Suivi de dossier

18 novembre 2016 à 12:00

Jusque récemment, au Japon, les remakes de séries étrangères étaient rares ; pas totalement inexistants, mais rares. Il existait des séries « inspirées de » en bien plus grand nombre, s’appuyant sur une série populaire à l’étranger, voire un genre tout entier ayant le vent en poupe, mais attachées à faire leur petite cuisine de leur côté. Comme pour beaucoup de choses au Japon, en particulier dans le domaine de la popculture, la télévision fonctionnait à partir du principe que ce qui fonctionne sur le marché nippon est unique par principe, et que les emprunts ne doivent jamais modifier le marché intérieur, juste l’enrichir, si possible temporairement. Juste assez pour injecter un peu de fraîcheur, mais pas assez pour perturber le business as usual.
C’est la raison pour laquelle les séries étrangères sont pour la plupart du temps reléguées aux cases secondaires des grilles, ou mieux encore, au câble/satellite, et c’est la raison pour laquelle, il y a environ 5 ans (en pleine vague Hallyu), lorsque des chaînes japonaises dont Fuji TV ont tenté de diffuser des séries sud-coréennes, les protestations contre « l’invasion de séries coréennes » de la part des spectateurs les ont coupées dans leur élan. Oui, même les spectateurs. C’est vous dire si le statu quo n’est pas en danger.

Et pourtant, le remake, à un moment, devient nécessaire. Là encore pour toutes sortes de motifs, le premier et non des moindres étant logé dans le développement de la fiction nationale. Avec toujours plus de diffuseurs (aussi bien des networks, que des chaînes du câble/satellite, ou même des acteurs de la VOD sur le web), il y a un véritable besoin de développer toujours plus de séries. De les développer vite, bien-sûr, aussi : le marché du divertissement japonais, par nature, va à 200 à l’heure. Alors le remake, depuis quelques années, est en pleine progression.
La question est de savoir si cet afflux, un peu brutal, de remakes, va transfigurer le panorama télévisuel japonais ou, comme les séries « inspirées de », simplement lui apporter un coup de fouet temporaire.

Alors : simple emprunt, ou véritable transformation de fond ? COLD CASE, adaptation de… oui, euh, bon, vous aviez deviné… dévoile quelques indices pour répondre à cette question.

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L’histoire de ce premier épisode de COLD CASE, vous la connaissez déjà, mais répétons-la tout de même : dans la préfecture de Kanagawa, l’enquêtrice Yuri Ishikawa, spécialisée dans les homicides, est sollicitée par une inconnue qui a une révélation à lui faire sur un décès qui s’est produit… en 1996. A l’époque elle avait vu un véhicule déposer le cadavre d’un jeune homme devant une bâtiment ; elle ne témoigne qu’aujourd’hui, réalise Ishikawa, parce qu’elle était une travailleuse sans-papiers et qu’elle ne pouvait pas se permettre d’attirer l’attention sur elle. Ses circonstances ayant changé, le témoin vient enfin parler de ce qui la tourmente depuis 20 ans.
Voilà Ishikawa qui recoupe donc ce témoignage avec le dossier poussiéreux qu’elle trouve dans les archives de la police, et se trouve happée par les faits mais aussi, voire surtout, les histoires individuelles des gens qu’elle croise en étudiant à nouveau cette affaire.

Vous l’aurez compris, bien que reposant sur un procédé similaire, COLD CASE a déjà pris ses distances avec la série originale. Car l’intrigue qui nous attend dans ce premier épisode n’a plus rien à avoir avec le crime sur lequel portait le pilote de Cold Case ; en fait, il s’appuie ensuite sur un épisode de la saison 2 intitulé Blank generation, et se déroulant sur fond de secte à la fin des années 70. Naturellement, le choix n’est pas anodin : l’épisode inaugural de la version japonaise se déroule dans les années 90, au moment où les sectes sont un sujet d’importance au Japon, puisque l’enquête se déroule sur des faits se déroulant quelques mois après l’attaque au gaz sarin.
En décidant de planter fermement son intrigue dans une page de l’histoire japonaise, COLD CASE a clairement pris le parti de mettre le matériau original au profit des particularités nippones.

