Programme de fidélité

21 avril 2017 à 15:00

Dans l’arrière-boutique de Séries Mania, on trouvait cette année une étrange série répondant au nom d’Izmeny. Sa présence dans le catalogue de cette 8e saison est d’autant plus surprenante que la série date de l’automne 2015 et que d’ordinaire, on ne trouve à Séries Mania que des fictions de toute première fraîcheur ; un an et demi, c’est presque antique ! Et pourtant je suis bien contente de l’avoir dénichée, car il s’avère qu’Izmeny est absolument unique en son genre.

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Anastasia dite Asya est une jeune femme dans la trentaine qui vraisemblablement étouffe dans son couple avec Kirill (interprété par Kirill Kyaro, déjà vu dans Nyukhach, et cette année au générique de Luchshe, Chem Lyudi). Celui-ci n’a en effet d’yeux que pour ses jeux video (il ne sort pour ainsi dire plus du tout de la maison), et leur vie de couple est désormais inexistante, en particulier l’aspect sexuel. Oh, mais ils ont encore des interactions : la preuve, ils s’engueulent régulièrement !
Lorsque commence Izmeny, la dispute du moment concerne Anton, le petit frère de Kirill, qui a ramené une copine dans l’appartement d’Asya et Kirill… ce qui, au moins, permet au lit de voir un peu d’action. Mais tout de même, ça ne se fait pas, et Asya est ulcérée par l’irrespect ainsi démontré par Anton, mais aussi par le je-m’en-foutisme total de Kirill.

Pour ajouter l’insulte à l’injure, Kirill a demandé à Asya d’aller chercher Anton à une fête ce soir-là, parce que le pauvre petit a aussi besoin d’un chauffeur, au point où on en est. En chemin, une collision retarde pourtant Asya : une voiture est rentrée dans une autre voiture, qui est rentrée dans la sienne. Les trois conducteurs essaient de s’expliquer en attendant qu’arrive la police, et c’est là qu’Asya découvre que la conductrice d’une des deux autres voitures impliquées dans l’accident n’est autre que Dasha, avec qui elle était amie à l’adolescence.
Dasha a ses propres problèmes : l’épisode l’a présentée alors qu’elle était, avec son mari, au tribunal pour déposer une demande de divorce ; bien qu’elle vive dans le luxe et l’opulence, il semble clair que Dasha n’éprouve plus que du mépris pour son mari. La rencontre a tourné à la bagarre avant même que les formulaires ne soient déposés, le couple s’est déchiré, et finalement Dasha comme son époux Yura ont convenu de retenter le coup ultérieurement, quand ils se seront calmés.

Pendant que les deux amies rattrapent le temps perdu, un officier de police arrive pour constater l’accident et procéder aux démarches nécessaires. Cet officier n’est nul autre que Nikita, un flic avec lequel en réalité Asya a une liaison ! Intriguée au-delà de toute description, Dasha interroge donc Asya sur son étrange double vie… jusqu’à ce qu’un autre homme se présente, qui n’est nul autre que Vadim, le deuxième amant d’Asya. A ce stade Dasha oscille entre curiosité et envie, d’autant qu’Asya n’est pas l’archétype de la tombeuse (elle est même légèrement négligée dans son grand pull sans forme et avec ses cheveux en bataille). Ce soir-là, Dasha rentre avec des idées plein la tête, et même si elle et Yura se rabibochent (en particulier parce qu’il semble que ces disputent violentes leur permettent d’avoir des réconciliations plus que chaleureuses), la jeune femme prend secrètement une décision : elle aussi, elle va se trouver un amant.

Quant à Asya, une fois les histoires d’accident de la route réglées, elle finit par aller chercher Anton à sa fête… lequel l’ignore complètement. Au lieu de quoi Vyachaslav, un autre jeune homme également présent à la fête, entame la conversation avec Asya, et elle finit par raccompagner en voiture Vyachaslav plutôt qu’Anton… du moins, jusqu’à ce qu’une panne les bloque au milieu d’une route paumée. Une chose en entraînant un autre, Asya commence une relation avec un quatrième homme…

Bon, d’ordinaire je ne vous raconte pas la totalité d’un épisode introductif, mais je me suis permis de faire une exception parce que, eh bien d’abord parce que vous ne verrez sans doute jamais Izmeny sur un écran français, soyons sincères, et ensuite parce qu’à mes yeux, ce n’est qu’une fois qu’on a tous ces éléments qu’on comprend vraiment ce vers quoi la série oriente son intrigue.

Izmeny est d’autant plus intéressante que ce traitement de la tromperie se fait sans culpabiliser les deux héroïnes ; Dasha, grâce à laquelle nous découvrons progressivement les choix de vie d’Asya, est étonnée, puis émerveillée, voire émoustillée par cette découverte, mais ne pose jamais de jugement moral. Elle est étonnée que quelqu’un comme Asya, présentant si peu le profil d’une mangeuse d’hommes, vive cette existence, mais ça s’arrête là. Au point, vous l’aurez compris, de se dire que c’est peut-être la raison pour laquelle elle est si insatisfaite de sa vie, et pour laquelle elle et Yuri persistent à préférer les bisbilles comme unique mode de communication.

