Très chers frères

18 avril 2017 à 12:00

Demande et tu seras exaucée : l’an dernier je vous disais que je mourais d’envie de voir des séries allemandes s’intéressant aux Allemands d’aujourd’hui. Plutôt que d’enfermer l’Allemagne dans son passé, laisser des fictions nous dire son présent ; quelque chose qui semble évident lorsque des séries étasuniennes ou britanniques sont importées, et bizarrement, beaucoup moins concernant la fiction d’outre-Rhin. Eh bien voilà qu’en projection, pour cette 8e édition de Séries Mania, j’ai eu ce que j’espérais avec 4 Blocks, une série dont le sujet n’a rien à voir avec les décennies passées.

4 Blocks est un crime drama mettant en scène la famille Hamady, constituée de 4 frères vivant dans le quartier Neuköln de Berlin, l’arrondissement de la capitale ayant le taux le plus élevé d’habitants d’origine étrangère. Les frères Hamady sont eux-mêmes des immigrés, qui n’ont pas le statut de résident permanent et sont pour le moment dans une situation précaire puisqu’ils vivent à Berlin grâce à une autorisation de séjour temporaire qu’ils renouvellent depuis près d’un quart de siècle, mais qui les empêche légalement de travailler, entre autres. Comment, dans ces conditions, peuvent-ils vivre sur place ? Eh bien les Hamady ont dû se débrouiller avec des moyens moins légaux…

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En fait, les affaires des Hamady sont plutôt bien réparties : Toni, l’aîné, gère un nightclub ; Abbas est à la tête d’un strip club ; Latif s’occupe du trafic de drogue ; quant à Kemal, sa spécialité serait plutôt les machines à sous. Ce sont les quatre piliers de la famille, qui assurent aux différents foyers des revenus confortables.
Tout est remis en question lorsque la police tombe sur Latif le jour précisément où il reçoit sa dernière cargaison de drogue en date. Après une perquisition musclée à son domicile, qui a pour conséquence de traumatiser sa femme Amara ainsi que leur petit garçon, Latif est embarqué par la police, qui semble ne plus vouloir le lâcher. A charge pour Toni, qui jusque là avait plutôt bien réussi à garder les mains propres, de prendre la relève du trafic de drogue pour que les finances du clan n’en pâtissent pas. Le timing ne pourrait être plus mauvais : il vient d’apprendre que sa femme et lui, après 26 années de statut précaire, obtiendront le permis de résidence permanente dans une semaine, et qu’ils pourront alors ouvrir leur propre affaire (totalement légale) et vivre comme de bons Allemands. Ils n’espèrent rien d’autre, en particulier pour le bien de leur petite fille.

4 Blocks passe son premier épisode à mettre tout cela en place, tout en essayant aussi, en filigrane, de nous dire qui sont chacun des frères. Toni, par exemple, est un leader-né toujours avisé, qui mène une vie de famille on-ne-peut plus classique ; l’épisode consacre une scène importante à démontrer que lui et son épouse Kalila ont une relation de couple basée sur la communication et la franchise. Abbas, au contraire, est un impulsif, un méfiant, un colérique ; il partage sa vie avec Ewa, qu’il néglige lorsqu’il est de mauvaise humeur, mais avec laquelle il a un rapport passionné quand il se sent bien. Latif laisse derrière lui Amara (la seule femme voilée de la série), qui ignorait tout de son trafic. Le moins développé de la bande est Kemal, dont on sait simplement qu’il est aisément violent.
Lorsqu’un vieil ami de Toni, Vince, revient à Berlin après 15 années d’absence, il semble également sur le point de s’intégrer au groupe (en dépit de la méfiance aiguë d’Abbas). Il n’est lui-même pas du tout étranger aux affaires peu légales et dit avoir connu une certaine réussite lorsqu’il vivait à Frankfurt an der Oder, bien que pour lui il ne s’agisse absolument pas d’une question d’immigration puisqu’il est Allemand. Toni lui indique qu’il ne peut pas le traiter tout-à-fait comme un frère parce qu’il est blanc et qu’il n’est pas de la famille, mais qu’il a bien l’intention de le dépanner et de lui confier des jobs.

Cette petite entreprise familiale est bien-sûr menacée par l’arrestation récente de Latif, mais aussi par d’autres facteurs. Il y a le fait, par exemple, que le trafic de drogues risque de s’interrompre si les Hamady ne parviennent pas à collaborer avec d’autres trafiquants de Berlin. Ou le danger de plus en plus imminent que représente un groupe de bikers turcs et arabes qui se surnomment les Cthulus. Ah, et à la fin de l’épisode, il apparaît que le danger provient aussi de l’intérieur du clan : dans un accès de rage revancharde, Abbas est allé abattre un policier à son domicile…

4 Blocks veut bien-sûr parler de trafic, d’organisation criminelle n’ayant rien à envier à la mafia italienne, mais aussi de la raison pour laquelle les Hamady en sont réduits à ces sources de revenus, étant donné qu’ils sont interdits de travailler légalement. L’absurdité du système pousse Toni à glisser à Vince, abattu : « les réfugiés ont plus de droits que nous. Imagine ! Et nous parlons un allemand parfait… » ; difficile de faire taire les jalousies entre personnes opprimées lorsqu’on a du mal à maintenir sa famille à flot. Toni, qui est clairement le focus de la série, ne rêve de rien tant que de vivre en « bon Allemand », justement. Il a en vue le projet d’acheter un immeuble (dés qu’il sera autorisé à le faire en tous cas) pour le louer et ainsi vivre d’un honnête commerce. S’il accepte sans protester le rôle qui lui échoit, consistant à maintenir le trafic de drogues en l’absence de Latif, on sent tout au long du premier épisode combien son esprit et ses valeurs sont ailleurs.
C’est ce paradoxe qui est le plus fort dans 4 Blocks, sans aucun doute. Et bien que la criminalité ne soit évidemment pas une réponse souhaitable, on ne peut pas vraiment reprocher aux Hamady d’essayer de vivre le « rêve allemand » en attendant, enfin, d’être régularisés.

La toute fin du premier épisode n’est donc que plus déchirante, quand bien même Toni maîtrise la situation. Les espoirs d’une vie meilleure ET honnête devront-ils être abandonnés par lui et Kalila ? Le clan Hamady survivra-t-il aux démêlés avec la Justice mais aussi ses ennemis ? Réponse à partir du 8 mai sur TNT Serie.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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