Bilan politique

22 septembre 2016 à 15:07

Bien des séries confrontent des personnages de losers au bilan de leur vie ; c’est le point de départ de nombreuses séries, comme My name is Earl ou, plus près de nous, The Good Place (sur laquelle on reviendra). Et personne n’aime être ce loser qui n’a jamais rien accompli, qui a tout planté, et qui n’a rien apporté au monde le temps de son existence.
Mais il y a pire, encore. Si-si, bien pire. Imaginez être quelqu’un qui a travaillé dur toute sa vie, qui a atteint des sommets dans sa carrière professionnelle, une notoriété internationale, et qui, en fait, est célébré par au moins un parti du pays pour ce qu’il a accompli… et réaliser du jour au lendemain que tout cela a été vain, voire contre-productif. Que toute cette réussite supposée ne s’est traduite par aucune amélioration concrète du monde. C’est le bilan qu’établit l’ancien Président Richard Graves, un peu sur le tard, certes, mais comme il va le réaliser pendant le premier épisode de Graves : il n’est jamais trop tard pour bien faire.

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Initialement, Graves commence plutôt comme une comédie outrancière, dans laquelle l’ancien politicien apparaît comme un vieillard acariâtre. Il est rendu plus maussade encore par une vie post-Maison Blanche loin d’être épanouissante, voyageant de meeting en meeting. Or cette interminable succession de journées remplies ne semble avoir que deux effets : appuyer son parti (il est Républicain) et surtout soutenir la carrière d’autres membres de son parti (question à Rudy Giuliani : un politicien peut-il faire avaler aux électeurs qu’il est sincère, si par ailleurs pour gagner quelques dollars et surtout de l’exposition, il joue la comédie dans une oeuvre de fiction ? les autres dites rien). Allez ressentir une quelconque impression d’accomplissement après ça.
Il apparaît assez vite que cette façon de passer sa retraite, Richard Graves ne l’a pas choisie : elle est un peu la conséquence d’une vie carrière dédiée à la politique, et surtout, elle est le fait de son épouse, l’ancienne Première Dame Margaret Graves. Maggie (ou Mags) est en effet une femme autoritaire et ambitieuse, qui donne tout son sens à l’expression « derrière chaque grand homme, il y a une femme »… sans préciser quel type de femme. Elle lui a d’ailleurs choisi un nouvel assistant, le jeune Isaiah Miller, pour superviser l’ancien Président dans ses nombreux déplacements politiques et veiller au respect de l’agenda. Une nourrice, en gros, soyons clairs.

Le problème c’est que dans un tel environnement, il suffit de pas grand’chose pour qu’un jour Richard Graves pète un plomb. Je ne suis pas certaine d’avoir discerné la goutte qui, dans ce premier épisode, a fait déborder le vase, mais l’ancien Président, c’est certain, ne peut plus retourner en arrière. Trop c’est trop. Écœuré par l’ensemble de son oeuvre, il prend d’abord la fugue avec son pauvre assistant Isaiah, avant de finalement prendre la décision de donner du sens à sa carrière politicienne, et d’accomplir des choses qui améliorent réellement la vie des Américains, enfin.

Je ne vous cache pas que je suis assez satisfaite de cette orientation : j’avais trop peur d’assister à une version plus trash de The Ex-PM. Mais ici le bordel ambiant a du sens, et même une certaine profondeur. Lorsqu’à la fin de l’épisode, le Président Graves (high as a kite !) se présente à un meeting de l’Association américaine contre le cancer, ce n’est pas un ultime ratage que Graves nous propose, mais une tentative de rédemption. Et oui, bien-sûr, d’accord, d’un certain point de vue, la rédemption, c’est un sujet trop positif, ça manque de cynisme, on préfèrerait des gens qui se plantent ou acceptent d’être imparfaits, plutôt que des personnages armés de bonnes intentions : j’entends bien. Seulement, le premier épisode de Graves a planté le décor avec suffisamment de justesse pour qu’on comprenne que son héros aura encore l’occasion de faire bien des conneries sur la route de l’amélioration personnelle slash du monde ; cela participera peut-être même à sa quête de rédemption, ça se trouve, pendant qu’il accepte de tenter de nouvelles expériences.

Graves a du potentiel ; certes ce qu’elle propose est une une comédie politique sans grande prise de risque (le Président éponyme propose après tout de devenir le porte-parole d’une association luttant contre le cancer), mais elle possède un supplément d’âme, ce qui est plus que ce que la plupart des comédies politiques de la planète proposent (on s’excite pas, fans de Parks and Rec, j’ai dit « plupart », pas « toutes »).
L’interprétation grincheuse de Nick Nolte, dont le visage semble toujours couvert d’un masque de latex en train de fondre, mais maîtrisant parfaitement le personnage du vieux chieur, joue aussi pas mal dans l’intérêt du résultat final. Il suffit de voir son visage (presque littéralement) se décomposer pendant qu’il se google pour la première fois et lit les articles sur sa présidence, pour comprendre que la série ne sonne pas creux. Graves prend aussi grand soin de s’ancrer dans le réel (avec la présence de politiciens ou comme je le disais de google) sans jamais écorcher personne ni même l’Histoire américaine (bonne chance pour découvrir quand est supposé s’être déroulé le mandat de Richard Graves ; même le générique, dont c’est pourtant la mission, reste obstinément flou), ou alors par allusions prudentes et métaphoriques interposées (la fille aînée des Graves a eu l’image de « petite fille de l’Amérique » qui cache en fait une paumée totale…). Clairement Graves n’est pas venu pour le vitriol. Mais une fois qu’on a compris que le cynisme n’était pas son objet, je ne vois pas de problème dans ce choix, pourvu qu’il apporte d’autres choses. C’est touchant, dans le fond, de voir ce vieux bonhomme à qui tout a réussi essayer d’accomplir quelque chose non pas pour lui, mais pour les générations d’Américains à venir.

En fait le plus gros obstacle que peut rencontre Graves, c’est sa diffusion sur Epix, dont c’est la toute première série originale. Et comme on le sait tous, à l’heure du Peak TV, réussir à exister actuellement n’est pas un défi simple à relever (demandez donc à We TV, par exemple). C’est aussi ça, que la série devra réussir à accomplir.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Mila dit :

    « Et oui, bien-sûr, d’accord, d’un certain point de vue, la rédemption, c’est un sujet trop positif, ça manque de cynisme, on préfèrerait des gens qui se plantent ou acceptent d’être imparfaits, plutôt que des personnages armés de bonnes intentions : j’entends bien. »

    Ah, c’est la phrase que j’ai retenue je pense. J’aime bien voir des gens qui se plantent et acceptent d’être imparfaits (et je trouve pas que le second soit nécessairement cynique, selon la présentation), mais j’aime bien aussi les bonnes intentions, et parce que j’ai le sentiment de voir de plus en plus de cynisme partout (je ne cause pas que télé donc), j’aime bien les séries (ou les films, ça marche aussi) qui justement en ont le moins possible. Genre Parks and Rec (justement) ou Kimmy Schmidt. Cela fait du bien les bonnes intentions~ et je comprends bien que ta phrase était à visée humoristique aussi hein^^ donc je l’utilise pour dire ce qui dans ton article me donne envie de laisser sa chance à cette série. Même si comme d’hab temps blabla a pas blabla sérieusement comment tu fais? blabla
    Mais sérieusement, comment tu fais ?

    … Et merci, toujours, pour l’article 😀

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