Aucun homme n’est une île

14 mai 2017 à 22:47

Lorsque nous parlons de séries françaises, nous partons bien souvent du principe qu’il s’agira de séries créées en métropole (quitte à être éventuellement, à l’instar de Guyane, tournées ailleurs). Elles représentent, évidemment, une large part de la fiction française, mais pas la seule, comme en attestent des séries comme Cut! ou Villa Karayib ; aujourd’hui je vais vous parler de Foha Tau, la toute première série créée à Wallis-et-Futuna, et proposée voilà quelques jours par France Ô.
Foha Tau est une initiative unique non seulement parce qu’elle est la création d’un Wallisien, Anthony Taitusi, mais aussi parce qu’elle se déroule entièrement en wallisien (avec peut-être un peu de tongien, du moins est-ce ce que je suppose étant donné certains sous-titres de la série). Par-dessus le marché, elle s’intéresse en outre à une page de l’Histoire de l’île ‘Uvea (le nom pré-colonial de Wallis), à propos de laquelle, personnellement, j’avais tout à découvrir.

Foha Tau
est à l’origine imaginée comme une série en 10 épisodes d’une heure ; Anthony Taitusi n’ayant bénéficié d’aucune aide à la création, elle ne compte pour le moment que 3 épisodes complets, qui ont été diffusés par France Ô dans le cadre d’une journée thématique consacrée à Wallis-et-Futuna, et que je vais donc reviewer aujourd’hui.

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Ce n’est pas sans délice que j’ai découvert que Foha Tau commence par un premier épisode dont le premier quart d’heure est entièrement muet ! On y découvre un homme qui, semble-t-il par accident, arrive sur une île inconnue ; ces quinze premières minutes le suivent alors qu’il tente de survivre aux premières heures passées dans cet environnement sauvage. Contemplative, cette série de scènes en apparence simples nous familiarise avec ce personnage, alors même que nous ne savons rien de lui. Pas même même son nom ! En fait, il ne le donnera que dans le deuxième épisode !
Et pourtant, bien que la série soit si peu bavarde quant à ce que nous regardons, nous nous familiarisons progressivement à ce personnage silencieux et si préoccupé par les actes nécessaires à sa survie (certains relevant visiblement du réflexe). A voir sa résolution, nous prenons la mesure de sa force mentale et physique. Ce quart d’heure de silence nous lie à lui, nous donne envie de le voir réussir, quoi qu’il cherche à entreprendre au-delà de ces premières heures. Nous avons tout simplement pris son parti, quand bien même nous ignorons tout de lui.

Cela va s’avérer d’autant plus utile lorsqu’à l’issue de ces premières minutes, il va rencontrer d’autres hommes. L’île n’est pas inhabitée comme il le croyait ! Bien que l’étranger n’ait aucune intention belliqueuse, hélas, ce n’est pas le cas de ses interlocuteurs, qui tentent de le capturer pour le manger ; mais à ce stade, on devine que l’homme ne va pas se laisser tuer plus facilement par les hommes que par leur île : il se débarrasse de ses assaillants et s’enfuit dans les profondeurs de l’île…

Foha Tau détaille progressivement son intrigue, même si elle reste relativement simple : l’étranger doit survivre sur cette île inconnue et sans cesse plus hostile. La nature y semble peu clémente, mais il s’agit d’un monde où le plus grand danger provient des hommes, et en particulier, de ceux qui détiennent un modicum de pouvoir. Chaque épisode va ainsi confronter l’étranger à un danger croissant, dû à un homme encore plus puissant : d’abord un chef de village, puis le roi de l’île, et finalement le Tuʻi Tonga (roi de Tonga) venu prendre possession de l’île. Et cette île, justement, n’est autre que ‘Uvea.

La série ne cherche pas plus à expliquer son contexte historique que les origines de son personnage central (tout-au-plus saura-t-on que l’étranger est le fils d’une femme de Tonga et d’un homme venu d’un pays plus froid ; peut-être l’Europe, peut-être ailleurs). Sans jeter un coup d’œil aux résumés officiels, il est même impossible de connaître la date exacte à laquelle les événements se produisent (1500 ap. JC, apparemment ; le troisième épisode semble faire plus ostensiblement référence à l’invasion de l’île par Tonga).

