Local is Lekker

4 juillet 2016 à 12:00

Un mois. Voilà un mois que le groupe public SABC a annoncé sa volonté de mettre l’accent sur les programmes locaux (comprendre : produits en Afrique du Sud), promettant que dés le 1er juillet, SABC3 serait la première chaîne de l’audiovisuel public à faire cette transition… passant à 80% de contenus sud-africains !
Un mois ! Un mois pendant lequel la presse sud-africaine s’est gratté la tête pensivement en se demandant comment c’était possible. Un mois pendant lequel la communication de la télévision publique a essayé de maîtriser la conversation (la refonte de l’image de la chaîne, dont un nouveau logo, ont fait partie de ces tentatives). Un mois pendant lequel la chaîne SABC3 a tenté d’opérer sa plus grande transition… ce qui l’a d’ailleurs conduite à repousser le début de cette nouvelle ère au 4 juillet.
Alors, comment passe-t-on, en seulement un mois, à 80% de contenus nationaux ?

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Here’s the situation

Pour bien comprendre l’ampleur de l’annonce du mois dernier, il faut considérer que jusque récemment, la spécialité de SABC3 était précisément… de proposer des programmes étrangers. C’était parfaitement cohérent : SABC3 est après tout une chaîne essentiellement en anglais (bien que certains de ses programmes soient également proposés en afrikaans).
Jusqu’en juin, voilà précisément à quoi ressemblaient ses grilles.

La chaîne est rarement en mesure de commander beaucoup de séries originales, SABC1 ayant un budget bien plus généreux pour ce faire ; SABC3 ne propose donc qu’une seule fiction originale ; en juin encore, seule la série High Rollers, née sous la forme d’un drama hebdomadaire devenu une telenovela diffusée 3 jours par semaine, se trouvait dans ses grilles. Dans un pays où le soapie est extrêmement populaire, SABC3 n’avait en outre qu’une seule série réellement quotidienne à proprement parler, le soap Isidingo, et se contentait pour le reste de diffuser les soaps étasuniens Days of our lives et Les Feux de l’Amour ; ces trois séries réalisaient les meilleures audiences de la chaîne, avec le bulletin d’information quotidien.
Les autres séries proposées par SABC3 étaient donc américaines (dont en ce moment The Mentalist, Brooklyn Nine-Nine, 2 Broke Girls, Supernatural, Arrow…). Pour boucher les trous, SABC3 pouvait aussi compter sur des rediffusions de séries originales sud-africaines des autres chaînes SABC : des séries comme End Game ou Geraamtes in Die Kas ont ainsi servi à remplir les quotas récemment, et évidemment, de façon cyclique, c’est le cas de la série historique Shaka Zulu (que le groupe SABC a besoin de tenter de rentabiliser jusqu’à la fin des temps).
A cela il faut encore ajouter la diffusion d’émissions de télé réalité (généralement américaines, parfois britanniques), et de films, là encore toujours importés.

Dans un tel panorama, pas très étonnant que 14 des 20 meilleures audiences de SABC3 soient réalisées par… eh bien, pas des produits locaux, ça c’est sûr. Ce qui cloche dans ce tableau ? SABC3, contrairement à SABC1 et 2, est une chaîne commerciale, dont les revenus sont avant tout conditionnés par les rentrées publicitaires et non par les subventions publiques !

GeraamtesinDieKas-650La photo de promo de Geraamtes in Die Kas sert d’allégorie à la situation.

Admirez la technique

Alors dans tout ça, faire opérer à SABC3 la transition vers un soudain quota de productions locales en un mois relevait forcément du défi. Un défi d’ailleurs amplifié par, oh, allez, un tout petit détail : en Afrique du Sud, les annonceurs achètent les espaces publicitaires un mois à l’avance… ce qui veut dire que pendant que SABC3 restructurait ses grilles courant juin, ses principales sources de revenus pour juillet étaient en suspens.
Heureusement, la chaîne n’était pas totalement toute seule face à ces bouleversements : lorsque le quota de 80% avait été annoncé le 31 mai dernier, il s’était accompagné d’une bonne nouvelle : des contrats signés avec des producteurs et talents sud-africains afin de développer l’offre de contenus locale. L’inconvénient évident, c’est que pour atteindre le quota début juillet, ces producteurs et talents n’auraient qu’un mois pour développer des programmes…

Au final, les exécutifs de SABC3 ont trouvé 4 grands commandements autour desquels refondre les grilles.

– Le talk show tu privilégieras
Oui alors, bon, techniquement ya pas faute, hein, mais c’est pas comme ça qu’on gagne des points artistiques. Le talk show est évidemment facile à mettre en place, assez peu coûteux, et aisément produit de façon locale.
Les talk shows existants se sont donc vus prolongés, comme c’est le cas d’Expresso, la matinale de la chaîne. De nouveaux contenus viennent également s’ajouter à l’arsenal de programmation de la chaîne : Tween Talk Live qui s’adressera aux préados, Afternoon Express qui débarquera seulement le 21 juillet, Real Talk qui sera un talk show de daytime également à partir du 21 juillet, ou l’émission de late night Larger than life, calquée sur le modèle US du genre. En gros, dorénavant, toutes les trois à quatre heures, un talk show démarre sur la chaîne. Vous avez voulu du local, vlà du local.
A cela, il faut aussi ajouter pas moins de deux émissions de cuisine : Jou Ma Se Chef, un divertissement dans laquelle des célébrités invitées viendront cuisiner avec leur mère, et Cooking with Chris Smit, une émission culinaire plus traditionnelle pour faire de tout télespectateur un cuistot hors pair.