Quant à Anastasia, elle est intéressante non seulement de par son nombre de conquêtes, mais aussi pour la façon dont elle gère ses interactions avec ces hommes : elle est assez distante, voire froide, et n’hésite jamais à les critiquer, les rabaisser ou les repousser selon son humeur.
Ici on trouve donc zéro minauderie, et à aucun moment Asya ne perd son temps à brosser ces hommes dans le sens du poil. Au contraire, c’est à eux de prendre des gants avec elle ; dans le fond, elle n’a pas besoin d’eux spécifiquement, et c’est peut-être leur caractère jetable qui la rend si peu sensible à ce qu’ils veulent ou ressentent, alors qu’eux doivent impérativement se surveiller pour toujours lui convenir. Il y a donc une dynamique de pouvoirs dans les relations d’Asya qui est une façon fondamentalement différente de parler d’aventures extra-conjugales, en particulier pour un personnage féminin. Le fait qu’Asya soit présentée (de façon parfois peu subtile, comme quand elle refuse de porter les talons aiguilles que Vadim veut lui offrir) comme l’inverse d’une femme sensuelle et sexy est la cerise sur le gâteau ; d’autant qu’Izmeny accomplit un sacré miracle en nous parlant à longueur d’épisode de coucheries, sans en montrer une seule, évitant ainsi tous les clichés possibles en la matière.
Izmeny est donc totalement unique en son genre ; même la seule autre série vaguement similaire à laquelle je pense, Busujima Yuriko no Sekirara Nikki (dont l’héroïne s’est promis de n’avoir jamais moins de 2 petits amis en même temps), ne va pas du tout sur le même terrain.

Malgré sa mise en place un peu complexe, sa multitude de personnages parfois évoqués très brièvement, et son propos a priori peu propice à l’hilarité, Izmeny accomplit aussi le miracle d’être puissamment drôle. Ce n’est pas qu’on y trouve des gags à proprement parler ; c’est plutôt du côté des dialogues que ça se passe, en particulier concernant Asya qui a toujours la petite réplique qui fait mouche, la pique qui fait un peu mal, le sarcasme qui rive le clou à son interlocuteur ; son air désabusé vis-à-vis des hommes, envers lesquels elle ne témoigne aucune forme d’attachement mais n’a par contre aucun mal à descendre en flèche, offre souvent un contraste désarmant face à la finesse de ses répliques. De son côté, Dasha est drôle mais d’une façon différente, dans l’extrémisme de ses réactions (mais son côté drama queen, on le découvre, est quasiment une façon pour elle d’exister dans le néant chic de son quotidien).

Je ne sais pas si ça se voit, mais je me suis vraiment beaucoup amusée devant Izmeny. Outre ses portraits atypiques, son humour fin, et ses situations de marivaudage jouées en mode deadpan, la série se lance dans une radiographie intéressante de la fidélité, mais pas exclusivement (si vous me passez ce jeu de mots), s’attaquant finalement aux problèmes de couples sous un angle novateur.
On y trouve aussi quelques remarques plutôt fines sur les comportements des hommes et des femmes, comme lorsqu’Asya répond à Vyachaslav, qui essayait de la draguer sans oublier de mentionner que son père est blindé de thunes : « Tout ton argent, toutes tes belles paroles… rien de tout cela n’est à toi. Tu tiens tout cela d’autres hommes ». Cette réplique m’a coupé le souffle, je le reconnais.

Le plus fou c’est que je ne suis pas certaine de pouvoir deviner, en voyant ce premier épisode, à quoi ressembleraient les épisodes suivants (emploi du conditionnel de circonstance, vu les chances de voir un jour ces épisodes). Dasha va sûrement essayer de se trouver un amant, mais je ne parierais pas sur la réussite de cette entreprise, surtout avec son tempérament (et celui de son mari Yuri). Quant à Asya, doit-on s’en faire pour elle ? Pas vraiment : elle essaie de faire en sorte que les hommes dans sa vie ne se rencontrent pas, mais la série n’insiste pas sur cette peur. La fin de l’épisode donne même à penser que l’issue pourrait être bien différente, Kirill ayant la bonté d’âme de faire un pas en-dehors de la maison pour essayer de rendre la vie d’Asya plus facile, ce qui finit par toucher la jeune femme. Et si la réconciliation était possible ? Résoudre l’insatisfaction de son couple changerait-il quelque chose aux mœurs de notre héroïne ? C’est une bonne question, même si je n’en mettrais pas ma main à couper.

Résultat, des séries comme ça peuvent bien nous parvenir avec un peu de retard, je m’en fiche : l’essentiel, c’est qu’elles nous parviennent. Après, qu’elles nous parviennent en totalité est encore une autre bataille : Izmeny est, après tout, une dramédie russe… pas exactement la priorité de nos amis les diffuseurs français.
Sachez qu’ils ont tort, voilà tout, et que c’est la raison pour laquelle je les trompe à la première occasion.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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