In absentia

27 mai 2017 à 21:30

En ce début de Ramadan, j’ai décidé comme l’année précédente de vous parler d’un mosalsal en particulier, faute d’avoir le temps de vous préparer un tour d’horizon des dizaines de séries lancées pour l’occasion. Mieux encore : la série dont je m’apprête à vous parler cette fois est d’un genre totalement différent de la précédente, reflétant une facette différente de la fiction du mois de Ramadan.
La fiction religieuse est en effet loin de constituer la norme, comme on pourrait être enclin à le penser vu la raison pour laquelle le Ramadan existe. Beaucoup de drames proposent ainsi un commentaire social et/ou politique ; en un sens, on peut dire que de par son origine religieuse, la période se prête bien à des séries appelant à la moralisation de la société, et surtout de ses puissants.

C’est précisément ce que propose Al Arraf, une série datant du Ramadan de 2013 et qui s’intéresse à un étrange personnage qui évolue dans les plus hautes sphères de la société, changeant de rôles et de postes avec aisance, mais gravitant toujours autour des grands de ce monde.
Le choix d’Al Arraf pour son épisode introductif est de dresser un constat généraliste, dans lequel son personnage central (et éponyme) va être présenté par d’autres protagonistes, un procédé vraiment intéressant et osé car, curieusement, dans le premier épisode de la série, ce personnage est totalement invisible…

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Lors d’une somptueuse fête, le gratin égyptien se retrouve pour s’amuser, réseauter, et parler affaires. L’alcool coule à flot, la nourriture est abondante, la musique raffinée et les fringues sans aucun doute hors de prix. Il y a des serveurs, des danseurs professionnels, des feux d’artifices. La résidence où la fête se déroule est pleine à craquer de personnalités riches venues dans leur plus belle bagnole, moitié pour frimer moitié parce qu’elles ne connaissent rien d’autre, bref, les soirées de l’ambassadeur sont toujours un succès.

Al Arraf se propose d’offrir environ une dizaine de minutes entièrement muettes (c’est près d’un tiers de la durée de cet épisode !), avec la musique classique jouée lors de l’événement pour seul fond sonore, comme pour mieux se vautrer dans le glamour de la situation, mais sans y apporter de commentaire particulier.

Une fois de temps en temps, toutefois, ces scènes commence à s’entrecouper de passages se déroulant dans un tout autre contexte : un quartier défavorisé où vit une famille pauvre. Un couple élève ses 4 enfants dans le dénuement. Ils n’ont quasiment rien, ils ont faim, ils sont fatigués. Ils sont fatigués de cette vie, aussi.
Chaque fois que l’épisode consacre une ou deux minutes à ces personnages, il revient immédiatement à sa fête, et en détaille un peu plus les interactions. Les personnages qui se font des politesses, mais s’observent du coin de l’œil. Les riches industriels qui se plaignent de leurs difficultés avec telle usine dont les ouvriers se sont mis en grève. Les hommes qui fument le cigare et boivent de l’alcool, mais jamais devant le photographe officiel de la soirée, devant lequel ils se font servir du jus d’orange. Les patrons d’entreprise qui estiment que les ouvriers sont envieux, alors que tout ce qu’ils entreprennent donne du travail aux pauvres et que ces derniers devraient donc se montrer reconnaissants. La nourriture de gourmet qui n’est là que pour les photos et qu’on jette par plats entiers…
Cette juxtaposition a bien-sûr quelque chose de caricatural, d’autant que les scènes dans cette famille démunie sont surjouées de façon assez mélodramatique. Mais à force d’alterner les images des deux mondes, Al Arraf parvient à accomplir ce qui l’intéresse, c’est-à-dire pointer du doigt l’hypocrisie d’un monde grâce au sincère désespoir de l’autre. Ce désespoir qui ne va faire que s’accroître.

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On l’a à peine remarqué pendant cette démonstration, mais le héros de la série a commencé à être mentionné pendant ce temps.
Au cours de la soirée, un groupe de riches personnages (…ok, ils le sont tous) a été informé qu’une de leurs connaissances a été arrêtée pour corruption, quelques minutes plus tôt, ses comptes étant étudiés par un général du nom de Shawqi Al Mur. Le général en question a récemment été nommé en charge des investigations concernant les finances publiques, et semble plus strict que son prédécesseur, viré brutalement, avec lequel il était possible de… hm, discuter. Et cette nomination vient directement du Président ! Les business men commencent à s’inquiéter à cette nouvelle.
C’est ce général qui sera notre personnage principal, et les spectateurs égyptiens le savent parce qu’il sera incarné par nul autre qu’Adel Emam, un acteur emblématique qui constitue l’argument de vente principal de ce mosalsal… et qu’il n’est pas encore apparu à l’écran !

Al Arraf parvient donc à poser des thèmes sur la table sans en dire trop sur son intrigue à proprement parler, ni son personnage central. J’aimerais que tous les épisodes introductifs se donnent autant de mal leur exposition ! Cela a des avantages et des inconvénients, c’est sûr, mais le procédé est original, pour le moins moins (bien plus qu’une 712e série commençant in media res avant de retourner plusieurs jours, mois ou années dans le passé pour voir comment on en est arrivés là, en tous cas !). Cette méthode a le mérite de focaliser l’attention des spectateurs sur le propos de la série, son commentaire, sa critique. La plupart des protagonistes sont ici anonymes, parce que ce ne sont pas eux qui comptent, mais ce qu’ils décrivent du systèmes dans leurs propos, et tout simplement dans leur style de vie.

C’est une façon de prendre du recul qui bien-sûr ne fonctionne pas sur la durée pour toute une série (quoique, je ne demande qu’à en voir une le tenter !), mais qui oriente les spectateurs sur l’essentiel, avant que la célébrité qu’ils aiment ne vienne faire son show, avant que les tours et détours de l’intrigue ne deviennent haletants, avant que les relations interpersonnelles ne suscitent de l’affection…
C’est plutôt bien joué de mon point de vue, même si cela ne dit pas grand’chose de ce que réserve Al Arraf pour ses 29 autres épisodes. Je suppose que cela oblige à regarder au moins le second épisode pour entrer dans le cœur de l’intrigue !

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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