Patrol blues

19 août 2016 à 12:00

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Il ne vous aura pas échappé que pendant cette semaine thématique dédiée aux policiers en uniforme, à leurs patrouilles et à leurs interventions, l’essentiel des séries mentionnées datent facilement de quelques années, voire de quelques décennies. Cela ne signifie pas qu’aucune série récente ne se frotte au sujet, mais il faut reconnaître que l’hégémonie des experts en tous genres n’a pas facilité le porte de l’uniforme dans les séries. Et si au Canada on peut mentionner une série récente comme Rookie Blue, aux États-Unis, peu de séries se sont exclusivement penchées sur cette profession, ou alors pas exclusivement, comme dans Blue Bloods ou Chicago PD qui présentent un spectre large de professions policières. Les séries réintroduisant en masse les flics en uniforme sur nos petits écrans se sont souvent soldées par des échecs, jurisprudence NYC 22.
Pour trouver l’exception qui confirme la règle, il faut se tourner vers Southland, une série qui aura survécu à grand’peine pendant 5 saisons alors même que son network d’origine, NBC, voulait s’en débarrasser après la première.

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Southland est sûrement la série policière la plus intéressée par la notion de réalisme et d’authenticité.
La structure de ses épisodes à elle-seule l’indique : chaque semaine, l’épisode commence in media res ; une séquence souvent agitée qui s’interrompt à un moment crucial pour qu’une voix off indique la problématique de l’officier alors présenté en pleine action. Cette problématique est amenée, avant la fin de l’épisode, à être plus complexe qu’annoncé. Par exemple si dans le tout premier épisode, l’officier Ben Sherman semble choqué devant le cadavre d’un homme abattu dans la rue, en réalité on apprendra plusieurs dizaines de minutes plus tard que ce n’est pas d’avoir assisté à sa mort qui l’a désemparé, mais le fait que Sherman soit celui qui l’a abattu. Pour son premier jour dans la police, en plus.
Southland ne veut pas créer un plot twist pour le simple plaisir de nous surprendre par ce procédé, mais surtout nous rappeler que ce que nous voyons, et qui est ce que n’importe quel citoyen peut voir s’il croise un policier dans l’exercice de ses fonctions, n’est en fait qu’une image simpliste dans une réalité plus complexe. C’est son crédo : aller au-delà des évidences et montrer ces flics dans ce qu’ils ont de plus humain, et donc de plus ambivalent ou contradictoire.

Le terrain de jeu de Southland, c’est comme son nom l’indique le Sud de Los Angeles, et les épisodes consistent en grande majorité à observer les officiers patrouiller en tandem (quoique, parfois, cela puisse arriver en solo) dans la ville. La série prête une grande attention à leur quotidien, et aux rituels qui encadrent leur vie. On les a déjà évoqués en parlant de 19-2 : le briefing de début de journée au commissariat, l’installation dans le véhicule de patrouille, les interventions… Dans Southland, on finit souvent sa tournée sur le parking au milieu des véhicules de police désormais investis par l’équipe de nuit, à se dire au revoir et clore les émotions de la journée. On apprend aussi à connaître d’autres évènements ayant de la signification dans le quotidien de ces flics : les appels radios omniprésents en fond sonore (Southland fait grand cas de détailler la procédure d’une façon générale, les appels entrants comme sortants en font partie), les traditions diverses lors d’un départ à la retraite ou d’un décès en service, etc…
Il existe aussi quelques policiers plainclothed, soit sans uniforme ; ils sont en infériorité numérique et vont d’ailleurs voir leur nombre diminuer avec les saisons. Bien que leur travail soit un peu plus familier des spectateurs habitués aux séries policières du 21e siècle, il ne porte cependant pas uniquement sur des meurtres, d’autant que les premières saisons incluent un service anti-gang.