– La télé réalité tu aimeras
Là encore on est dans la solution de facilité : puisque SABC3 a dû se séparer de certaines émissions de télé réalité importées (comme Survivor ou The Amazing Race), il a bien fallu essayer de retenir un peu de ce public.
Des émissions ont donc été produites à la va-vite (ça va donner), comme Social Reunion, qui suivra chaque semaine des célibataires dans leur exploration du monde des rencontres en ligne, Top Chef South Africa, que je ne vous fais pas l’injure de présenter, The Honchos, qui présentera les aventures professionnelles et personnelles de business men/women ayant réussi, ou Divas of Jozi, une sorte de Real Housewives of Johannesburg.

– La rediff tu accentueras
Ah bah ça, c’était à prévoir : une bonne partie de la fiction de SABC3 sera consacrée à de la rediffusion, au moins pour le moment.
Ainsi, le bloc de programmation pour la jeunesse du weekend, qui occupe 1h30 deux matins par semaine, se voit désormais exclusivement consacré à des séries sud-africaines, mêmes anciennes. Les séries étrangères pour la jeunesse sont désormais cantonnées à une diffusion d’une demi-heure par jour seulement ; d’ailleurs l’intégralité des séries Disney disparaît des chaînes, Mickey ayant décidé de complètement rompre ses accords avec l’audiovisuel public en apprenant la relégation de ses contenus à une seule case par semaine (les paris sont ouverts pour savoir qui récupérera les droits des séries Disney en Afrique du Sud).
Les rediffusions concernent aussi… la télé réalité. C’est le cas de Strictly Come Dancing, la compétition de danse produite pour SABC2 mais qui sera donc proposée en seconde fenêtre sur SABC3. Enfin, de façon voisine, les grilles ont été réarrangées pour faire de la place à un nouveau créneau consacré à la rediffusion de films.

– La fiction originale tu réinvestiras
Voilà ! Ça, ça nous intéresse ! Là on arrive au plat de résistance ! Etant donné que de nombreuses séries américaines se sont vues retirées des grilles (Brooklyn Nine-Nine, The Exes, The Office, Days of our LivesWhitney et Numb3rs, précisément ; CSI Miami a par exemple eu le droit de rester), il a bien fallu quand même un peu repenser la stratégie de la chaîne en matière de fiction.
Pour commencer, SABC3 ayant décidé de se séparer de Days of our Lives, la chaîne a grandement besoin d’une nouvelle série quotidienne. Sa solution a donc été de trouver un soapie local à diffuser chaque jour… mais vous conviendrez qu’en un mois, mettre pareil projet en branle relevait de l’impossible. C’est donc la telenovela High Rollers qui a été transformée en soapie, gagnant le droit de produire 2 épisodes de plus par semaine.
Dés ce mois-ci, la chaîne proposera en outre une nouvelle série inédite, The Sober Companion, une dramédie qui démarre ce soir et suit 4 addicts (apparemment pas forcément alcooliques) dans leur quête de sobriété… ainsi que leurs tentatives d’aider d’autres personnes dépendantes comme eux, en devenant justement des « sober companions« . Passer les premières heures de désintoxication avec d’autres va ainsi parfois les pousser aux limites de leur propre sobriété… L’initiative est triplement importante : non seulement c’est désormais la seule fiction hebdomadaire de SABC3, mais c’est aussi une dramédie (un genre où elle ne s’est jamais aventurée), et le créneau choisi, celui du lundi soir, était auparavant dévolu à de la télé réalité étrangère. C’est donc un pari, que les délais cours de développement, espérons-le, ne feront pas capoter.

Pour les résultats de cette stratégie imaginée dans l’urgence, il faudra attendre un peu (les audiences des chaînes sud-africaines mettent souvent plusieurs semaines avant d’être connues). Ce qui est sûr, c’est que peu de chaînes de télévision de par le monde ont opéré une transition aussi soudaine vers des contenus locaux. L’initiative de la télévision publique autour de SABC3 devrait d’ailleurs servir de banc d’essai, puisque SABC1 et SABC2 devraient elles aussi s’orienter vers un plus large pourcentage de programmes locaux, certes avec un peu plus d’un mois pour s’y préparer.
Pour le moment, la presse sud-africaine fait le pari que les spectateurs suivront probablement leurs séries préférées sur les chaînes payantes, qui rachèteront vite les séries américaines abandonnées par SABC3. Sur le long terme, d’autres questions se posent : le patron de SABC, le très controversé Hlaudi Motsoeneng, a affirmé viser 100% de contenu local pour la chaîne… or à l’heure actuelle, l’industrie sud-africaine ne peut tout simplement pas assumer une telle demande de contenus. L’audiovisuel public n’a tout bonnement pas les fonds pour subventionner autant de productions (et se préparerait à afficher un déficit estimé de 384 millions de rands en 2016, soit 23,75 millions d’euros… après les 395 millions déficitaires de 2015). Quand bien même l’argent ne serait pas un problème, la vérité est aussi que l’industrie sud-africaine n’a jamais eu à supporter une telle demande et n’est pour le moment pas en mesure de produire un tel nombre de contenus.
Le problème est justement que Motsoeneng assume de ne pas avoir conduit de réflexion sur la façon d’atteindre cet objectif : en conférence de presse voilà un mois, il affirmait : « nous avons donné nos instructions. Le comment ne me regarde pas ».

A partir de là, toute la question, c’est qui ça va regarder… et bien-sûr, qui va regarder.

par

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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