’est cet endroit incroyable où toutes les stars de la video en ligne peuvent se retrouver pour filmer leur prochain succès ; la structure offre en outre un support matériel et financier en procurant aux élus pénétrant ses murs des décors, des accessoires, des costumes, du maquillage… Tout ce qu’il faut pour produire des contenus réussis ! Paige et Frankie guettent donc avec impatience le moment merveilleux : celui qui marquera le passage de leur compteur de followers au-delà de 10 000.

Mais une fois parvenues dans leur Asgard personnel, les deux jeunes filles s’aperçoivent que les choses ne sont pas aussi simples qu’attendu : il n’est en réalité pas si facile de s’intégrer à un groupe de Youtubeurs. D’abord parce que chacun a en réalité son style : les superstars de Vuuugle sont des gens comme Dirk, tête brûlée qui relève les défis les plus stupides que lui proposent ses abonnés, ou Amelia, princesse de la video lifestyle. A côté, les videos humoristiques du tandem Bizaardvark ne ressemblent qu’à elles-mêmes. Pire encore : toute nouvelle chaîne entrant à Vuuugle doit produire une video inédite, et Paige et Frankie commencent à se demander si en réalité leur bizarrerie colle vraiment avec les attentes du grattin de la video en ligne…

Soyons clairs : la bible de Bizaardvark n’est pas très différente de celle de douzaines d’autres séries équivalentes l’ayant précédée sur Disney ou Nickelodeon, dans lesquelles des adolescentes tentaient d’approcher la gloire, et dans laquelle des personnages secondaires loufoques venaient créer des gags à intervalles réguliers. On peut mentionner des séries comme Shake It Up (qui reposait également sur les interactions d’un binôme),  ou Victorious (pour le contexte idéal où il apparaît qu’en fait réaliser son potentiel n’est pas si simple), par exemple. Mais il me faut aussi citer une autre série parmi les influences de Bizaardvark, qui est bien-sûr iCarly et qui déjà s’intéressait à l’enregistrement de videos plutôt qu’à la musique ou la danse.
Du coup, vous imaginez bien que je commençais Bizaardvark avec le sentiment que les séries Disney étaient juste bonnes à me faire répéter ma diatribe anti-séries américaines pour la jeunesse, et à me lamenter quant à l’état de la série pour préados. A moins que ce ne soit l’inverse. Bref, mon a priori sur la série ne jouait pas du tout en sa faveur.

Alors pourquoi, après visionnage, n’ai-je pas entièrement envie saquer Bizaardvark ? Eh bien parce que la série, lorsqu’elle s’autorise à sortir de cet héritage très lourd, s’avère réellement drôle. Par moments, mais ces moments comptent.
En fait ces moments sont très simples à définir : ce sont les créations imaginées pour Paige et Frankie qui témoignent de la plus belle énergie de la série (et le générique de la série retranscrit d’ailleurs très bien leur esprit). On sent que les créateurs de Bizaardvark ont potassé leur sujet, et j’ai envie de leur dire que ça valait le coup d’exploser leur data vu le résultat : les videos de Bizaardvark ressemblent, au moins dans l’esprit (le budget de production est sans aucun doute différent) à celui de chaînes Youtube bien réelles, évoquant par exemple les blagues potaches mais très mises en scène de Ryan Higa.
Leur seconde video, celle qu’elles soumettent finalement pour leur intronisation à Vuuugle et intitulée « The Comeback Song« , est drôle par elle-même, et se passe très bien de rires enregistrés. Et c’est d’ailleurs ce qui prouve qu’une série Disney peut se passer de ces fichus rires figés, systématiquement lancés après une punchline ridicule : un gag peut parfaitement fonctionner par lui-même, y compris pour ce public. La diffusion des videos créées par Paige et Frankie est justement dénuée de rires enregistrés et marche totalement, preuve que la série est capable de trouver la bonne énergie. Hélas le reste de l’épisode reste cliché, mais d’ici 10 ou 15 ans, ces petits efforts finiront probablement par donner des fruits et inverser la tendance. Enfin peut-être. Enfin on verra. Bon merde, j’ai passé une mauvaise journée, laissez-moi espérer.

