Brasse coulée

17 juillet 2016 à 13:06

Pour la plupart des séries s’intéressant au sujet, le sport est surtout l’occasion de donner dans l’inspiration porn. L’histoire qui a tendance à revenir, c’est souvent celle de l’outsider que rien ne prédisait à un avenir radieux dans un sport donné, qui partait perdant pour une raison ou une autre, mais qui, à force d’endurance, d’entraînement, et d’encouragements venant des bonnes personnes, parvenait à surmonter l’obstacle et à gagner. Si possible en trouvant l’amour et/ou l’amitié en chemin.
Évidemment ce n’est pas vrai de TOUTES les séries dramatiques sportives. Mais il faut admettre que non seulement c’est récurrent, mais c’est, en plus universellement récurrent : quel que soit le pays, des séries se passionnant pour la performance sportive donnent dans ce registre.

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Barracuda, dont je m’apprête à parler aujourd’hui de la totalité des quatre épisodes ci-dessous (ce qui devrait vous avertir quant aux spoilers potentiels de cette review), commence alors que Daniel Kelly, dit « Danny », obtient la chance de sa vie et est accepté dans une école privée. C’est d’autant plus important que la famille de Danny est très modeste, et qu’il a obtenu une bourse pour y faire sa scolarité, au titre de ses résultats en natation, sa grande passion. L’établissement a en effet une longue tradition dans ce sport, d’excellents équipements, et un coach spécialisé ; sans compter une belle collection de trophées locaux et nationaux, et une culture scolaire traitant les nageurs de son équipe comme des stars.

Pour Danny, l’occasion d’une scolarité haut de gamme prend vite une nouvelle tournure lorsque le coach Frank Torma annonce fièrement qu’il voit en lui de la graine de champion. Un jour, Danny pourrait peut-être même envisager les Jeux Olympiques !

D’autres obstacles subsistent pourtant à la réussite de Danny, car même si l’argent n’est plus autant un problème, il reste extrêmement mal accueilli dans son nouveau lycée, où il est la victime répétée de harcèlement par d’autres membres de l’équipe de natation. Leur leader Martin Taylor, notamment, ne lui laisse pas une seconde de répit. Sa relation avec sa petite amie en a pris un coup, également, maintenant que leurs chemins commencent à se séparer. Fort heureusement, il est soutenu par sa famille, notamment sa mère qui se montre d’une loyauté sans faille en dépit de ses propres problèmes avec les parents d’élèves du groupe de natation (la mère de Martin, notamment, l’accueille très froidement). L’adolescent peut aussi compter sur les encouragements stricts et attentifs du coach Torma, qui le pousse au plus loin de ses possibilités. Danny semble vraiment être en bonne voie. D’ailleurs, après sa première victoire, on dit déjà qu’il nage comme un barracuda… et tout le lycée scande son nouveau surnom.
Progressivement, il va donc surmonter les obstacles, survivre à l’adversité, et se trouver de nouveaux alliés. Bref, réussir comme tout bon personnage de série sportive…

Vous sentez venir la suite ? C’est normal. A plus forte raison parce que Barracuda coche toutes les cases du genre.
Plus encore : la mini-série australienne semble décidée à les cocher de la façon la moins subtile possible. Lorsque les choses vont mal, un dénouement déboule sans prévenir, ce qui fait que les obstacles ne semblent jamais vraiment insurmontables, voire purement cosmétiques. Les personnages qui méprisaient Danny quelques scènes plus tôt décident soudainement de retourner leur veste. Un autre, présenté comme désagréable avec tout le monde, décide tout d’un coup que Danny est son préféré et l’encourage. Quand se pose un problème, la solution arrive toujours toute cuite dans l’assiette de sucres lents du héros. Ce petit bonhomme parti de rien va même battre un record du monde !
En fait, Barracuda ne se donne même pas la peine de maquiller le crime. Les dialogues se montrent souvent simplistes, les personnages unidimensionnels, et certaines scènes semblent avoir été écrites avec un cahier des charges sur les genoux. C’est assez désoeuvrant.

