Macabre excavation

23 juin 2016 à 3:00

Été 1996, American Gothic s’achève sur les écrans américains. Été 2016, un autre commence.
Pour ceux d’entre nous qui ont nourri leur téléphagie à l’aide de la Bible de Martin Winckler et Christophe Petit (vous allez voir qu’il va beaucoup être question de Bible cette nuit), il est difficile de concevoir que chaque annonce à propos de la diffusion d’American Gothic porte sur autre chose que les glaçantes aventures du shérif Lucas Buck. Ce sont en effet les pages de mon livre de chevet (le livre chevet de tout amateur de série désirant connaître ses classiques, en fait) qui m’ont donné envie de découvrir cette série dont personne d’autre n’était capable de me parler ; et puisque c’était impossible pour moi d’en trouver les épisodes en 2000/2001, j’ai dû avoir recours au trafic de VHS via des petites annonces afin d’assouvir ma curiosité. Une aventure comme celle-là, ça a tendance à marquer ; à l’époque je ne prenais pas le risque d’acheter des VHS à de purs inconnus à tous bouts de champ (je n’en avais pas les moyens pour commencer). Alors American Gothic, sans se placer nécessairement parmi mes séries préférées, est en tous cas une série difficile à oublier.

Seize ans plus tard, regarder American Gothic est forcément un peu plus simple. Regarder à peu près toutes les séries américaines est plus simple, en fait. Voici donc la review du premier épisode.

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American Gothic fait partie de ces séries qui n’auraient jamais pu voir le jour si Twin Peaks n’était passé par là : ce qui compte n’est pas toujours ce qui se déroule à l’écran, que ce que les actions des uns et des autres trahissent de leur nature. Une nature, qui plus est, qui se révèle grâce au surnaturel, ou quelque chose qui y ressemble ; dans le cas d’American Gothic, les appels du pied sont nombreux pour nous rappeler la charge biblique des rôles de chacun.

Dans la petite ville de Trinity, le shérif Lucas Buck règne en maître sur l’existence de chacun : il trouve un boulot à certains, prête de l’argent à d’autres, bref, se rend indispensable et omniprésent. C’est sa façon à lui d’assurer un contrôle total sur la petite bourgade de Caroline du Sud. Lorsque commence American Gothic, un jeune garçon, Caleb Temple, s’apprête à célébrer ses 10 ans… même si, honnêtement, « célébrer » est un bien grand mot pour ce jeune garçon grandissant avec un père alcoolique et une sœur aînée affichant quelque trouble cognitif non-identifié. C’est justement une crise de cette sœur, Merlyn, qui provoque une nouvelle fois la colère du paternel, lequel, ivre de rage (au propre comme au figuré) devant la phrase que ne cesse de répéter la jeune fille depuis maintenant 10 ans (« someone’s at the door« ), décide de prendre les choses en main. De cette scène de violence, Caleb tente de faire échapper sa sœur ; en vain. Lorsqu’il arrive avec la police, Merlyn a pris un coup de pelle sur la tête et son père est arrêté pour meurtre.
Sauf que Merlyn n’est pas morte du coup de pelle : le shérif Buck l’a achevée.
Ces événements en précipitent d’autres dont on a le sentiment qu’ils se seraient déroulés tôt ou tard de toute façon : le shérif tente à tout prix de faire main basse sur le jeune garçon. Face à lui s’élève le médecin de l’hôpital de Trinity, le Dr Crower, qui a un pressentiment à propos de l’homme de loi. En cours d’épisode c’est une tante éloignée, Gail Emory, qui arrive dans sa vie en espérant s’occuper de Caleb. Le plus surprenant pour le jeune garçon, pourtant, c’est qu’il commence à expérimenter ce qu’il faut bien appeler des visions : du sang, beaucoup, notamment qui lui donne des instructions (en formant les mots « someone’s at the door », par exemple), et sa défunte sœur Merlyn, qui prend les traits d’un ange pour lui faire découvrir la vérité. Cette vérité terrible explique pourquoi Buck est si désireux de prendre l’enfant sous son aile…

Le paranormal, pour ceux qui dormaient dans les années 90 (ou, pire : n’étaient pas nés), c’était vraiment la mode. On voyait des fantômes, des messages cryptiques, des anges et des démons à tous les coins d’écran. Inutile de préciser qu’on en était arrivés au point où cela ne faisait plus vraiment peur, notre tolérance étant renforcée à chaque nouvelle saison de X-Files et compagnie.
Mais American Gothic ne s’est pas laissée démonter pour si peu, et s’est cherché une identité forte qu’on retrouve jusque dans son titre, en portant son attention sur le décor du Sud profond. Aujourd’hui cela apparaît comme un cliché de série du câble, un truc que ferait True Blood, mais ici l’évocation étouffante et humide de Trinity fonctionne parfaitement ; à la force de ces espaces-là, nous n’étions en revanche pas encore accoutumés. Le Southern Gothic de la série du quasiment même nom nous rappelle à la force des croyances de nombre d’habitants de la Bible Belt, mais les pervertit ; chaque exclamation du shérif Buck est ainsi non pas une variation autour de « my God » (ou même « my Gosh »), mais systématiquement une référence à l’Enfer. Clairement ce n’est pas Dieu qu’il faut craindre le plus à Trinity.

Alors certes, comme beaucoup de séries jouant sur le symbolique, American Gothic prend le risque à plusieurs reprises d’avoir la main un peu lourde, à plus forte raison parce que l’épisode d’exposition a quand même besoin de nous faire comprendre de quoi il s’agit, et quelles sont les forces en présence.
Ses moments de grâce, ce premier épisode les obtient aussi grâce à la force de l’interprétation de quelques excellents membres de sa distribution : Lucas Black (âgé d’une douzaine d’années au moment du tournage de ce pilote), une force de la nature ; Sarah Paulson (dans un rôle qui l’a préparée pour le monde d’American Horror Story), lumineuse ; et Gary Cole (dans un rôle qui a totalement changé ma perception de cet acteur à jamais, y compris dans The Good Wife), sublimement ambivalent, capable de passer avec une souplesse désarmante de la plaisanterie à la menace. Si American Gothic, première du nom, marque autant, c’est sans nul doute à cause de ces performances, et c’est bien normal pour une série qui, en définitive, repose plus sur cela que sur les retournements de situation.

A la revoir aujourd’hui, je constate qu’American Gothic possède toujours une certaine force, quand bien même le genre a évolué, les attentes en matière de production ont été repoussées, et les goûts ont changé. Alors que commence « l’autre » American Gothic ce soir, vous et moi savons, et ça a malheureusement toutes les chances de rester entre nous, que les vrais frissons, c’est en foulant le sol trempé de Trinity qu’on les trouve…

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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