Professeur Turpide

9 août 2016 à 12:21

C’est toujours un exercice injuste que de découvrir une série en sachant pertinemment qu’elle va être adaptée : il est vite fait de projeter des opinions personnelles sur ce qui devrait être à prendre ou à laisser. On se met à désosser le premier épisode juste un peu plus durement que si on regardait une série sans arrière-pensée. Soudain, ce qu’on prend en compte, ce n’est pas seulement ce que la série accomplit, mais son potentiel d’adaptation, de transformation vers un nouveau territoire, et/ou d’universalité. Ah, elle a plu à des producteurs d’un autre pays ? Eh bien voyons ce qu’elle a dans le ventre !
Ce n’est pas nécessairement un changement de point de vue rationnel, mais c’est en tous cas humain.

Pour moi qui aime bien essayer d’aborder une série de façon neutre, et qui entreprend pour y parvenir pas mal de démarches (par exemple : regarder une série aussi tôt que possible après son lancement dans son pays d’origine, avant de savoir quel sera son destin international), la situation devient vite éreintante. Je n’aime pas aborder une série avec une idée préconçue en général ; mais dans le cas d’une série dont le remake est en cours de développement au moment où je la découvre, me voilà dans la situation où je dois essayer de me rappeler à l’ordre pendant le visionnage. Essayer de la juger pour ce qu’elle me présente, et cela uniquement, est un défi.
Remarquez qu’à l’inverse, il est tout aussi injuste que de regarder la plupart des remakes dont on a déjà vu l’original, mais pour d’autres raisons : le remake est également un procédé compliqué, parce que couvrant plein de réalités.

La série policière T. va être adaptée en France.
A noter que ce titre, cauchemar pour les hashtags, n’est pas celui de son développement, pendant lequel elle était nommée en Belgique Professor T.… Certains l’appellent encore comme cela d’ailleurs, un tic dont le titre international, également Professor T., n’aide pas à se débarrasser.

Le poids de cette simple affirmation fait vite frémir, dans le climat actuel. Nous commençons à peine à avoir accès aux séries belges (ne nous annonçait-on pas la date de lancement de La Trêve sur France2 il y a quelques heures ? Beau Séjour, primée lors de Séries Mania, ne nous arrivera-t-elle pas prochainement sur arte ?). Nous avons aussi quelques cadavres dans nos placards à remakes (*tousse* Sam *tousse*). Et ne me faites pas m’aventurer sur le terrain de notre relation collective d’amour-haine avec notre fiction nationale, remake ou pas : j’ai promis de ne plus le faire dans ces colonnes.
Du coup, regarder le premier épisode de T. maintenant, c’est se promettre 53 minutes de dilemmes et de discussions âpres avec soi-même quant à la portée de ce remake.

Je viens à vous avec une bonne nouvelle : il n’a pas été aussi difficile que je le pensais d’appréhender T. sans penser au futur de sa « marque » en France. J’ai pu prendre de la distance avec ce contexte, pour me concentrer sur l’important : ses qualités et ses défauts en propre. Et c’est avec le plus grand des soulagements que je vous annonce que me faire une opinion objective de la série a coulé de source.
Car fort heureusement, T. est une belle saloperie par elle-même.

T-650

Les mots sont un peu forts, pardon. Je ne voulais pas dire « belle ». Pourquoi ? Je vous mets sur la voie :

Trigger warning : viol, agression sexuelle, culture du viol.

Reprenons : Jasper Teerlinck, dit « Professeur T. » parce que son entourage est doté d’une imagination spectaculaire, est un enseignant en criminologie de la fac d’Anvers. C’est un homme froid, distant, souvent méprisant (point Dr. House atteint), et qui a la particularité d’être extrêmement mysophobe (point Monk atteint). En contrepartie, car bien entendu il y a une contrepartie, il est extrêmement doué.
Le point de départ de la série est qu’une ancienne élève, Annelies Donckers, débarque sur le campus de l’université d’Anvers pour lui demander de l’aide. En effet, elle travaille sur une affaire de viol qu’elle ne parvient pas à résoudre, et qui s’est précisément déroulée entre les murs de la fac. Elle soupçonne également que ce viol ait été commis par la même personne qui, voilà 10 ans, a violé l’une de ses camarades de classe, lorsque Donckers elle-même fréquentait encore la fac.

Comme l’épisode est tenu de durer 53 minutes publicité non-incluse, T. se fait un malin plaisir de détailler de mille façons les obsessions de Teerlinck sur ce qu’il perçoit comme étant souillé, ainsi que sa froideur. Des caractéristiques dont la série souligne lourdement l’opposition à celles de Donckers, dont la personnalité est diamétralement opposée, vu qu’elle se montre plutôt bordélique et dotée de la capacité de faire preuve de compassion.
Autre façon de jouer la montre : comme en plus le Professeur T. est un enfoiré de première, il ne donne jamais toutes les informations qu’il a déduites, ou même simplement ses connaissances théoriques en tant que criminologue, sans prendre le temps diminuer quiconque se trouve dans la même pièce. Il a par exemple tôt fait de lancer à Donckers que, s’il ne se souvient pas l’avoir eue dans sa classe, c’est qu’elle devait être une piètre étudiante. Il faut aussi le voir mener à la baguette le doyen de la fac d’Anvers, la secrétaire de celui-ci (qui souffre dans un silence quasi-permanent ses excentricités), dans des scènes interminables ayant juste pour but de faire trainer les choses. Il s’en prend également à Daan De Winter, partenaire d’Annelies Donckers, qui fait pourtant de la quasi-figuration dans ce premier épisode et ne demandait rien à personne.