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A ce stade il me faut vous préciser que Barracuda est une mini-série adaptée d’un roman éponyme de Christos Tsiolkas. Oui, c’est bien lui : l’auteur du roman The Slap, celui-là même qui a donné la série australienne du même nom, puis son remake étasunien. Et là vous vous dites que, hm, c’est bizarre, ya du relâchement quand même. On a connu Tsiolkas plus incisif !
Je précise que contrairement à ce que j’avais fait pour The Slap, je n’ai cette fois pas lu le roman d’origine avant de voir la série Barracuda.

Cela s’explique par le fait que… euh, attention, les spoilers commencent maintenant ! Cela s’explique par le fait que, disais-je, Barracuda cache un secret : ses deux premiers épisodes sont un leurre. Barracuda n’est pas de l’inspiration porn sportif. C’est une exploration… de l’histoire que les fictions sportives ne racontent presque jamais.
La success story de Danny, qu’on a l’impression de connaître par cœur, fait écho à l’expression « plus dure sera la chute ». A mesure que progresse la série, il obtient plus de victoires, il approche plus près de la consécration, il semble surmonter toujours plus d’obstacles… jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un seul défi à surmonter : lui-même. Il est son pire ennemi, et celui qui causera sa perte. Cela ne signifie pas que Barracuda n’est qu’une histoire d’ambition, ou d’ego devenu trop imposant ; c’est plutôt que la série explore le parcours de tous ces sportifs qui ont un certain niveau indéniable, mais qui n’ont juste pas ce qu’il faut pour briller au firmament. Danny a 17 ans et a déjà atteint le pic de sa carrière de nageur, et il a beau s’entraîner, s’entourer des meilleurs entraîneurs et équipements après qu’on lui ait fait des ponts d’or, et sacrifier toujours plus à sa passion (les amitiés, les amours, l’école même), il est incapable de devenir le champion que tant de monde voyaient en lui. Et qu’il avait espéré voir en lui, bien-sûr.

Barracuda reprend les angoisses de tous ceux qui ont un objectif, mais sont pris par le doute : il y a une nuance entre vouloir réussir et pouvoir réussir. Parfois les limites physiques, intellectuelles, sociales, financières ou émotionnelles font que, non, vouloir n’est pas nécessairement pouvoir. Il arrive que le potentiel de quelqu’un dans un domaine soit légèrement supérieur, mais pas assez pour accomplir de grandes choses. Tout le défi est de croire en soi suffisamment pour essayer de repousser ses limites, et de savoir admettre, aussi, qu’il y a des limites personnelles qu’on ne peut pas repousser. Certains des obstacles rencontrés par Danny sont réels, mais à mesure qu’il s’approche de son propre pic, et que plusieurs d’entre eux tombent, il est bien obligé d’admettre que ce n’étaient pas seulement ces problèmes qui le retenaient. Ses efforts ne suffisent pas à améliorer sa performance. Il n’y aura pas nécessairement de meilleure performance.
Avec cette réalisation terrifiante, plus encore pour un adolescent tout entier consacré à un rêve qu’il n’a pas quitté des yeux depuis l’âge de 2 ans, vient une ribambelle de déceptions. Non seulement sur la natation, mais sur lui-même au sens large. Barracuda ne rentre pas dans le détail, entre autres de par sa durée très limitée de quatre épisodes, mais la mini-série interroge tout de même sur la question : s’il est n’est pas un champion de natation, qui est Danny ? Qui sommes-nous lorsque nous sommes mis face à notre échec, et que l’on peut exclure que cet échec est dû aux circonstances ? A 17 ans à peine, Danny va devoir se réconcilier avec tout cela, et envisager l’après.

