Coupables par intérim

13 avril 2017 à 12:21

Si je vous dis que j’aime les séries qui traitent de sujets « importants » (quoique ce qualificatif recouvre des thèmes peut-être différents pour vous), je ne pense pas vous prendre par surprise. Il est un fait, et je crois, légèrement plus ces dernières semaines si le nombre de trigger warnings dans mes reviews est un indice, que j’aime qu’une série parle de questions de société, et de problématiques touchant en particulier au domaine traumatique. La téléphagie a des vertus cathartiques, elle peut aussi susciter une introspection, ou plus généralement elle peut enclencher une réflexion, et c’est aussi la raison pour laquelle j’aime tant les séries : derrière la sécurité d’une fiction, derrière ses artifices aussi, se trouve quelque chose de précieux.

La série dont j’attendais ce processus sous une forme ou une autre, ces derniers jours, était 13 Reasons Why. Une série au sujet forcément difficile, mais « important ». Au moins à mes yeux.

Trigger warning : suicide, viol, harcèlement dont sexuel, culture du viol.

C’était sans compter que toutes les séries s’attaquant à des problématiques « importantes » ne le font pas forcément de façon aussi réfléchie que je l’espérerais.

13 Reasons Why, comme son titre le sous-entend, se penche sur les raisons pour lesquelles l’adolescente Hannah Baker a mis fin à sa vie. En préparant sa mort, elle a enregistré des cassettes audio sur lesquelles elle a dénoncé, un par un, les gens de son entourage qui l’ont conduite à passer à l’acte ; ces cassettes ont ensuite été transmises à chacune de ces personnes suivant une liste pré-établie par Hannah, afin que chacune ne puisse ignorer sa responsabilité. La série commence lorsque le 11e nom sur cette liste, Clay, reçoit les cassettes et en découvre le contenu.

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Et, je vais aller droit au but, c’est bien là le problème essentiel de 13 Reasons Why : cette notion de responsabilité.
13 Reasons Why envisage le suicide comme un meurtre par procuration, et chaque personne de la liste est supposée se reprocher non seulement ses agissements, mais surtout le fait que ces agissements ont eu pour conséquence le suicide de Hannah. A suivre la série, on serait souvent incités à penser que c’est eux qui lui ont tranché les veines, d’autant que 13 Reasons Why est volontairement construit comme un whodunit où chaque cassette apporte son lot de révélations supplémentaires. Il arrive régulièrement à Hannah, lorsqu’elle commence une nouvelle face d’une cassette, d’entretenir le suspense sur l’identité de la personne qu’elle va exposer, sur ses agissements, sur ses secrets.

Dans la logique de la série, tout cela est considéré comme plutôt normal : précisément parce que 13 Reasons Why pense qu’une personne qui se suicide a en fait été indirectement tuée par autrui, ce découpage, ces outils narratifs, ces gimmicks même, ont une sorte de sens.
La faille de ce raisonnement, c’est que ce n’est pas ça, le suicide. Le suicide, c’est la conséquence de problèmes psychologiques, dont la dépression. Bien-sûr que quand j’ai essayé de me tuer, je reprochais des choses à toutes sortes de personnes m’ayant causé du tort, et que je ressentais leurs actions comme un poids dans mon existence. J’ai passé les deux premières décennies de mon existence dans une famille maltraitante, et je percevais bien que mes parents faisaient partie d’un problème qui minait mon existence (quand bien même je n’en comprenais alors pas tous les tenants et aboutissants). Mais ce ne sont pas mes parents qui m’ont fait passer à l’acte, mais mon état d’esprit : dans ma brume de dépression, j’avais l’impression qu’il n’existait aucune issue, aucun espoir d’amélioration, aucun secours. C’est cela, et non la main de mes géniteurs, qui a versé les médicaments dans ma bouche.