Oh je suis sûre que le professeur Teerlinck souffre dans le dedans de son petit cœur blessé, évidemment ! D’ailleurs c’est à fendre l’âme cette scène sur le toit de la fac, où il a des hallucinations de lui-même en train de chanter une chanson d’amour contrarié. Car évidemment T. prend le temps de nous sortir des scènes gimmick sans émotion comme celle-ci aussi, tant qu’on y est.

Donc tout ça, déjà, là, c’est irritant. Irritant mais pas passible de la peine de mort, on en a vu d’autres à l’ère du flic superintelligent et de l’anti-héros indéboulonnable.
Mais ce n’est pas tout : T. a aussi l’ignoble ambition de sortir des clichés énormes tout au long de son enquête. Et ça m’a fâchée plus que tout.

Ainsi la toute première scène de la série est consacrée à montrer ce viol ; ce n’est pas que la scène soit extrêmement explicite, mais elle est extrêmement anxiogène. Tous les stéréotypes du genre s’y retrouvent : filtres verdâtres étouffants, montage rapide, jump scare… mais leur effet est amplifié par un étrange choix musical, une ballade jazz aux paroles positives.

Décidant que ce n’est pas suffisant, l’épisode force ensuite les deux victimes (celle d’il y a 10 ans, et la plus récente) à raconter leur viol devant T., qui fidèle à sa fiche de personnage est tout sauf patient et/ou compatissant. Mais la série elle-même va traiter ces témoignages comme des gênes, des encombrements, et ce à deux reprises donc. L’une des victimes devra témoigner sans entrer dans le bureau de Teerlinck (qui ne veut pas que sa pièce préférée soit souillée… le sous-texte que se prend la victime, quoi), l’autre se fera engueuler par le criminologue parce que, encore sous le choc des évènements, elle a du mal à se souvenir de ce qui s’est passé. Dans ces deux scènes, Annelies Donckers montre au contraire qu’elle est peinée pour la victime qui tente de parler, et essaye chaque fois de prendre sa défense plus ou moins vivement… pour se faire systématiquement rembarrer parce que, après tout, le Professeur T. a la connaissance et qu’elle, elle piétine dans son enquête.
Plus tard dans l’épisode, Teerlinck conduit seul (bien-sûr ! pourquoi pas !) un interrogatoire de la victime la plus récente, et la seule raison pour laquelle il en est satisfait… c’est que grosso-modo, il a dicté son témoignage à la jeune femme, parlant à sa place alors qu’elle est supposée essayer de se souvenir des faits pour faire progresser l’enquête. D’ailleurs, si l’on exclut ses affirmations sur le déroulement du viol, toutes les questions que pose le Prof T. sont en fait celles que la police a probablement déjà posées, il n’y a strictement rien de nouveau (« à quoi il ressemble ? »/ »il porte un masque »/ »un masque ? alors ses yeux ? son cou ou ses mains… », woah, les méthodes de malade ! d’où tient-il tout ça ?!).
Mais comme les scénaristes l’ont à la bonne, forcément, lui, il obtient des résultats.

A ce climat déjà bien nauséabond vient s’ajouter ensuite une deuxième scène de tentative de viol (la victime arrive à échapper au violeur), encore plus agitée que la première qui lançait l’épisode. Cette fois elle se déroule sur fond d’une jolie chanson à mi-chemin entre le Christmas carol et la Pastorale de Beethoven. Comme on s’amuse !
Bah oui ! Parce que, figurez-vous, entre son personnage-titre bourré de tics amusants, et ses constantes piques aux autres personnages, en fait T. se figure qu’elle est une dramédie ! La série ne voulait pas plomber l’ambiance avec une simple petite scène de tentative de viol de rien du tout, hein…