Dans tout cela, ce qui prime dans le travail de la plupart des protagonistes de Southland, c’est d’être sur le terrain. Les officiers en uniforme, en particulier, sont montrés aussi entre deux interventions, et c’est relativement unique. Vous vous souvenez quand on a dit que les policiers de 19-2 donnaient l’impression de n’avoir qu’une intervention par jour ? C’est parce que le premier épisode ne prenait pas du tout le temps de montrer le travail de patrouille lui-même.
Et pourtant ce travail est précisément ce qui fait aimer Southland avec passion, car la série décrit alors un travail qui va au-delà des arrestations pures et simples. Quand une voiture de la police de Los Angeles passe dans les rues, les officiers à son bord doivent garder l’œil ouvert. Ils doivent être prêts à toute éventualité, regarder ce qui se passe sur la route, sur le trottoir, dans les bâtiments environnants. Quelqu’un peut faire signe à leur voiture de s’arrêter pour leur demander de l’aide. Ils peuvent découvrir qu’un braquage est en cours dans un commerce. Une voiture peut être conduite de façon erratique.
Les policiers sont alors en première ligne, avant même qu’un crime, un délit ou un incident n’ait été rapporté via un appel d’urgence. Ils n’interviennent pas après les faits, comme cela se voit dans les séries de type CSI ou NCIS qui commencent généralement avec la découverte d’un corps ; ils sont là au moment où ça se passe. C’est la raison pour laquelle ils ne sont pas seulement dans la déduction (bien que celle-ci reste nécessaire justement pour évaluer la situation et prendre les bonnes décisions en moins d’une seconde), mais aussi dans quelque chose de plus émotionnel. Leur empathie est mise à contribution, bien souvent parce qu’ils sont face à une victime en train de se faire agresser, ou venant tout juste de l’être. Il leur faut souvent intervenir entre deux personnes s’affrontant, sans avoir tous les éléments permettant de savoir si l’une est plus dangereuse ou mal intentionnée que l’autre. Et, parfois, quand ils jugent que la situation s’y prête, ils ont aussi le choix de faire preuve de clémence, de laisser passer un petit délit s’ils pensent que, in the grand scheme of things, ils ont affaire à quelqu’un qui a droit à une seconde chance.

A la vérité, les officiers de Southland préfère la réalité… ou disons, ils n’ont pas vraiment le choix. Les circonstances dans lesquelles ils travaillent ne leur laissent pas beaucoup de marge pour s’intéresser à un idéal de vérité abstrait. Plongés dans le feu de l’action, ils tentent surtout de veiller au maintien de l’ordre, et de se sortir de leur journée de travail en un seul morceau ; tout objectif au-delà relève du luxe absolu.

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Tout cela fait que les flics de Southland font le travail de police que j’aime le plus voir à la télévision. La série rappelle à tout moment qu’ils sont humains, qu’ils font face à des humains… et que toute cette humanité c’est très joli en théorie mais en pratique c’est vraiment très, très bordélique !
Le boulot des policiers de Southland est imprévisible, on l’a dit, dangereux, la série le souligne assez, et requiert donc à ce titre un vigilance de tous les instants. La série nous y forme en commençant alors que Ben Sherman, dont on parlait plus haut, fait ses premiers pas en uniforme aux côtés d’un des plus anciens flics de la police municipale de Los Angeles, John Cooper, qui devient son tuteur pendant les premières saisons. Avec Sherman pour faire des erreurs (ou parfois les bons choix, aussi) et Cooper pour le corriger et lui apprendre, nous allons indirectement suivre la même formation sur le métier de policier. Nous allons ainsi être invités à comprendre pourquoi c’est un métier qui use (avec 20 ans d’ancienneté « seulement », Cooper est l’un des plus vieux flics en patrouille !), mais aussi un métier qui passionne (le détective Sammy Bryant décidera en cours de route de reprendre l’uniforme pour revenir aux patrouilles).