13 Reasons Why ne perçoit pas la nuance entre d’une part le poids d’événements traumatiques (et auxquels effectivement il ne faut pas retirer la gravité), et la responsabilité de coupables par intérim. Dont certains, qui plus est, de l’aveu-même de Hannah, n’ont agi que très indirectement sur ses maux.
C’est un problème parce que la série entretient l’idée que le suicide d’une personne est la faute de ses proches ; étant donné que tous les suicidés ne laissent pas nécessairement 13 cassettes audio derrière eux pour expliquer le pourquoi du comment dans le détail (en reprenant les faits sur plus d’un an !), vous imaginez le sentiment de culpabilité qui est ainsi entretenu juste pour parvenir à créer du suspense ? C’est indigne.
Comme si ce sentiment de culpabilité n’existait pas déjà… J’ai une amie qui s’est suicidée (bien qu’après l’adolescence), et j’aime autant le dire clairement : la culpabilité est présente par défaut.

Je sais bien qu’il ne faut pas critiquer une série sur ses seules intentions, mais surtout sur son contenu. C’est bien normal. Mais j’ai eu grand’peine à regarder certains épisodes sans m’étouffer de rage face au procédé, car c’est justement là que le bât blesse : cette responsabilité est construite de façon artificielle pour que la série puisse entretenir son suspense.
Ce suspense, je vais vous dire ce qu’il m’a évoqué : Pretty Little Liars. Je n’ai, je l’admet, pas vu toute la série loin de là, mais cette façon de revenir d’outre-tombe pour pointer un doigt accusateur sur des ados tout en révélant leurs secrets, par un procédé très proche de la vengeance, n’honore pas ce que tente d’accomplir 13 Reasons Why. Facteur aggravant : plusieurs de ces personnages persistent à conspirer comme s’il y avait réellement eu meurtre…

Quand bien même il lui arrive d’être juste par ailleurs sur certaines questions spécifiques (et à plusieurs reprises, sa radiographie de la vie lycéenne, notamment avec ses petites et grandes traditions, pourrait presque faire d’elle une héritière de Veronica Mars) le fait que cette responsabilité soit imputée essentiellement pour créer des retournements de situation ou manufacturer de l’émotion (parfois très distinctement pour juste choquer) est perturbante et fait plus de mal que de bien.

Le pire c’est que malgré ses… je veux pas dire « maladresses », en fait je ne peux physiquement pas… malgré ses énormes déformations de ce qu’est et n’est pas le suicide, 13 Reasons Why se prend pour un conte moral. Son personnage central, Clay, dont on essaie de nous faire croire qu’il porterait autant sinon plus de responsabilité que les autres sur les événements de par son immobilisme, est là pour personnifier la lutte de la série pour une espèce de supériorité morale. C’est juste très dommage que cette supériorité prenne les traits d’une vengeance dans la vengeance, alors que Clay cède à la colère et essaie de « rétablir la Justice » en nuisant aux autres personnes de la fameuse liste.

Par moments cela semble d’autant plus injuste que 13 Reasons Why est un véritable buffet d’afterschool specials qui auraient mérité moins de mépris. Chacun des membres de la liste a, d’une façon ou d’une autre, des problèmes personnels qui auraient mérité d’être un peu mieux exploités. La plupart du temps la série les utilise pour détailler le portrait des personnages incriminés, mais en refusant à tout crin d’expliquer leur comportement, et encore moins à le relativiser. Je suis d’avis que tous ne méritent pas d’être relativisés, en particulier le comportement de violeur (récidiviste) du pire d’entre eux ; mais peut-on ne pas traiter par-dessus la jambe la peur d’un coming out ? Peut-on prendre au sérieux le harcèlement autre que sexuel ? Peut-on ne pas considérer l’alcoolisme comme plus qu’un signe comportemental ?
Les exemples ne manquent pas de membres de la fameuse liste qui, avant de conspirer en voyant Clay écouter les cassettes, ont réellement écouté celles-ci, et ont forcément ressenti des émotions. Quelles sont-elles ? Seule la perspective de Tony est incluse au cours de la saison. Aucune autre n’est envisagée, et donc considérée comme valide un seul instant, ce qui est troublant pour une série qui tente de parler à des adolescents de problèmes qui les touchent de plein fouet.