Pourtant, là où mes nerfs ont lâché pour de bon, c’est quand, du haut de son complexe de supériorité, le professeur Teerlinck s’est pointé au commissariat pour donner une leçon de criminologie à Donckers, De Winter, leur chef Paul Rabet, et la supérieure hiérarchique de celui-ci, la commissaire Christina Flamand (forcément tous ignorants en la matière !), en débitant les plus grosses conneries qu’il m’ait été donné d’entendre sur le viol.
Permettez que je cite : « Il y a un nombre de constantes lorsqu’il s’agit de crimes sexuels. Hommes entre 25 et 35 ans. Les parents ont généralement divorcé avant qu’il n’ait 16 ans. Il est souvent célibataire, souvent asocial, a des difficultés avec l’intimité, est très intelligent. Mais aussi souvent un QI verbal bas ».
Ok donc on va être clairs : non.
Deux mois avant le début du tournage de la première saison de T.Amnesty International Belgique expliquait en fait qu’un quart des femmes violées l’étaient par leur partenaire (sans distinction d’âge ni de QI). Le chiffre a peu de chances d’avoir radicalement changé depuis, d’autant que c’est la tendance que l’on observe dans la plupart des pays (où entre 80 et 90% des viols sont le fait d’une personne connue de la victime, et environ un quart sont le fait du partenaire). Sauf que clairement, l’équipe de T. n’avait pas envie de se lancer dans des recherches (même pas sur Wikipedia).
Ou, quand elle les a faites, c’était uniquement pour les balayer ensuite avec mépris : Donckers cite un chiffre de Quinsey, Rice et Harris de 1995 sur le taux de récidive des violeurs et agresseurs sexuels… que Teerlinck écarte aussitôt parce que, pardon de citer à nouveau : « Quinsey, Rice et Harris sont des idiots, ils ne prennent pas en compte les crimes signalés [aux autorités] ». Et d’ajouter une pique envers son ancienne élève qui a dû sécher le cours ce jour-là. Voilà, c’est tout. Ca méritait d’être un peu développé comme argument, parce que là comme ça, ça n’a pas beaucoup de sens, mais non.

Le problème c’est que tout au long de T., personne, jamais au grand jamais, ne reprend le Professeur T., de quelque façon que ce soit. Les seules confrontations sont faites par des personnages écrits comme émotionnels à ce moment-là, voir en général (Annelies Donckers, Paul Rabet). Cela a pour effet immédiat de les décrédibiliser immédiatement, et au pire, T. les renvoie explicitement à leurs émotions et ça règle le problème. Ce, même quand il n’a aucun statut officiel (il ne devient officiellement consultant que tard dans l’épisode) et qu’il n’a aucun droit de leur parler ainsi.
La série tient pour acquis qu’il est génial, mais ça n’est prouvé à aucun moment ; comme si le simple fait d’être irascible et de faire preuve d’une sorte d’excentricité suffisait à démontrer son intelligence. La scène qui nous introduit Teerlinck dans le pilote ne cherche pas tant à établir ses connaissances, que sa froideur et son mépris de l’autre. Pourtant le personnage débite des « faits » tirés d’un chapeau, ou, pire, du café du commerce, et tous les personnages suivent docilement ses instructions comme si leur propre expérience ou leurs propres connaissances les avaient quittés aussi vite que les couleurs de mon visage. Il sait mieux que les victimes, mieux que les flics, mieux que le criminel, mieux que tout le monde, ce qui s’est passé. A un moment c’est même plus la peine d’avoir un commissariat. Ni une série policière.
Et tout ça sur fond constant de mépris, de dépréciation, voire de mecsplication si besoin.

Oh, attendez, je ne vous ai pas dit le pire. Depuis le début, les flics ont du mal à comprendre pourquoi la même personne aurait violé deux femmes à dix ans d’écart. Pourquoi s’est-il interrompu ? Ou, sous un autre angle : pourquoi a-t-il repris ? (Notez que personne ne se dit une minute qu’il y a peut-être des victimes entre les deux, et qu’une plainte n’a peut-être jamais été déposée)
L’explication intervient lorsque le coupable est arrêté grâce à l’intervention toute-puissante du professeur, et que T. essaye d’en obtenir des aveux. Il apparaît alors que ce qui a fait replonger le violeur, c’est qu’après avoir commis le premier viol, il était tombé amoureux d’une femme et l’avait épousée ; ça l’avait calmé parce qu’il se sentait apprécié pour la première fois. Mais 10 ans plus tard, elle a commencé à le tromper. Donc s’il a récidivé, c’est sa faute à elle, en fait ! « Elle a réveillé le monstre en vous, comme on dit. C’est ce que font les femmes ».
A ce stade je regarde autour de moi, hébétée : non, personne ne va réagir, pas même dans la salle où les flics observent l’interrogatoire sans être vus par le violeur. Ce n’est pas juste un « truc » que T. emploie pour tirer des aveux, c’est universellement accepté par tous les personnages comme vrai ! La série ne cherche absolument pas à nuancer le propos (soudain la compassion de Donckers a totalement disparu, vous noterez, sitôt qu’il s’agit de l’épouse du violeur). En fait ce qui se joue pendant cet interrogatoire (je devrais dire : ce monologue) est même pire encore une fois qu’on a compris la backstory du consultant. Si Professeur T. dit que c’est la faute de l’épouse, eh bien que chacun en mesure les conséquences.

Est-ce que T. se rend compte des saloperies qu’elle énonce à longueur d’épisode comme des évidences ?! Et dire qu’il se tourne en ce moment-même une nouvelle saison de ce truc infâme…

J’ai rarement vu une série aussi puante. Je n’avais pas besoin de me demander si je jugeais la série à l’aune des modifications qui seraient potentiellement introduites par la version française, ou quoi que ce soit. Vu que tout était bon à jeter, c’était vraiment pas cornélien !
En fait je suis presque sûre que même TFHein ne peut pas faire pire… mais, enfin, bon, je ne voudrais pas que la première chaîne le prenne pour un défi, donc attendons.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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