Décrire l’humain… par le félin

29 octobre 2016 à 12:30

Asako Kojima est une auteure de manga (mangaka, donc) en plein bouclage. Avec ses assistantes, elle finit frénétiquement les dernières planches de sa dernière oeuvre en date. Ce travail s’effectue sous l’œil attentif de son éditeur, Oomori, assis dans le salon de la petite maison de l’auteure, où tout le monde s’affaire, sauf lui. Finalement, au petit matin, les planches sont achevées, Oomori les lit avec émotion avant de les emmener, et les assistantes, épuisées, peuvent rentrer chez elles. Dans sa maison à nouveau silencieuse, Asako peut à nouveau ouvrir la porte de sa chambre, où son chat Ça Va a passé la nuit afin de ne déranger personne. Épuisée, elle partage quelques instants avec son chat, avant de s’écrouler de fatigue sur le lit.
A son réveil, Ça Va est allongé à ses côtés… sans vie.

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Je connaissais l’existence de Gu-Gu Datte Neko de Aru depuis un long moment (je vous renvoie au tag pour vous en assurer), et avais même tous les épisodes de la première saison, mais ne l’avais jusqu’alors jamais vue ; peut-être que je soupçonnais d’avoir besoin de circonstances particulières pour regarder cette série. Disons simplement que ces circonstances se sont présentées lundi.
Adaptée d’un manga éponyme, Gu-Gu Datte Neko de Aru raconte donc comment, à partir de là, Asako va gérer le décès de son fidèle félidé, avant de rencontrer un autre chat, le fameux Gu-Gu. Je n’ai pas lu le manga (et pour cause : il n’a jamais été traduit) mais je ne suis pas étonnée qu’il existe, et pas plus étonnée qu’une série en ait été tirée. Très franchement, il n’y a bien que les Japonais pour faire une série de ce genre. Et je ne parle pas simplement du point de départ (la mort de ce pauvre Ça Va le mal-nommé), mais bien de tout ce qui en découle sur un plan dramatique ; à tous ceux qui pensent qu’une série dramatique est forcément un peu un soap opera, j’ai envie de coller Gu-Gu Datte Neko de Aru sous le nez pour prouver que non, un drama ça peut être à l’opposé du soap opera.
Et pour cause : Gu-Gu Datte Neko de Aru ne raconte rien, pas vraiment. C’est plus une tranche de vie, et à ce titre en est exclue toute notion de rebondissement ou de retournement de situation, par exemple. La première saison (je pense regarder la seconde, qui a été diffusée cet été, when the other shoe drops) ne compte aucun enjeu, non plus. Ce qui est lancé dans le premier épisode n’est même pas vraiment poursuivi, pas exactement disons, dans les épisodes qui suivent, en dépit d’une certaine continuité temporelle. Quand je vois ce type de drama, j’ai toujours en tête une case d’Akira Toriyama lorsqu’il explique ce qui est essentiel dans un manga, et qui s’applique à tant de séries : « décrire l’humain« . C’est exactement ce à quoi s’attèle Gu-Gu Datte Neko de Aru, quand bien même cela se fait par le biais d’un chat.

Ce chat, Gu-Gu (pour « good good« , d’après Asako qui a besoin de transformer cette rencontre en un acte positif) ne va rien accomplir de particulier. Son destin est, en somme, assez classique : chaton abandonné, un peu malade, il est récupéré par Asako alors en plein travail de deuil suite à la mort de Ça Va, et remis sur pied. La série ne cherche pas à nous inquiéter quant à sa santé, ni, plus largement, à nous pousser à nous demander si Gu-Gu pourra rester avec Asako, car répétons-le, il n’y a pas vraiment d’enjeu dans la série. C’est juste un moyen pour le personnage central, Asako, d’exprimer des émotions : de la tristesse (voire de la dépression, malgré le soutien infaillible de son éditeur et ami Oomori qui vient même lui faire à manger), de la curiosité (vis-à-vis du chaton, qu’elle repère dans un parc), de l’affection, de la curiosité… pour le premier épisode.
A partir du deuxième les choses deviennent plus complexes encore, le rapport à Gu-Gu permettant d’interroger en fait des choses bien plus fines sur le bonheur, et des réflexions intimes. Par exemple, on apprendra ainsi que par le passé des soucis de santé on conduit Asako à subir une hystérectomie ; ne jamais avoir d’enfant n’est pas exactement exploré dans l’épisode, mais du coup, une fois que ça a été posé, on obtient une nuance de plus dans la compréhension du personnage, dans ses réactions, dans ce qui l’anime au quotidien, et potentiellement un peu dans son rapport à ses chats successifs. Eh bien voilà, c’est à ce genre de choses que se dédie Gu-Gu Datte Neko de Aru : à faire le portrait d’une femme dans toute sa complexité.
Pour ce faire, la série va avoir de plus en plus recours à des rappels de son passé. J’appellerais volontiers cela des flashbacks, s’ils ne tenaient pas une place croissante dans les épisodes, au point d’en composer jusqu’à 90%… Dans Gu-Gu Datte Neko de Aru, il est établi qu’Asako est bien-sûr plus que la somme de ses expériences, mais celles-ci nous sont dépeintes avec une précision d’horloger. Un horloger qui serait capable de remonter dans le temps, donc.
Grâce à ces explications sur qui elle a été, nous avons l’opportunité de comprendre qui Asako est devenue une fois adulte, en tant que femme, mais aussi en tant qu’autrice.