A ces tourments s’ajoutent d’autres plus personnels : Danny est en train de réaliser qu’il est attiré par un autre membre de l’équipe de natation de son nouveau lycée, ce qui le prend par surprise. Barracuda passe un temps considérable à détailler sa désorientation devant les paliers successifs de ses émotions. La série ne verbalisera jamais cette attirance (jamais Danny ne dira à voix haute, ni même ne semblera penser, qu’il est gay), et ne parlera à aucun moment des thèmes récurrents du coming out, du regard des autres sur l’homosexualité, ou de quelque autre thème autour de l’acceptation de l’entourage. La seule question que pose la série est celle de l’acceptation de soi, ce qui entre parfaitement dans le cadre de ce qui intéresse Barracuda.
Danny hésite ainsi un bon moment entre l’objet de son affection, et la sœur de celui-ci. Lorsqu’il accepte et essaye d’exprimer ses sentiments, cela se fait maladroitement, découvrant ainsi qu’en dépit de son succès grandissant et de l’affection que de plus en plus de gens lui portent, certaines choses ne lui sont toujours pas aisées. On ne sait d’ailleurs jamais totalement si ces sentiments sont acceptés, tolérés ou poliment rejetés. L’absence de clarté de la réciprocité pousse Danny à un degré de désespoir grandissant qui, alors que les échecs sportifs qui s’accumulent, le conduisent à toucher le fond…

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Même si Barracuda est plus riche thématiquement et dramatiquement que ce que ses deux premiers volets laissaient penser, la mini-série n’est pas parfaite pour autant. Loin de là.
D’abord il faut reconnaître que le problème des dialogues ne s’améliore pas vraiment. Ils sont en outre servis par des acteurs généralement talentueux, mais sous-employés (Rachal Griffiths et Victoria Haralabidou se débattant pour donner de l’épaisseur à des rôles peu choyés par le scénario) ou réduits au cabotinage (Matt Nable fait sa meilleure imitation du coach Taylor de Friday Night Lights, l’accent hongrois en prime). Quant à la réalisation, elle est plutôt bonne, mais il en émane une propreté qui a tendance à éclipser plusieurs fois l’émotion, sans même parler du fait que peu de soin ait été consacré à reconstituer les années 90, en dépit de mentions très claires de la timeline et de références répétées à des évènements sportifs réels.

Mais ce n’est même pas le plus gros problème de Barracuda. Même après que la mini-série ait dévoilé ses véritables intentions, on découvre en outre qu’elle affectionne toujours une certaine forme de naïveté, recherchant à tout prix à conclure les choses de façon heureuse, et finalement à se rapprocher quand même d’une certaine forme d’inspiration porn (c’est juste qu’on sort du domaine du sport) sur le fait de chercher le bonheur là où il est et non là où on veut absolument qu’il soit, sur les dons qu’on peut mettre au service des autres et ainsi en tirer une satisfaction tout-à-fait convenable, et ainsi de suite.
L’incapacité de Barracuda à laisser son personnage (et ses spectateurs) face à quelques unes des questions qui se sont posées au fil des échecs, son obsession à essayer de trouver une conclusion tranchée et plus encore, encourageante, atténuent beaucoup l’impact que peu avoir l’histoire. On se retrouve avec une série qui semble, malgré ses tentatives, assez moralisatrice, et aveuglée par un certain idéalisme qu’elle cherche à imposer à tout prix, comme si tout résoudre résolvait tout. Oui, il est important que dans une certaine mesure Danny se réconcilie avec ses échecs et ses limites, mais pas au point de nous balancer cette conclusion simpliste. La scène de fin de l’ultime épisode en est quasiment insultante.

Au final, Barracuda n’est ni une immense réussite, ni un échec complet. Peut-être qu’à l’image de son héros, elle ne pouvait pas aller plus loin. Ca reste dommage, mais pour un investissement de quatre épisodes, franchement, on s’en remettra.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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