Nordic model

10 janvier 2017 à 15:00

En cette période faste pour la télévision scandinave, on aura compris que tout le monde a envie d’en croquer un bout. De la télévision américaine qui tente de piocher régulièrement dans le répertoire pour ses adaptations (…avec un bonheur variable, mais hey, quand on ne sait pas importer des séries étrangères, on fait comme on peut) à la télévision allemande qui s’est tranquillement placée comme partenaire financière de premier choix (qu’il s’agisse de co-production, un modèle sur lequel arte et Canal+ se sont alignées, comme de distribution), en passant par les séries qui essayent de s’inspirer de certaines recettes nordiques pour capter un peu de public (et on les voit, les Anomalia, les 35 Diwrnod, les Weinberg… les Glacé), et toutes les nuances au milieu, chacun a une idée de la façon dont le succès des séries nordiques peut être capté à son propre avantage.

Le thriller britannique Fortitude s’inscrit parfaitement dans cette démarche, et ce de plusieurs façons. D’abord, il y a son décor : Svalbard, au large de la Norvège (c’est l’Islande qui a prêté ses traits à la série, au passage). Ensuite vient sa distribution : Sofie Gråbøl, Björn Hlynur Haraldsson, Mia Jexen, ne sont pas exactement des patronymes britanniques. Et puis, il y a aussi autre chose. Un terrain sur lequel les copies plus ou moins discrètes de la fiction nordique ne se sont pas nécessairement aventurées, voire peut-être même jamais : une discussion quasiment meta sur ce qui nous est projeté de la Scandinavie à travers les séries qu’elle nous envoie.

Fortitude se déroule en effet à… eh bien, héhé, Fortitude, une petite ville plantée au milieu des glaces. Elle se targue d’être la communauté la plus paisible au monde : plein emploi (une mine de charbon, mais aussi un centre de recherche biologique, constituent les deux pôles principaux d’activité), donc aucune pauvreté, et de facto une criminalité nulle à l’exception de la compagnie parfois brutale des ours polaires. On trouve à Fortitude un peu plus de 700 habitants (pour plusieurs milliers d’ours, contre lesquels se dressent en tout et pour tout 5 flics), où tout le monde se connaît ou presque.
Bref, c’est l’idéal scandinave tel qu’on nous le vend si souvent : une communauté prospère et égalitaire. Tout. Va. Bien. C’est à se demander ce que la gouverneure Hildur Odegard peut bien faire de ses journées.

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…S’inquiéter, en fait. La gouverneure s’inquiète parce que pour tenir Fortitude en vie, dans son froid littéralement polaire (pas très engageant) et ses rares pôles d’activité (la mine de charbon va fermer), il va falloir plancher sur de nouvelles solutions. Derrière le paradis glacé subsistent donc quand même des problèmes, quand bien même ils ne se manifestent pas dans l’immédiat.
Hildur Odegard pense avoir trouvé la solution : miser sur le tourisme en créant un hôtel de luxe creusé sous un glacier. L’investissement est conséquent, mais il devrait permettre de maintenir voire créer des emplois au sein de Fortitude, où il serait alors possible d’amorcer une transition vers une nouvelle ère sans menacer le style de vie local plein de quiétude.

Problème : le jour-même de l’annonce du projet d’hôtel à la presse, le corps de Charlie Stoddart, un scientifique s’opposant au forage du glacier, est retrouvé après avoir été sauvagement attaqué dans son salon.
En fait, il est en si mauvais état que c’est d’abord l’intrusion d’un ours qui est suspectée, avant de conclure à un meurtre. La police locale dirigée par le shérif norvégien Dan Andersen, dont on ne sait pas vraiment s’il est seulement compétent pour faire face à un crime de cette envergure, est donc rapidement déchargé de l’affaire au profit de l’inspecteur Eugene Morton, envoyé par la police britannique pour conduire l’enquête.

En reprenant les recettes de la série scandinave à succès (un meurtre aussi choquant que possible suscite une enquête, une collaboration forcée entre des flics culturellement différents…), récupérant au passage des acteurs familiers du genre dont particulier Sofie Gråbøl dans le rôle de la gouverneure Hildur Odegard, Fortitude sait donc très bien où elle met les pieds. Mais la série parvient à prendre de la distance avec son sujet en servant, en filigrane, un questionnement sur ce que cache le modèle nordique vendu par ces mêmes fictions, ce soft power qui a déjà commencé à faire son œuvre.
En outre, même si son premier épisode se penche sur la question du meurtre de Charlie Stoddart, Fortitude ambitionne de prendre encore plus de recul que ses modèles, et de jouer sur l’idée d’une véritable série chorale. Ce n’est ainsi pas le point de vue de la police qui prime, mais une constellation de points de vue, d’expériences de la vie à Fortitude, de problématiques personnelles, qui se dessine en arrière-plan de l’enquête. Pas simplement de façon factuelle pour brouiller les pistes quant à l’identité du coupable, mais bien en engageant le spectateur à se lier, à s’impliquer, voire à s’inquiéter pour toutes sortes d’individus. Bien évidemment, à ces problèmes individuels s’en superpose un autre bien plus dramatique : s’il venait à se savoir que Fortitude est le théâtre d’un crime odieux, l’avenir de la ville serait fortement compromis.

C’est d’ailleurs ce qui explique que l’épisode introductif de Fortitude soit si long (c’est un double épisode) : la mort de Charlie Stoddart n’est qu’un des évènements parmi tant d’autres qui se déroulent dans la bourgade, quand bien même il est sans conteste le plus dramatique. Les vies de chacun s’articulent, en outre, autour de drames et problématiques variées (on n’est pas dans l’esprit de Broadchurch saison 1 où il y avait une thématique commune ; j’admets n’avoir pas vu la suite), dont plusieurs d’entre elles n’ont probablement rien à voir, à terme, avec le crime. On est donc dans une série un peu bâtarde qui arrive à se faire passer pour une série criminelle tout en ayant de forts accents dramatiques, loin des standards de la fiction scandinave à succès.

Fortitude parvient donc à s’appuyer ostensiblement sur ce qu’attendent les spectateurs friands du genre, pour offrir une approche plus hybride, j’ai envie de dire : plus personnelle. Tout cela en offrant une lecture nuancée du modèle vendu par les séries qui constituent le patron sur lequel Fortitude est taillée. Une (auto-)critique qui paraît nécessaire alors que la télévision, en particulier européenne, s’entiche toujours plus de ce que font nos amis les Scandinaves.
A l’arrivée, on se retrouve devant une série qui subvertit les attentes de ses spectateurs tout en les contentant, et c’est plutôt finement joué. Reste à voir si au-delà de son épisode inaugural, Fortitude est capable de porter sur la longueur ces différentes ambitions tout en offrant une issue à ses multiples intrigues.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. maxwell39 dit :

    Moi, j’adore cet univers glacial. Pas encore vu Fortitude mais je finirais par la voir. J’ai adoré Forbrydelsen, Bron et même Borgen (même si on est pas dans le même genre) 🙂

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