Two hearts

26 décembre 2016 à 11:18

C’était il y a un an jour pour jour : la télévision japonaise dévoilait l’épisode de conclusion de sa toute première série mettant en scène un couple lesbien, appelée TRANSIT GIRLS (pourquoi ? c’est pas à moi qu’il faut demander). Oui en 2015, bon, bref.
Cette mini-série repoussant les limites de la fiction nationale n’était pourtant pas un gigantesque évènement télévisuel, loin de là : des épisodes courts (même pas 20 minutes, format rarissime à la télévision nippone), une diffusion juste avant minuit dans une case désaffectée (en plein weekend en plus), et du côté des annonceurs ayant accepté d’afficher leur logo pendant la série, pas franchement foule (mais on remarque que Netflix est l’un d’entre eux, sacré Netflix).

Résultat ? Résultat TRANSIT GIRLS est une série qui oscille entre dire ce qu’elle a à dire, et y aller parfois un peu à reculons. La valse hésitation crée un résultat assez unique… et qui a bien plus que le seul mérite d’exister. Par contre, attention, je vais spoiler A MORT.

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Sayuri a 18 ans, et se trouve en dernière année au lycée. Un moment-pivot : c’est l’année pendant laquelle on prépare les examens d’entrée à l’université, lorsqu’il faut penser à l’avenir. La chose n’est pas facile pour elle, cependant : elle a perdu sa mère voilà à peine deux ans, et éprouve des difficultés à surmonter l’épreuve. Cela ne fait qu’empirer lorsque son père lui apprend qu’il a rencontré quelqu’un et qu’il compte se remarier ! A sa grande surprise, Sayuri se retrouve donc du jour au lendemain à cohabiter avec une future belle-mère, Madoka, et même une demi-sœur, Yui, qui à 21 ans a plaqué la fac pour devenir l’assistante d’un photographe. D’abord ulcérée par ces changements, qui interviennent dans sa vie à un moment où elle est si vulnérable, Sayuri commence par recevoir froidement les deux étrangères qui se sont installées dans sa maison. Mais progressivement, elle tisse une relation surprenante avec Yui…

Construite avant tout comme une romance, TRANSIT GIRLS démarre en suivant l’évolution de ces sentiments, en détaillant les degrés par lesquels passe Sayuri, en suivant les nuances de l’hostilité à la tendresse. Comme beaucoup de romances asiatiques, finalement.

Qui plus est, Sayuri est confuse face à ce qu’elle commence à éprouver… mais il va s’avérer que Yui l’est aussi. En fait, on apprendra en cours de route que ni l’une ni l’autre n’ont jamais été attirées par une femme auparavant. La chose est donc nouvelle à bien des égards. Au départ, je ne savais pas trop comment l’interpréter. Il s’avère qu’en dépit de ces hésitations, les deux jeunes femmes vont rapidement passer à la vitesse supérieure, et c’est finalement enlacées, nues, dans un lit de la maison, que Madoka va les trouver un beau matin. Et là… c’est pas le drame.
Étonnamment, les choix de TRANSIT GIRL sur la seconde partie de son intrigue ne sont pas aussi prévisibles que je ne le craignais. Et sa conclusion, surtout du point de vue des parents, ne va pas nécessairement aller là où on l’attend.

