Passation de pouvoir

24 septembre 2016 à 14:37

La famille Jacob n’est pas une famille comme les autres ; non parce que son fonctionnement est particulièrement atypique, ou à cause d’un évènement traumatique qui l’aurait bouleversée à jamais, mais parce que les Jacob sont dotés, chacun, d’un pouvoir surnaturel. Loin d’être une chance, ce don représente en réalité une véritable malédiction.
Clara Jacob est doté d’un don de vision, qu’elle emploie au poker en participant aussi bien à des soirées privées moyennement légales qu’à des compétitions professionnelles internationales. C’est sur ses gains, dont elle cache l’origine à sa famille, que vivent les Jacob, et notamment sa fille Liliane dite « Lili », ainsi que Félicia la fille de celle-ci. Oui dans Prémonitions, Pascale Bussières joue une grand’mère, ça n’a pas de sens pour moi non plus mais faites comme si c’était la chose la plus normale au monde. La matriarche des Jacob vit donc désormais à Montréal avec sa fille et sa petite-fille, mais elle a aussi un fils, Arnaud, qui vit à une heure de là dans le village de Beltane, avec son jeune fils Romain.

Attention : Prémonitions n’est pas Witches of East End, et la série québécoise prend soin, dans son premier épisode, de traiter sérieusement aussi bien son sujet que ses personnages. Voire mieux encore.
Pas question de virer ici au soap opera fantastique : l’objectif est plutôt de se permettre une exploration sincère, donc douloureuse, de ce à quoi ressemblent les vies de ces protagonistes.

L’exemple le plus frappant est bien-sûr celui de Liliane. La jeune femme est armée d’un pouvoir terrible : celui de suggestion. Elle est capable de modifier la perception ou les intentions de ses interlocuteurs (à noter que le premier épisode ne nous présente que des hommes) afin d’obtenir ce qu’elle souhaite. Cela peut revêtir toutes sortes de réalités : faire en sorte qu’une course de taxi soit gratuite… ou que l’homme avec qui elle est au lit ne voit qu’une image idéalisée de son corps nu.
Il y a nettement quelque chose de brisé chez Lili, dont on ne nous explique pas tout de suite la nature mais qui est progressivement révélé par des indices. Un simple calcul mathématique (Lili est encore plutôt jeune et Félicia est âgée d’environ 15 ans) permet de comprendre qu’il y a anguille sous roche. Quant à l’état du dos de Lili, il indique qu’elle en a bien bavé par le passé. Pour l’instant, dans ce premier épisode, il est incertain que les deux problèmes soient liés, mais ça explique en tous cas le comportement un peu erratique de la jeune femme, son besoin terrible d’amour quitte à manipuler des hommes pour l’obtenir, sa capacité à vivre une relation amoureuse toxique voire violente, ou encore sa réputation de lâcheuse, la famille considérant régulièrement au cours de l’épisode que Lili n’est pas fiable. C’est bien pour cela que Clara reste présente auprès de Félicia après tout. L’épisode mentionnera en outre, de façon fugace mais douloureusement claire, que Liliane souffre de troubles assez proches de la dépression, ce dont sa mère est parfaitement consciente (son frère Arnaud le lui pardonne moins). On devrait sans doute en apprendre plus par la suite.

D’une façon similaire, Prémonitions n’explicite pas les raisons de l’éloignement d’Arnaud par rapport au reste de la famille… mais là encore il y a des signes qui ne trompent pas. Le plus important d’entre eux tient dans un choix que le jeune homme a fait de se priver de son don (il est capable d’entendre les pensées), et de le repousser de toutes ses forces lorsque celui-ci se manifeste malgré lui, quand les femmes de la famille Jacob ne semblent pas se priver de faire usage de leurs pouvoirs. Le problème d’Arnaud est que ces tentatives de vivre normalement ont un prix, et il est en proie à de terribles migraines qui le forcent à s’auto-médicamenter. Pas facile à gérer, surtout quand on élève un enfant quasiment seul (la compagne d’Arnaud est mentionnée, mais pas montrée dans ce premier épisode qu’elle passe loin du logement familial).

