Mutually assured protection

16 avril 2017 à 12:00

Dans le fond, je n’avais jamais trop pris le temps de réfléchir aux mécanismes qui se jouent lorsqu’on regarde une série catastrophe (et probablement un film aussi, mais depuis quand je vous parle de films pendant Séries Mania ?!). Derrière le frisson et l’adrénaline, se joue pourtant un peu plus. Ces fictions à grand spectacle sont a priori plutôt simplistes, mais elles répondent à des peurs à la fois individuelles et collectives, nous renvoient à nos schémas les plus primaires et nos décisions les plus rationnelles.

On regarde une série catastrophe en sachant pertinemment quel danger se prépare ; la moitié de l’intérêt du genre, c’est que personne n’est préparé à ce danger. Les autorités n’ont jamais pris toutes les mesures, ou pas à temps ; les individus ont pris une à plusieurs mauvaises décisions qui compliqueront les choses lorsque la catastrophe se produira ; la panique va pousser les personnages à commettre d’autres erreurs encore. Confortablement installés dans un fauteuil moelleux, nous voyons les erreurs commises et nous anticipons, avec une touche d’arrogance, leurs conséquences quand la situation sera devenue dramatique. Cela ne veut pas dire que nous prendrions les bonnes décisions dans des circonstances similaires (…probablement loin de là), mais nous avons le luxe de profiter devant notre écran d’un sentiment de sécurité et même de supériorité. Dans le monde d’une série catastrophe, personne n’a jamais été assez prudent. Tant mieux : sans quoi il n’y aurait pas de spectacle ! Mais en même temps, quelle irresponsabilité dont il faudra plus tard payer les pots cassés…

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Trigger warning : suicide, mort violente.

Ce n’est pas forcément là que vous iriez les chercher, mais des séries catastrophe, il nous en arrive de drôlement bien du Benelux. Après Cordon, Séries Mania récidive cette année avec Als de dijken breken (grossièrement traduite en The Swell à l’international), une co-production néerlando-belge qui imagine ce qui pourrait arriver si ces deux pays étaient submergés, suite à une terrible tempête provoquant une rupture de digue. Un scénario qui n’est pas totalement imaginaire : des expériences similaires ont déjà secoué la région par le passé, comme par exemple en janvier 1953. Bien-sûr la mini-série empire encore les choses, mais ce n’est pas de la science-fiction totale non plus.
C’est la catastrophe qu’on attend toujours un peu mais à laquelle on ne s’attend jamais assez.

Si j’évoque Cordon, ce n’est d’ailleurs pas (uniquement) parce que j’adore la série belge, mais parce que les deux fictions partagent aussi certains choix de traitement.

Il y a d’abord un goût net pour l’ensemble show : l’idée motrice d’Als de dijken breken est de suivre des personnages ne se connaissant pas forcément (et ceux qui se connaissent seront probablement séparés en cours de route pour un effet dramatique accru), situés à divers points de Belgique et des Pays-Bas. La mini-série les introduit autant par leurs histoires personnelles, que par un aspect géographique ; tout emplacement évoqué dans la série est ainsi systématiquement accompagné avec, dans un coin de l’écran, l’indication de son niveau par rapport à celui de la mer. Cela ne fait qu’ajouter à l’impression de savoir avant tout le monde ce qui pend au nez des protagonistes.

On trouve aussi dans les deux séries une dimension politique, en abordant la responsabilité des dirigeants avant et pendant la catastrophe. Dans Als de dijken breken, l’un des personnages de la suivi n’est nul autre que le Premier ministre néerlandais, contraint de prendre des décisions rapides avec des informations parfois vagues (pun not intended) et des paramètres ajoutant à la pression (comme les conséquences économiques de mesures trop radicales, par exemple). Il doit aussi composer avec ce que fait son homologue belge. Rien que pour ça, pour son analyse de la gestion de crise mais aussi de son anticipation, Als de dijken breken est importante, et mériterait d’être diffusée chez nous. L’appel est lancé.
Ensuite, Als de dijken breken fait ce que faisait Cordon, c’est-à-dire analyser les conséquences directes et indirectes de ces décisions politiques sur la façon dont ses personnages civils vont devoir tenter de survire à la catastrophe. C’est plus classique et ce sont donc les trajectoires individuelles qui vont donner, ou non, de la valeur à ces intrigues à vos yeux.

Au-delà, Als de dijken breken assume pleinement un parti-pris : celui de raconter des histoires de coopération, d’entraide et d’humanité. Sa plus touchante est la moins prévisible lorsque commence l’épisode, qui concerne l’amitié qui se noue, par la force des choses, par une petite fille n’ayant pas été récupérée après l’école, et un chef d’orchestre célèbre sur le point de se suicider ; ils entrent l’un dans la vie de l’autre dans l’urgence du moment, et forgent progressivement une jolie relation de co-dépendance. D’autres personnages vont se trouver confrontés à ce qu’ils sont et à leur relation à leur entourage, bien-sûr, et je ne veux pas tout vous raconter, mais c’est clairement présenté sous l’angle d’une réhabilitation des rapports humains. En temps de crise, l’instinct des gens, nous promet la série d’abord implicitement puis explicitement, n’est pas forcément de commettre le pire, mais d’accomplir le meilleur. Als de dijken breken a donc la particularité de porter un message de solidarité présentée comme une vertu essentielle à la survie d’une société.

Malgré tout le sérieux qu’impliquent de tels thèmes, Als de dijken breken s’avère aussi parfois drôle (certains rires de la salle pendant la projection m’ont semblé relever plutôt du rire nerveux, mais il y a aussi, réellement, de l’humour). La mini-série ne néglige pas non plus une certaine dose de suspense et d’émotions fortes, et la première victime du raz-de-marée a de bonnes chances de vous faire vraiment très mal au cœur.
Je ne sais pas si Als de dijken breken sera surprenante dans ses intrigues, dans le sort de ses personnages, dans leurs difficultés. Mais l’effet de surprise ne joue qu’un rôle minimal dans l’intérêt d’une série catastrophe. Ce qui compte, c’est son traitement des intrigues interpersonnelles (et là-dessus elle est bonne), et sa capacité à nous rappeler notre vulnérabilité sans nous mettre personnellement en danger.
…Quoique. En rentrant chez moi après la séance, j’ai eu un frisson en me remémorant que j’habite dans une zone inondable, et que je ne sais pas ce que je ferais s’il se produisait une tempête similaire. Vous allez me dire : j’habite au 5e étage. Oui, mais s’il y a bien une chose que nous apprend une série catastrophe, rappelez-vous… c’est qu’on n’a jamais été assez prudent.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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