transitgirls-tiffany-300On peut reprocher toutes sortes de choses à TRANSIT GIRLS (outre son titre). De mettre en scène deux héroïnes qui se sont jusque là vues comme hétérosexuelles, par exemple (même si la série fera brièvement une allusion à l’hétéronormativité qui règne), ce qui pourrait paraître tiède. Ou de montrer deux jeunes femmes qui s’obstinent à s’embrasser timidement sans oser bouger les lèvres y compris lorsqu’elles ont passé la nuit nues ensemble. Il y aurait aussi long à dire sur le fait que les termes pour « homosexualité », « bisexualité », « lesbienne », « coming out » ou « homophobie » ne sont pas prononcés une seule fois, pas même lorsque les personnages sont poussés à expliciter ce qui leur arrive ou ce qu’ils ressentent.
Alors d’accord : de façon un peu timorée, TRANSIT GIRLS tourne parfois autour du pot, et se refuse à aborder les choses frontalement par peur d’aller trop loin. C’est souvent palpable. Mais de cette volonté de ne pas choquer découle aussi une bien belle conséquence : le voyeurisme est totalement absent de TRANSIT GIRLS, la sexualité finit par être vue comme une conséquence logique de la relation mais pas une fin en soi (sans être totalement dans l’homoromantisme abstrait ; on ne sait pas à quelle vitesse Sayuri et Yui concrétisent cependant, car TRANSIT GIRLS reste très évasive quant à sa timeline). Au final, il apparaît même que ce qui pose le plus de problèmes à la majorité des personnages, c’est que Sayuri et Yui soient sœurs, à plus forte raison alors qu’elles emploient elles-mêmes ce terme l’une pour l’autre, en fait.
Accessoirement, il est intéressant de noter que personne ne meurt au terme des 8 épisodes que dure la série, donc chapeau bas, amis nippons. C’est un joli exploit que d’avoir réussi à éviter le trope le plus nuisible de la télévision mondiale lorsqu’il s’agit de personnages lesbiens, alors qu’il s’agissait d’un coup d’essai.

Dans sa bulle de timidité innovante, TRANSIT GIRLS s’avère malgré tout réussir son pari : la grande chasteté de la réalisation, bien qu’elle contraste avec ce que dit et implique le scénario (voir aussi : scène du bain), aboutit à créer une atmosphère douce et réellement tendre d’un couple qui hésite un peu, vu les circonstances, mais s’adore visiblement et entièrement. En évacuant frileusement la problématique de « comment montrer le sexe », qui clairement donne des insomnies à sa production, TRANSIT GIRLS obtient un résultat certes plus platonique que prévu, mais élégant, et qui engage ses spectateurs dans une romance avant tout le reste.
Plus les scènes entre Sayuri et Yui se multiplient, plus cette romance apparaît comme simplement jolie, parfois maladroite, et surtout émouvante. Les voir partager de nombreuses conversations ensemble donne l’impression d’assister à quelque chose d’authentique (le silence empathique de l’une permettant à l’énergie de l’autre de s’exprimer ; j’en profite pour dire que les actrices sont toutes deux bien castées, mais Sairi Itou, qui incarne Sayuri, est une véritable révélation pour moi). Puisqu’en outre, la série n’en rajoute pas dans les embûches ni les retournements de situation, on se retrouve devant une chronique d’une idylle naissante, qui prend tout le monde de court certes, mais qui n’en rajoute pas dans le pathos. D’ailleurs cela se ressent dans d’autres aspects : les nombreuses scènes quotidiennes de la vie du foyer (typiquement avec le sujet récurrent du petit-déjeuner), la longueur des conversations (à déconseiller aux impatients), ou dans le choix de limiter la musique (présente dans quelques passages essentiels et c’est tout). Cette chronique simple de sentiments vrais fait mouche, voilà tout.

Parce qu’elle avance timidement sur certains sujets, dont celui des relations sexuelles elles-mêmes, TRANSIT GIRLS offre, au bout du compte, une alternative assez intéressante par rapport à ce que l’on a l’habitude de voir ; venant de pays occidentaux, notamment. Son regard, qui se veut réaliste et authentique tout en refusant de bousculer les spectateurs, tranche fondamentalement dans le paysage (certes clairsemé) des séries dites « lesbiennes » de la planète, pour ne devenir qu’une romance parmi d’autres… mais pas n’importe laquelle.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. mabo dit :

    Je me permets de ne pas lire cette review pour rajouter direct la série dans ma liste à voir tellement le sujet et le pays où ça se passe sont improbablement liés. Merci pour la découverte !

  2. Mxm dit :

    il y a beaucoup de séries qui ne savent pas trop comment aborder l’homosexualité. J’en suis venu à me demander – et ton article a fait remonter ça – s’il fallait à tout prix en faire un sujet. La représentation est importante mais est-elle nécessaire, obligatoire ? Je n’en suis pas sûr.
    Concernant la série Transit Girls, que je n’ai pas vu, je dois dire que ça donne envie. Peut-être pas dans la manière dont c’est traité mais au moins pour la société dans laquelle cela se passe, que je connais très peu. J’y jetterai un coup d’oeil, tu m’as donné envie !

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