Lafel à la maison

25 juin 2016 à 19:51

Les séries israéliennes mettant en scène des Arabes commencent à être de plus en plus nombreuses ; ce n’est certainement pas au point d’envahir les petits écrans d’Israël, mais il y a encore 10 ans il y en avait zéro. Zaguri Imperia vient donc s’ajouter aux Avoda Aravit et autres HaTasritay, pour s’intéresser à la famille Zaguri, originaire du Maroc et installée depuis plusieurs décennies en Israël.
C’est dans des circonstances peu ordinaires que nous faisons leur connaissance : le grand-père Pinto s’apprête à rendre l’âme et la famille s’est précipitée à son chevet, dans la petite maison de Beersheba où la plupart de sa descendance n’a pourtant pas posé les pieds depuis 39 ans pour lui rendre visite. A la veille du shabbat, l’un des petit-fils Aviel se précipite donc, encore en uniforme (il est dans l’armée israélienne), sa petite amie ashkénaze à ses côtés, Shahar, vers la demeure de son grand-père.
Enfin, « se précipiter » est une description très généreuse : l’histoire familiale compliquée d’Aviel Zaguri ne lui donne pas spécialement envie de retrouver ses proches très vite. Voilà 8 ans qu’il n’a pas vu son grand-père, après que ses parents l’aient envoyé en pension au loin et ne l’aient interdit de revoir le vieil homme, que de toute façon il avait approché dans leur dos. Depuis, il n’a pas non plus parlé à ses parents, ni à ses nombreux frères et sœurs (au nombre de 7 !).

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A son arrivée, Aviel découvre que celui que la famille surnomme le « Nimol » (né circoncis : il n’a naturellement pas de prépuce) est le seul que son grand-père à autorisé à entrer dans la salle de bains où il s’est effondré ; même les secours n’ont pas eu le droit de l’approcher. Le vieillard a tout juste le temps de faire réciter à Aviel une promesse qu’il y a 8 ans il l’avait forcé à prendre (qui est assez floue puisqu’Aviel promet quelque chose, mais ne sait pas quoi !) et décède dans la minute qui suit.
Le problème c’est que, comme c’est shabbat, personne n’a le droit de toucher au corps du vieil homme, pas même pour l’enterrer : ça devra attendre la fin du weekend. Voilà donc Aviel qui se retrouve à garder le corps dans la maison du défunt, et à être obligé d’interagir avec son impossible famille. Fort heureusement le grand-père Pinto a laissé comme dernières volontés des instructions claires, au nombre de deux : son stand de falafel (surnommé le « Lafel » par la famille parce que le symbole du « fa » est tombé de la devanture depuis des années) doit revenir à Aviel, ET, au grand soulagement de quasiment tout le monde, il ne souhaite pas que sa famille observe shiva (les 7 jours de deuil). Dés que shabbat aura touché à sa fin et que l’enterrement aura pu être fait, Aviel est donc libre de retourner vite fait d’où il vient. Il a hâte, pour ne rien vous cacher, et ce même si ce court weekend dans la maison de Beersheba lui a donné l’occasion de revoir Lizzy, son amie d’enfance.

Zaguri Impera prend son temps dans cette mise en place. Pour quiconque a déjà regardé des séries par le passé, il n’y a pas grand mystère quant au sort d’Aviel, du Lafel, et du reste de la tribu Zaguri : le héros a environ zéro chance de pouvoir s’éloigner vraiment maintenant qu’il est de nouveau dans l’orbite de sa famille, et le stand de falafel est précisément ce qui va le maintenir dans les parages. Mais la série n’a aucune envie de se précipiter vers cette évidence, et la façon dont ce premier épisode prend le temps, à la place, d’approfondir les tensions familiales, l’histoire complexe de tout ce petit monde, et de poser subtilement certains jalons pour la suite, est vraiment tout à son honneur.

Cela implique qu’il faut une certaine patience pour que, lentement, Aviel révèle à Shahar (et aux spectateurs) les raisons qui rendent sa famille si complexe. On apprend ainsi dans le dernier tiers du pilote que Pinto est un juif arrivé du Maroc avec sa fille Vivienne, et qui a adopté Beber, un orphelin lui aussi passé par les ma’abarot. Pinto a élevé avec son épouse Alegria (dont il a plus tard divorcé) les deux enfants côte-à-côte, mais tout a basculé lorsqu’ils sont tombés amoureux : Pinto a désavoué aussi bien Beber que Vivienne, et ils ne sont plus jamais parlé. Plus tard, Beber a même ouvert un stand de falafel juste en face du Lafel, conduisant le grand-père Pinto à faire faillite et fermer boutique. Plus tard, Aviel s’est interrogé sur ses origines et a pris contact, en secret, avec son grand-père Pinto… jusqu’à ce que ses parents ne viennent le chercher par la peau des fesses et ne l’envoient au loin, préférant ainsi privilégier l’éducation d’Aviel plutôt que de sa soeur aînée Miriam.
Tous ces éléments sont soulignés par les interactions d’Aviel avec sa famille pendant ce weekend : les petites piques des uns et des autres, les réflexions amères, et pas mal d’insultes en arabe, qui ont d’autant plus de force qu’Aviel s’est aujourd’hui éloigné de ses origines arabes et a même ramené une Juive ashkénaze dans sa famille.
Le travail accompli par Zaguri Imperia pour dire tout cela, à la fois en continu et lentement, est vraiment réussi. La série s’oriente vers un ton dramédique, mais le fait par ses situations absurdes (bon bah, il va falloir attendre la fin du shabbat pour enterrer grand-père ; la tante-sorcière qui n’est pas au diapason du reste de la famille…) plutôt que par de véritables dialogues humoristiques ; ceux-ci soulignent au contraire les émotions à fleur de peau de tout le monde, les tensions sous-jacentes, les non-dits, les regrets, la rancœur. C’est finement joué et ça fonctionne vraiment bien.

Un autre aspect du pilote, présent uniquement dans sa première scène et qui ne nous est pas rappelé par la suite, mais qui peut avoir son importance, est le fait que cette séquence de la vie d’Aviel, du retour à Beersheba jusqu’à la fin de l’enterrement, est en fait quelque chose qu’il raconte à un policier dans une salle d’interrogatoire (oui ça fait un peu The Affair, pour le coup), le visage tâché de sang et le regard las. Il rappelle brièvement l’histoire d’Œdipe et sa conclusion qu’on ne peut échapper à une prophétie, avant d’affirmer qu’Œdipe, c’est lui ; comprenez ce que vous voudrez. Et si je peux concevoir que Zaguri Imperia veuille me faire penser qu’Aviel a tué son père, j’ai de gros doutes quant à sa relation avec sa mère. Les choses doivent donc être plus compliquées mais il faudra aller au-delà du premier épisode pour découvrir à quel point.
Ce que je ferai volontiers sitôt que j’aurai découvert comment ! Les fansubs israéliens ne sont pas légion, et loin d’être systématiques ; pour le moment seul le premier épisode a été traduit (mais il faut peut-être laisser passer quelque jours ou semaine pour voir les choses évoluer ?). En tous cas j’ai été conquise par cet épisode inaugural et cette famille dysfonctionnelle pas juste pour rire.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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