Generation Why

27 juin 2016 à 11:36

Le Millennial. Observons-le de plus près.
Cet animal peu farouche se déplace souvent en petits groupes d’individus, qu’il est alors possible d’approcher d’assez près dans des bars, clubs, et parfois restaurants peu chers. L’espèce a développé un système de communication assez complexe ; les membres d’un même groupe utilisent les mêmes outils (« internet ») qui rendent celui-ci très efficace. Ainsi partagés, ces différents codes permettent aisément à un membre d’échanger avec un autre à distance, sur un rayon pouvant couvrir plusieurs dizaines voire même centaines de kilomètres. Les moyens de subsistance sont, eux, beaucoup plus aléatoires : généralement traité avec méfiance par d’autres espèces, le Millennial a souvent du mal à trouver sa place dans la chaîne alimentaire. Considéré comme à la fois inoffensif et mettant en danger le reste de l’écosystème, le Millennial rencontre donc de difficultés d’approvisionnement majeures ; paradoxalement il est attendu de lui qu’il contribue autant que les autres espèces à l’équilibre de son milieu.
Mais attendez : un troupeau de Millennials s’approche de l’objectif ! Tentons d’en savoir plus sur la façon dont ils évoluent…

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Des séries sur les Millennials, on commence à en dénombrer quelques unes : Girls s’étant autoproclamée avec ironie voix de sa génération… ce qui est typiquement un truc de Millennial précisément. Mais souvent celles qui dont on parle sont celles venues des USA, ou à la rigueur de Grande-Bretagne ; récemment en France j’ai envie de citer Irresponsable mais je ne vois pas beaucoup d’autres exemples. Alors permettez qu’on essaye d’élargir un peu notre échantillon et qu’on s’intéresse au Millennial japonais.

C’est ce que propose Yutori Desu ga Nani ka, sachant que « Yutori » est le terme japonais pour Millennial. Un terme qui recouvre aussi bien la Génération Y au sens large, telle que nous la connaissons (essentiellement parce que les études, articles et think pieces à son sujet abondent), mais aussi une réalité typiquement japonaise.
Les Yutori sont le fruit de changements dans la politique éducative japonaise. Les jeunes Japonais entrés au lycée après 2003 ont en effet commencé à avoir deux jours de libres par semaine (le samedi et le dimanche) au lieu d’un seul (le dimanche), afin d’alléger le niveau de stress et la pression scolaire exercée sur les élèves. En outre, pour accompagner ce changement des rythmes scolaires, les programmes ont été allégés et les pratiques éducatives amendées. Le système, encore neuf donc, est souvent contesté et en 2013 déjà, le Gouvernement commençait à reconsidérer la durée de la semaine scolaire et à envisager à nouveau de l’étendre (ça ne s’est pas fait, ou peut-être pas encore). Ce changement dans les institutions éducatives publiques n’a fait que renforcer l’impression d’une génération d’enfants-roi trop choyés, pas assez bosseurs et trop attentifs à préserver un temps de vie personnel indépendamment des impératifs de la collectivité, par extension arrogants et individualistes… qui sont déjà des traits régulièrement prêtés aux Millennials de par le monde. Par-dessus le marché cela conforte l’idée que les Yutori ont reçu une éducation moins exigeante, moins complète, et ne savent pas réagir face à l’adversité ni la hiérarchie. Dans le monde du travail japonais, on imagine l’ampleur du stigmate.
Et les aînés des Yutori ont d’autant plus de problèmes avec cette jeune génération qu’elle devra assurer la marche du pays : d’ici 2050, quand les Boomers se seront retirés du marché du travail japonais, on estime que le pays aura perdu 40% de sa force de travail. Qui paiera les retraites si les jeunes sont des inaptes qui ne pensent qu’à eux ?

L’intention de Yutori Desu ga Nani ka est explicitement de s’interroger sur le parcours de ses héros non seulement parce qu’ils sont des Millennials, mais aussi parce que leurs tribulations dépendent de cette étiquette. Le héros central, Masakazu, commence l’épisode en tombant des nues : il ne se considérait même pas comme un Yutori, et pensait que le terme désignait plutôt la génération de sa jeune sœur (qui d’ailleurs se prénomme… Yutori). C’est un Boomer qui lui en fait la révélation, lui expliquant précisément à quoi le terme de Yutori correspond et pourquoi Masakazu en remplit, un peu malgré lui, les critères. C’est à mon sens suprêmement intéressant car beaucoup de Millennials de fiction soient revendiquent l’étiquette, soit font mine de l’ignorer… alors que dans la vie, quand vous dites à quelqu’un d’une génération les traits supposément partagés par toute sa classe d’âge, la réaction est généralement de s’extraire de la généralisation et de revendiquer des différences.
Yutori Desu ga Nani ka commence par adresser cela pour une raison très logique : ce qui fait le Millennial/Yutori, ce n’est pas son degré d’acceptation de l’étiquette… c’est que d’autres (et cela veut généralement dire : les générations précédentes) la lui attribuent, que ce soit sur la base de purs stéréotypes ou parce qu’une classe d’âge partage effectivement certaines expériences (comme les changements institutionnels ou économiques). Que Masakazu le veuille ou non, qu’il se reconnaisse ou non, qu’il se pense meilleur ou non, aux yeux de ses aînés, il est un Yutori. Et au passage la série donne un petit coup de coude au spectateur pour lui faire sentir que lui aussi.