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Peut-être est-ce au moins en partie dû à mon manque de connaissance en histoire wallisienne, soyons clairs ; mais Foha Tau ne prend pas la posture de la série historique au sens classique, en cela qu’elle ne cherche pas à raconter l’Histoire, mais plutôt à revenir sur l’histoire d’une culture, à plus forte raison parce que Foha Tau a pour héros un homme qui reste, même à mesure qu’il s’intègre à la vie de l’île, un outsider qui défie l’autorité, refuse l’ordre établi et sa violence, remet en question certaines pratiques « barbares ». Son aspiration initiale (il veut juste pouvoir construire une embarcation qui lui permettra de repartir) comme ses motivations ultérieures (ne pas mourir, conserver sa liberté, être avec la femme qu’il aime…) reposent sur une approche pacifique de sa relation à autrui. Ce qui ne veut pas dire qu’il refuse de se battre, bien au contraire ; mais il ne tue jamais par plaisir ni ambition, contrairement à beaucoup des hommes qu’il croise à ‘Uvea (d’ailleurs Foha Tau se fait forte de ne jamais montrer comme totalement gratuit le cannibalisme qu’elle évoque).
Ce tempérament si typique d’un héros de fiction n’est, paradoxalement, jamais tourné de façon à avoir l’air héroïque ; dans Foha Tau, la survie est plus importante que la droiture morale ou la grandeur d’âme.

C’est cette dimension, et la violence par laquelle elle s’exprime, qui permet à Foha Tau de toujours être passionnante. Il faut ajouter à cela une autre donnée d’importance : la série est magnifiquement réalisée. Le soin esthétique porté à l’ensemble de l’intrigue, même dans ses moments les plus simples ; les tableaux léchés qui composent les scènes ; les respirations contemplatives qui aèrent les épisodes ; le sens aiguisé du montage et du rythme… tout est fait pour que Foha Tau n’ait jamais l’air d’être une série réalisée avec peu de moyens en pleine forêt, mais une véritable œuvre de télévision, au sens le plus noble imaginable.
Rien que le choix osé d’imposer un silence d’un quart d’heure, en guise d’introduction, est impressionnant ; d’autres idées (en particulier un gros travail sur les couleurs) témoignent d’une ambition qui confère à Foha Tau son identité unique. Dans ce contexte, il n’est deux scènes de combat qui se ressemblent, par exemple, ce qui permet à Foha Tau d’éviter au spectateur toute impression de répétitivité, en dépit de son intrigue pourtant si souvent guerrière.
Ce travail stylistique permet aux épisodes, pourtant dotés d’une structure assez simple, de chacun être absolument uniques et fascinants.

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Le résultat, c’est qu’à l’issue de ces 3 épisodes, qui pour le moment au moins forment l’intégralité de la série, j’en voulais encore plus. Passer trois heures dans la forêt (et quelle forêt) à ‘Uvea m’a donné envie d’en apprendre plus sur cette île dont je ne sais rien. Je suis intriguée par la signification de certains éléments de la série (la chanson de fin du deuxième épisode, par exemple). En fait, je me suis en fait aperçue devant Foha Tau que j’ignorais absolument tout de ce territoire français. En outre, la musicalité du wallisien est très agréable à l’oreille, ce qui ne gâche vraiment pas le plaisir d’une téléphage voyageuse comme votre serviteur.
J’espère sincèrement qu’Anthony Taitusi trouvera le moyen de réaliser les épisodes suivants qu’il a en tête (d’autant qu’il veut y mêler toujours plus d’ethnies, ce qui ne peut qu’être passionnant). J’espère aussi que l’acteur Saki Tuakoifenua, qui incarne l’étranger, n’attendra pas que ces épisodes se fassent pour se glisser dans d’autres fictions ; il est absolument phénoménal et mérite une reconnaissance nationale, au minimum. Taitusi dit n’avoir recruté que des amateurs pour sa série, recrutant sur place et apparemment au fil du tournage ; si pour d’autres membres de la distribution j’ai moins de peine à le croire, Tuakoifenua est absolument parfait (je le propose pour remplacer Zach McGowan dans Niihau).

Bref, cette expérience était absolument géniale, et je la conseille à quiconque parvient à mettre la main sur les épisodes de Foha Tau.
Ils gagneraient d’ailleurs à être proposés par une autre chaîne du groupe France télévisions, en fait, même si je crains qu’il ne faille se contenter de leur relégation sur France Ô (et les chaînes d’Outre-Mer en général, puisqu’apparemment NC1ère avait proposé la série avant elle, fin 2016). Faites-le savoir autour de vous : on a le droit, si ce n’est le devoir, d’avoir accès à toutes les séries françaises, même voire surtout quand elles n’ont rien à voir avec la métropole.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Greg dit :

    Ton article donne vraiment envie de se plonger dans cet univers polynésien ancestral. Il est toujours appréciable, en regardant un film ou une série, de découvrir une culture radicalement différente de la nôtre. Malheureusement, j’ai raté la diffusion des trois épisodes, mais j’espère qu’ils ne tarderont pas à être rediffusés (ou édités en DVD). Le projet est passionnant, il serait dommage que les sept autres chapitres prévus ne voient pas le jour. Peut-être que le financement participatif aiderait à trouver les fonds nécessaires.

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