Est-ce que cela répond entièrement à notre question ? Pas vraiment. Car sur d’autres aspects, et non des moindres, COLD CASE tranche complètement avec les standards de la fiction policière japonaise, voire avec la fiction japonaise tout court.
Pour beaucoup de séries policières nippones procédurales, les règles du jeu sont d’ordinaires claires. Il faut un personnage central avec une excentricité quelconque (comportement asocial, apparente inoffensivité, obsession gastronomique et j’en passe) qui ait un talent hors du commun pour résoudre les enquêtes que personne d’autre ne peut comprendre ; oui en gros le modèle c’est Monk, même si le pli télévisuel a été pris bien avant et est en fait hérité de tropes similaires des manga policiers. Cela permet de jouer, notamment, avec la notion de comic relief, généralement grâce au personnage central lui-même qui alterne les phases très sérieuses et celles beaucoup plus humanisantes du héros sympathique qu’on a tous envie d’inviter hebdomadairement dans notre salon. Cela explique qu’un grand nombre de séries policières japonaises flirtent avec la dramédie, voire la comédie. Alors bien-sûr, pas toutes, mais reconnaissons-le : souvent les plus regardées.
Or ici on a tout le contraire : rien ne prédestine Ishikawa à rouvrir ce vieux dossier. En fait on apprend que le témoin a été orientée vers elle par un collègue qui ne voulait pas se coltiner la prise de déclaration. Elle n’a rien de spécial, aucun talent particulier, aucun trait de caractère saillant si on veut être honnêtes. C’est une enquêtrice parmi plein d’autres enquêteurs (oui, tous les autres sont des hommes, c’est la seule chose qui la démarque ; c’était la même chose dans le pilote de la série originale, notez).
A ce choix s’en ajoute un autre : COLD CASE est extrêmement sobre dans sa réalisation, et surtout dans la direction des acteurs. Puisque les éléments de dramédie/comédie ont été éliminés, ceux-ci sont contraints de tenir leur sérieux en permanence, mais ce n’est pas le seul mécanisme qui explique ce changement de ton car même les séries policière strictement dramatiques, au Japon, ne ressemblent pas souvent à COLD CASE. Ici, on assiste à un choix délibéré de tout rendre plus posé, de presque murmurer les dialogues, de sous-jouer toutes les émotions. Bref… de coller aux standards de la production étasunienne.
Elle est là, la vraie révolution que semble vouloir induire COLD CASE : dans cette façon de forcer son cast (presque tous s’y plient avec d’excellents résultats, même s’il y a parmi certains personnages secondaires de l’enquête un ou deux mauvais élèves qui ne peuvent pas s’empêcher) à mettre la sourdine, à abandonner la perspective de faire de la série grand public, à chercher la plus grande sobriété possible. C’est possible parce que COLD CASE est diffusée par WOWOW, une chaîne du satellite dont les fictions originales ont depuis des années la réputation de s’adresser à un public plus exigeant… à la téléphagie plus raffinée, pourrait-on dire. C’est accessoirement une chaîne qui diffuse un très grand nombre de séries étrangères (par exemple en ce moment, la saison 2 de The Affair, le period drama coréen Daebak, ou la série policière britannique Endeavour).
Le résultat c’est que bien qu’étant un remake, COLD CASE introduit quelque chose de précieux à la télévision japonaise. Bon, c’est injuste : ce n’est pas comme si ce qu’elle tente de faire n’avait jamais été fait auparavant, mais c’est important qu’en tant que remake, la série se positionne ainsi, parce que sa patte américaine (visible jusque dans le générique, dont les crédits sont pour partie rédigés en anglais) est une forme d’argument d’autorité. D’ailleurs, désormais, avec un remake de la trempe de COLD CASE, il y a un précédent.

Car tous ces choix ne s’apprécient pas simplement à l’échelle du marché télévisuel japonais. Ce que fait COLD CASE avec ses performances mesurées, sont ambiance froide (le vert, plutôt que le bleu de l’original), et ses émotions rentrées, sert totalement la série. Face à l’enquêtrice Ishikawa, qui comme sa consœur Rush doit son âpreté au travail plutôt à son idéal de Justice qu’à son empathie, les douleurs qui se réveillent pendant l’enquête sur la mort du jeune homme n’ont pas lieu à être étalées devant elle. Ce sont les subtilités des tourments humains qui vont lui permettre de comprendre les évènements. Parce que tout dans cette série, où qu’elle se déroule, se joue dans les échanges entre l’enquêtrice et les proches de la victime, il est suprêmement important que soient retranscrits les détails de l’intime de chacun des protagonistes. Dans l’intrigue de cet épisode, il est qui plus est clair que ce sont les choix de son entourage qui ont précipité la fin tragique de la victime, et pas sa propre volonté (alors qu’initialement le dossier concluait à un suicide, la nuance est d’importance).
Au final, COLD CASE a besoin de tempérer ces ardeurs pour montrer ces mécanismes, et à son tour, mais à sa façon, placer l’humain avant la preuve.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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