La création reste en effet au centre de la série : ce n’est absolument pas un hasard si son héroïne est une mangaka (même en omettant le côté autobiographique du manga dont la série est tirée). A travers les émotions d’Asako, Gu-Gu Datte Neko de Aru raconte aussi comment ces émotions ont forgé l’imaginaire, le style, le point de vue de son héroïne.
On sait ce qu’elle dessine : une fois Gu-Gu adopté, c’est lui qui devient le héros de sa propre série de manga (meta !) et offre ainsi le succès à son humaine. Mais la série veut surtout savoir pourquoi elle dessine. Et à mesure que les expériences, passées, présentes, et même futures (…le dernier épisode de la saison a lieu 15 ans après le premier ; vu l’espérance de vie moyenne d’un chat, je vous laisse deviner ce qui s’y produit), Asako va nous expliquer ce qui l’anime, ce qui faisait d’elle une dessinatrice dés son enfance, mais qui a forgé la dessinatrice à succès qu’elle est devenue au fil des décennies.
En mêlant ainsi sa relation tendre avec le chat auquel elle s’est liée (comme les gens ont tendance à faire avec les animaux qui les adoptent) aux expériences intimes qui ont de loin en loin forgé son parcours artistique, Gu-Gu Datte Neko de Aru parvient à raconter une foule de choses, sans jamais (et je sais que pour des habitués de dramas soapesques cela semblera étrange) qu’il ne se passe quoi que ce soit en définitive.

Une constante, toutefois : le résultat est incroyablement émouvant. Je sais bien que j’ai regardé cette série dans des circonstances particulières : ma propre chatte est mort elle aussi sur mon lit (comme Ça Va au début de la série), et je suis consciente d’avoir regardé le premier épisode de Gu-Gu Datte Neko de Aru dans les heures suivant ce décès, avec mon autre chat sur les genoux. Il est donc établi que j’étais un tantinet vulnérable.
Mais ça va bien plus loin : par sa description de l’humain, par sa capacité à s’arrêter sur une tranche de vie à la fois anodine et essentielle dans l’évolution de son personnage, par sa réalisation naturaliste à fleur de peau, Gu-Gu Datte Neko de Aru accomplit quelques tours de magie assez spectaculaires, dont il est difficile de se sortir les joues sèches. Le parcours que décrit la série, justement parce qu’il est profondément anodin et essentiel, est d’une grande beauté toute humaine. Ce qui nourrit l’artiste qu’est Asako est tout simplement sa capacité à embrasser ces expériences, et Gu-Gu Datte Neko de Aru nous invite à faire de même, à accepter les émotions, de quelque nature qu’elles soient. S’autoriser à le faire permettra à terme de les transformer en quelque chose qui fasse sens.

Je dis souvent que j’aime passer d’une série à l’autre parce qu’il y a toujours une série qui correspond à mon émotion du moment. Eh bien voilà, on est en présence d’une série qui remplit formidablement ce genre de mission ; Gu-Gu Datte Neko de Aru est une jolie série à regarder lorsqu’on ressent quelque chose d’intense (pas forcément le deuil, et pas forcément d’un félin même quand c’est le cas) parce qu’elle prend le spectateur par la main pour tourner cette émotion en un combustible pour avancer. Je ne dis pas que je me suis remise à dessiner après avoir regardé la première saison (même pas à écrire, ce qui est d’ordinaire quand même un peu plus mon rayon…).
Mais je me suis sentie un peu apaisée parce que, dans le fond, cette douleur profondément humaine deviendra une part de moi, à terme, comme l’a été le partage d’un peu plus d’une douzaine d’années avec Trixie.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. akito dit :

    C’est vrai qu’au bout d’un court moment, on oublie presque l’introduction du pilote : on a tout de même changé de décor car on est au début de « l’après Ça Va ». On croirait qu’il n’est plus question de chats, or ils sont bien le fil conducteur de l’histoire, et de la vie (d’adulte) d’Asako. Ils sont à l’origine de ses nouvelles rencontres et de son art. C’est agréable ce genre de drama où il ne se « passe » pas grand-chose, un peu comme Shinya Shokudo… J’ai bien envie de continuer avec la 2ème saison 🙂

  2. akito dit :

    …En repensant au personnage d’Asako, célibataire sans enfant vivant avec ses chats, je me suis demandé s’il fallait absolument une raison autre que le choix pour adopter ce mode de vie. Quand elle voit ce père reprocher à son fils d’avoir une existence inutile car il ne fonde pas une famille, elle intervient pour lui parler de son propre cas : on apprend ainsi qu’elle a eu une hystérectomie. OK mais ne peut-on pas décider de vivre seul autrement que contraint par la maladie ou ses conséquences ? Alors oui, ce drama étant autobiographique, il se trouve que l’auteur du manga Yumiko Ooshima a elle-même eu une hystérectomie suite à un cancer de l’ovaire… Dans le manga cependant, le diagnostic du cancer fait partie de l’histoire. Dans le drama, ce sont uniquement les conséquences de la maladie qui sont mises en avant. D’un côté, il y a d’autres façons de vivre une vie épanouie même si on ne peut pas avoir d’enfants, et c’est justement ce que raconte l’histoire, de l’autre… il y a tout de même cette impression que si elle avait pu garder son utérus, elle aurait fondé une famille comme il se doit. Et que c’est pour ça qu’elle est seule, par choix mais aussi par contrainte. C’est tout de même assez négatif. Ou c’est juste mon ressenti.

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