C’est aussi un job essentiel dans la vie de la ville, au contact de toutes sortes de publics. C’est absolument précieux sur un plan dramatique : les petites vignettes comme les grandes intrigues permettent de raconter une foule d’histoires, de présenter toutes sortes de personnages de passage, de toucher à des millions de problématiques (ou au moins, de les effleurer). En confrontant ses protagonistes à ces histoires de passage, Southland nous plonge, aussi, dans les multiples réalités de ce monde.
Être flic, dans Southland, ça ne veut pas dire résoudre des mystères mais plutôt faire face à ce qui ronge la ville et essayer de colmater les brèches. D’une certaine façon, Los Angeles ne s’est jamais vraiment relevée de la vague de crimes constatée par TJ Hooker, et en fait bien souvent, les employés de la police de la ville ont l’impression de remplir le tonneau des Danaïdes.
Peut-on vraiment endiguer la violence, la drogue, la pauvreté ? Peut-on faire cesser les guerres de gang ? Il est permis de douter, mais en tous cas les flics n’y arriveront pas à eux seuls, la ville est trop grande et les problèmes trop nombreux. Ils ne sont que quelques milliers à intervenir dans la vie de plusieurs millions d’habitants. Cela ne les empêchera pas d’essayer, et de se prendre de passion pour ceux qu’ils croisent, et de vouloir sincèrement aider qui une prostituée, qui un gamin à deux doigts de mal tourner, qui une junkie devenue mère célibataire. Oscillant entre l’envie de s’en foutre et de simplement faire leur job, et le besoin irrépressible de s’impliquer émotionnellement dans ce qu’ils font, les officiers de Southland cultivent à la fois une saine dose de cynisme, et une corne d’abondance de souci de l’autre.

Au-delà de ce qu’ils font, les officiers de Southland sont aussi montrés sous cet angle : ce que leur métier leur fait. La transformation de Ben Sherman au fil de la série en est un bon exemple. De rookie pas totalement naïf mais encore peu rompu aux usages de la police de LA, il va progressivement cultiver ce qu’il y a de plus sombre en lui ; son obsession d’être un bon flic va, paradoxalement, faire de lui l’un des pires de la série. A côté de ça, Cooper est de façon constante quelqu’un qui essaye de garder un compas moral intact, mais qui découvre combien donner autant de sa personne chaque jour est en train de le vider de tout. La détective Lydia Adams est sans aucun doute une excellente policière, mais ses relations interpersonnelles sont systématiquement des ratages, y compris voire surtout avec ses partenaires successifs. Et ainsi de suite. Il y a toujours un prix à payer, quand on est rémunéré pour aider.

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Il ne signifie pas que Southland est parfaite. Elle a ses défauts de fond (par exemple en matière de représentations féminines, souvent plus simplistes ; le dernier bastion tombera en fin de série lorsque Lydia Adams se trouvera résumée à son rôle de mère) et de forme (la voix off de début d’épisode est capable d’énoncer des platitudes à faire pâlir de jalousie la Flat Earth Society). Mais son entreprise est monumentale et on en retient quand même plus facilement les très nombreuses réussites que les quelques ratages. Il ne gâche rien que son cast soit d’une perfection sans nom : on pourrait parler longtemps des performances incroyables, notamment de Michael Cudlitz ou Shawn Hatosy, qui jalonnent la série. On aurait sans nul doute dû en parler beaucoup plus pendant les Emmy Awards, mais on va pas refaire l’Histoire.

Si vous ne deviez regarder qu’une série sur des policiers en uniforme, ce devrait sûrement être Southland, tant elle couvre de complexités sur le métier. Elle est dure à regarder, toutefois ; en dépit de sa qualité constante (peu d’épisodes peuvent être qualifiés de « faibles »… par contre les derniers épisodes sont encore plus « forts »), et parce qu’elle donne l’impression de faire soi-même des rondes dans les rues de Los Angeles, elle peut user émotionnellement. C’est normal, après tout : passer 5 saisons à se prendre la réalité dans la figure, à voir les protagonistes lutter contre l’hydre de Lerne, ça fiche un coup.
On ne ressort pas indemne de Southland. C’est tant mieux, et je ne le voudrais pas autrement.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. maxwell39 dit :

    Aaahhh, Southland, un must du genre. Super article lady 😉
    C’est vrai que tout n’est pas parfait dans la série (sans doute pas aidé par le faible nombre d’épisodes chaque saison) mais peu importe, on l’oublie vite pour ne se rappeler que ce qui est génial.
    Il y a trop peu d’épisodes à mon goût mais je me dis que 43 répartis sur 5 saisons, c’est déjà un miracle sachant qu’on aurait pu voir que les sept premiers (les 13 si NBC avait fait fuiter la saison 2 sur le net ou ailleurs).

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