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Bien-sûr, en ce qui concerne le fond, Bizaardvark ne semble accomplir rien d’autre que faire miroiter la célébrité comme objectif ultime à ses jeunes spectateurs et spectatrices, même s’il s’agit de leur vendre « simplement » le rêve d’être internet famous.
Mais l’air de rien elle introduit aussi une sacrée différence : Paige et Frankie doivent pour réussir dans le milieu de la video en ligne se montrant créatives. Il leur faut se creuser les méninges, et briller non pas par un talent inné (ce qui est la façon dont le chant ou la danse nous sont régulièrement vendus dans les séries du genre), mais bien par leur travail. Un travail qui en outre implique d’avoir un talent d’observation et d’analyse, pour transformer des choses de la vie quotidienne en traits d’humour, ce que fait précisément The Comeback Song. Ce n’était pas du tout la façon de procéder d’iCarly, qui se contentait de singer les émissions de divertissement de la télévision, transformant Carly et Sam en présentatrices de programme de variété, et proposant un direct ne requérant pas, ou disons très peu, de préparation intellectuelle préalable. Dans le cas de Bizaardvark, le duo éponyme maîtrise les codes de son propre média, et la série met l’accent sur le fait que Vuuugle donne les conditions optimales pour que les videos soit conçues, certes, mais que le travail continue de revenir aux jeunes stars du média. Au stade du premier épisode, les héroïnes de la série sont d’ailleurs les seules à être dans cette situation, les personnages secondaires de Dirk et Amelia créant un tout autre type de videos (Dirk fait simplement le pitre dans une version cheap de Jackass ; en revanche on peut arguer qu’Amelia est présentée ici non pas en simple consommatrice, mais en créatrice, même s’il s’agit de vêtements… d’ailleurs je me demande si leurs contenus prendront plus de place dans certains épisodes suivants pour qu’on montre aussi leur travail à eux).

On peut, et à la limite on doit, trouver risibles bien des choses dans Bizaardvark, a fortiori d’un point de vue adulte. L’idée absurde que toutes les stars d’internet se côtoient quotidiennement dans un lieu unique (forcément aux USA, et comme par hasard situé non loin de là où vivent Paige et Frankie) en est un. L’absence totale d’adultes au générique de Bizaardvark fait persister une étrange obsession de beaucoup de séries pour la jeunesse (ici le seul adulte de la série n’apparaît même pas physiquement, mais uniquement par le biais de l’écran d’un robot ; quelques autres font de la figuration dans les videos de Bizaardvark cependant). Les personnages secondaires sont ridicules, et pour l’instant parfaitement inutiles, n’apportant que des supposées « touches d’humour » sans influer sur l’intrigue des héroïnes (et sans avoir, pour le moment, la leur).
Et évidemment, le premier épisode met l’accent sur l’idée initiale et la façon dont les deux amies doivent trouver un concept, mais fait généreusement l’impasse sur tout le reste du processus, vous savez, celui qui en vrai est au moins aussi chiant et qui inclut non seulement l’écriture, mais aussi la pré-production, le tournage et le montage.

Mais enfin, à un moment, faut-il autant en demander à une série pour préados ? Et même si instinctivement j’ai envie de suggérer que oui, est-ce vraiment juste ? Bizaardvark n’est pas une révolution et s’appuie sur des facilités et des clichés, tout simplement parce que c’est le mode par défaut de conception des séries pour la jeunesse outre-Atlantique. On ne va pas lui demander de réinventer la télévision pour préados à elle seule, et certainement pas au bout d’un épisode. Qui d’ailleurs ne sera officiellement diffusé que demain. Donc allons-y mollo.
Malgré tout, les résultats obtenus redonnent (un peu) le sourire. C’était pas gagné, donc merci.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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