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Masakazu n’arrive pas totalement à se défaire de l’idée qu’il n’est pas vraiment un Yutori. Il pense notamment avoir une bonne éthique professionnelle (quand bien même le qualificatif de Yutori lui a parfois été attribué par ses supérieurs par le passé… jamais comme un compliment, si vous en doutiez). Il en est même encore plus convaincu vu la jeune recrue dont il est devenu le tuteur au sein de son entreprise, et qui effectivement personnifie tous les stéréotypes du Yutori. Et Masakazu lui est forcément supérieur, non ?
Tout en essayant de réconcilier Masakazu avec cette notion, le premier épisode de Yutori Desu ga Nani ka s’attache aussi à décrire ses déboires pour ce qu’ils sont. Et il s’avère que ses difficultés ne sont pas hors du commun. Il est ainsi hésitant au travail, la compagnie de restauration Minmin Holdings, où ses chiffres de vente lui valent d’être mis au placard : il perd son bureau au siège social et est envoyé pour gérer un petit restaurant de brochettes de la chaîne. Une situation qui s’ajoute à une autre : il est aussi hésitant en amour, et sa petite-amie Akane commence à trouver que leur relation ne rime plus à rien… or elle travaille également à Minmin, et Akane récemment été promue et supervise maintenant plusieurs restaurants, dont celui où Masakazu vient d’être envoyé. Ambiance.

Mais Masakazu n’est pas le seul de sa génération à avoir l’impression que tout lui échappe ; il a en effet rencontré Yamaji, un jeune enseignant encore plus introverti que lui. Professeur dans une école primaire, Yamaji aussi doit tenir un rôle de tuteur, or ses collègues le raillent et le critiquent en permanence pour son inadéquation avec l’enseignement (qui tombe d’autant plus sous le sens qu’il fait partie de la génération Yutori !). Pire encore, la jeune professeure stagiaire dont il a la responsabilité est une petite chose sensible et délicate… pour laquelle il développe des sentiments !

Et si les deux héros sont tous les deux dépassés, au privé comme dans le professionnel, ils se sont tournés vers la même solution : ils ont répondu à une annonce « Rental Ojisan » (louer un aîné !) et emploient donc un Boomer qui leur sert à la fois de guide et de thérapeute. Ils le retrouvent dans un même bistrot et c’est justement à la suite de séances successives avec cet étrange homme que Masakazu et Yamaji se rencontrent.
Même s’il a un peu l’air de les arnaquer (il est payé à l’heure, il faut aussi lui rembourser les frais de déplacement et la bouffe), ce Boomer a quand même l’avantage de leur ouvrir les yeux sur certaines choses. Il offre aussi le seul point de vue d’un personnage plus âgé dans ce premier épisode, les autres faisant des passages trop brefs dans les scènes sur les deux jeunes héros pour que Masakazu ou Yamaji en retirent quoi que ce soit. A la fin de l’épisode, il apparaît que le Boomer en question loue peut-être ses services à un troisième personnage, Maribu, un autre Millennial sur lequel le premier épisode ne s’étend pas mais qui va s’inviter dans la vie de Masakazu et Yamaji par hasard.

YutoriDesugaNanika-RentalOjisan-650Rental Ojisan : 1000 yens plus les frais.

Bien qu’essayant de garder un ton léger (les deux personnages centraux de ce premier épisode, Masakazu et Yamaji, cumulent les hésitations, les bourdes… et les verres d’alcool à la fin de la journée), ce qui parfois sème le doute sur ses véritables intentions, Yutori Desu ga Nani ka a trouvé une façon très efficace d’interroger des problématiques de notre époque, et pour cause.
Il se trouve dans ce pilote quelques scènes d’une honnêteté dévastatrice, comme le cœur-à-cœur entre Masakazu et Akane (un des échanges les plus dénués de clichés sur le couple tels qu’on les trouve si souvent dans les séries asiatiques, et recréant une véritable intimité), ou dans un autre registre, l’entretien d’embauche de la jeune sœur de Masakazu, la bien nommée Yutori, qui semble faire un sans-faute mais dont il apparaît une fois qu’elle est sortie du bureau d’entretien et que ses potentiels employeurs se concertent à ce sujet, qu’elle s’est rendue coupable d’être… une Yutori. Quels que soient leurs problèmes (moqueries des collègues), leurs préoccupations (cumuler les erreurs dans un nouveau job), leurs émotions (Masakazu a perdu son père il y a un peu plus d’un mois), les héros sont, pour le meilleur mais quand même surtout pour le pire, des Milliennials.

Et alors à partir de là ? Eh bien Yutori Desu ga Nani ka ne semble pas exactement se dévouer pour imaginer des solutions, et parvient assez bien à éviter l’écueil du paternalisme. Son objet est plutôt de s’attarder sur les nuances qui composent la vie de ces jeunes approchant la trentaine avec l’impression de devoir surmonter des obstacles imprévus.
Par moments, ce premier épisode semble ne rien mettre en place qui diffère vraiment d’autres séries sur des jeunes l’ayant précédée : les difficultés à exister dans le monde professionnel et économique n’ont rien de propre à la génération Yutori (Okane ga nai! l’avait d’ailleurs bien retranscrit sur la génération précédente), les hésitations amoureuses encore moins, et les difficultés familiales, aléatoires, ne sont en théorie pas générationnelles non plus. Mais ce n’est pas vraiment ce que veut dire la série, et heureusement ; son propos est plutôt que les circonstances de la génération Millennials/Yutori changent la perception de ces problèmes par l’extérieur, ainsi que par les jeunes eux-mêmes.

Qu’ils soient en mesure de le reconnaître ou non, les héros appartiennent à une nouvelle espèce. Des mutants de la société japonaise qui appréhendent leur vie sous un angle légèrement différent, cela se joue à quelques degrés et pourtant cela change tout. Yutori Desu ga Nani ka est la fiction pseudo-documentaire sur ce nouvel animal, qui le prend au sérieux sans le prendre au tragique.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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