De fait, la malédiction qui touche les Jacob est sans appel : qu’ils se servent de leur don ou pas, tous les membres de la famille subissent les conséquence de leur pouvoir. Une réalité déjà bien cruelle à laquelle s’ ajoute une perspective aussi peu réjouissante : après Clara, puis Lili et Arnaud, une troisième génération de Jacob est sur le point de découvrir son don. Quelles seront les capacités exactes de Félicia et Romain ? Leurs manifestations mettront-elles en danger les enfants de la famille Jacob, ou ceux qui les approchent ?
Et surtout, comment leur révéler le sort qui les attend, alors que tous les deux ont grandi dans l’ignorance de la malédiction familiale ?

Premonitions-650

Si ces problématiques sont posées dés le premier épisode, ce n’est pas la seule chose que propose Prémonitions pour son entrée en matière.

Prémonitions commence en effet dans une certaine confusion, nous présentant une scène avant de procéder à un retour en arrière. Ce tic scénaristique usé jusqu’à la corde n’apporte pas grand’chose sur le fond, et on aurait aussi bien pu coller la chronologie pour nous raconter ce que vivent les Jacob et qui ils sont. Car c’est bel et bien cela le plus important.
Cette scène inaugurale est plutôt violente : un homme, qu’on comprend être un compagnon de Lili, vient la chercher chez elle dans la maison de Montréal qu’elle partage avec Clara et Félicia. Il la menace physiquement, furieux, et la suspecte de le tromper.
En commençant par cette séquence, dans laquelle il ne se passe d’ailleurs rien de surnaturel, Prémonitions fait un choix étrange ; mais le plus gros problème avec cette décision anti-chronologique… c’est qu’on ne sait même pas qu’elle l’est ! Rien n’indique en effet de façon explicite qu’un retour en arrière de quelques heures s’est produit, et on comprend donc assez mal un certain nombre de détails dans les scènes suivantes (et notamment les accusations d’instabilité relatives à Liliane) pendant un certain moment. Pour moi, l’épiphanie est arrivée assez tard, et ça a un peu compliqué les choses, je dois dire.
La fin de l’épisode est beaucoup plus explicite, je vous rassure, et il semble que le démarrage de Prémonitions soit uniquement dû à une maladresse. En outre, je suspecte qu’on n’ait pas beaucoup le loisir, dans les épisodes suivants, de s’inquiéter de ce genre de détails narratifs, vu la façon dont les choses tournent avec le compagnon de Lili.

Enfin, il y a un troisième angle que Prémonitions ne creuse pour le moment pas beaucoup, mais qui va sûrement prendre de plus en plus de sens : à Beltane, un proche d’Arnaud, Jules, qui travaille sur un barrage, où viennent d’être retrouvés des os humains. ZERO CHANCE que ça n’ait aucune importance par la suite.

Malgré son petit ratage en ouverture d’épisode, Prémonitions se présente donc comme une série dramatique très complète. C’est très intéressant la façon dont les pouvoirs dont sont affublés les personnages se manifestent sans aucun besoin d’effets spéciaux, permettant à la série de jouer sur la réalisation (les plans rapprochés sur les yeux et les mains de Lili quand elle suggère des idées à ses victimes, par exemple) pour décrire le surnaturel. D’ailleurs Prémonitions revendique être l’une des premières séries québécoises à avoir employé un drone pour tourner certaines scènes de la série, notamment sur le barrage.
De cette façon, la série peut être approchée comme si elle restait empreinte d’un certain réalisme, et l’accent peut être mis sur les personnages, ce qui les torture, ce qui les inquiète, plutôt que sur ce qu’ils font.
En outre, cette façon d’étudier ses personnages pour ce qui se trame en eux permet de ne pas tout de suite dévoiler toutes ses cartes : la série peut ainsi reporter les questions mythologiques (et elles vont finir par se poser) sans avoir l’air de jouer la montre. Prémonitions ne cherche pas à poser des questions qui restent en suspens ; au contraire, elle décide de dévoiler progressivement les questions par le biais d’une exploration dramatique des douleurs intimes de ses personnages. C’est finement joué, et cela laisse, en outre, beaucoup de place pour que les acteurs donnent le meilleur d’eux-mêmes.

On peut bien pardonner à Prémonitions sa malhabileté initiale, quand on voit comment la force de son premier épisode monte crescendo et finit sur un cliffhanger intrigant. Il s’avère que le vrai superpouvoir des Jacob, c’est qu’il est impossible de les quitter des yeux…

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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