Il est d’ailleurs assez gênant, ce personnage de Clay. Il m’évoque ces films (également destiné à un public adolescent ou au mieux jeune adulte) qui ont l’air de parler d’un personnage féminin, mais en fait toujours à travers un personnage masculin aimant, mais renfermé. Le Clay de 13 Reasons Why renvoie à des films comme Earl and the Dying Girl ou Paper Towns, dans lesquels les personnages masculins se révèlent à eux-mêmes grâce à la trajectoire souvent douloureuse du personnage féminin qu’ils admirent en secret. Toujours en secret.
A plusieurs reprises, Clay est présenté comme un garçon « pas comme les autres » (il est TRÈS PRÉCISÉMENT comme les autres), comme un « nice guy » (avec une grande partie des ingrédients néfastes de cet archétype), et à mesure que la série progresse, comme un « white knight » se portant au secours de Hannah (à titre posthume, donc). 13 Reasons Why nous parle de son évolution intérieure, pas de celle de Hannah qui, entre le premier et le dernier épisode, a conservé le même ton, le même point de vue sur les choses ; mais Clay lui a grandi. Il arbore même quelques braves cicatrices pour le prouver. Il n’a évolué que grâce à Hannah, grâce au temps qu’elle a pris pour laisser ce testament audio, grâce à son suicide… cela en maintenant, pendant de longs mois, les apparences d’une jeune fille drôle, pétillante, pleine de vie (l’opposée de Clay, donc), le scénario masquant les symptômes de sa santé mentale déclinante pour continuer de le charmer. Il y a un terme pour ce genre de choses : Manic Pixie Dream Girl. Ce n’est pas un compliment.

Soyons honnêtes : 13 Reasons Why est, à plusieurs reprises, touchante… essentiellement parce qu’elle est manipulatrice et que ses gimmicks s’en assurent, mais on ne peut nier que l’émotion est là. Les derniers épisodes et en particulier le tout dernier, entre autres parce qu’ils jouent la carte du choc en dépeignant des viols mais pas exclusivement, prennent à la gorge. J’avais beau savoir que la scène du suicide allait inéluctablement être évoquée, elle m’a quand même terrassée. Depuis la fin de mon visionnage, je me retrouve à tomber en larmes, un peu malgré moi, dans des conditions tout-à-fait anodines (un autre personnage dans une autre série s’appelant Hannah, par exemple), et c’est l’évidence-même que 13 Reasons Why a atteint quelque chose en moi, intimement, malgré ses défauts.
Mais j’ai du mal à lui pardonner ses autres erreurs, elles sont trop graves à mes yeux. On ne devrait pas se lancer dans une série sur le suicide sans avoir une profonde conscience de l’impact sur les spectateurs, a fortiori s’ils sont autant concernés par les problématiques abordées. Mais en réalité 13 Reasons Why ne veut pas discuter la plupart de ces sujets, elle ne veut pas en décortiquer les mécanismes, elle ne veut pas faire un travail de prévention : elle veut adresser un message de mise en garde qui ressemble plus à une accusation qu’à une main tendue. La comparaison (à mon sens inévitable) avec le brio de Sweet/Vicious fait apparaitre le gros défaut de 13 Reasons Why : la série s’adresse aux tortionnaires potentiels, pas aux victimes de circonstances similaires ; le teen drama ne se préoccupe, au bout du compte, que de dire que le harcèlement en milieu scolaire, c’est mal. Ceux qui souffrent déjà, de cela ou d’autre chose, ne trouveront aucune aide, aucun soutien, aucune catharsis même, dans la série.

A l’origine, ma review de 13 Reasons Why se voulait moins négative. J’ai été émue, après tout. Profondément émue. Mais c’était souvent malgré moi, étant donné certaines pratiques de la série (au niveau du scénario, ne serait-ce que dans la structure-même du déroulement des cassettes, mais aussi de la réalisation, certains « flashbacks » était volontairement mélangés pour entretenir le suspense sans avoir l’air de tirer certains revirements d’un chapeau).
Quelque chose m’est apparu très clairement pendant la préparation de cet article : il est des choses qu’on ne peut pas laisser passer. Il est des thèmes qu’on ne peut pas traiter n’importe comment. Il est des sujets sur lesquels on ne peut pas s’amuser à faire des effets de style pour l’unique plaisir de surprendre. Il est des choses trop importantes.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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