Who knew

23 février 2019 à 9:56

Tipeee

Le mois dernier, le network canadien anglophone CBC a lancé une nouvelle série d’enquêtes s’appuyant sur la médecine légale. Ok bah deux secondes, commencez pas à souffler et à rouspéter, vous vous doutez bien que, si je vous en parle, c’est qu’il ne s’agit pas d’une énième tentative de surfer sur le succès de la franchise CSI. D’autant que, pardon, mais le succès de la franchise CSI, en 2019, hein…

Nommée Coroner, cette série suit les enquêtes d’une jeune femme, Jenny Cooper, qui vient de prendre la tête du département des coroners de Toronto. Sa mission : s’appuyer sur la médecine légale pour mener sa propre investigation et tirer ses propres conclusions. Mais pas question ici de rester dans le sillon de la police, qui cherche un coupable ; le coroner cherche uniquement une cause au décès (et « parle pour les morts », comme le dira Jenny en cours d’épisode).
Cela fait donc partie de la profession que de se concentrer sur la victime et uniquement elle, et Coroner va tirer de cette particularité professionnelle (dont il n’existe pas de vrai équivalent chez nous) pour son axe majeur : parler de la mort et du deuil. Et là, normalement, vous avez compris pourquoi Coroner se devait d’avoir sa propre review de pilote dans ces colonnes !

D’autant que Coroner ne se cache pas d’avoir un autre angle d’approche pour cela : Jenny a perdu son mari seulement trois mois plus tôt. Un accident bête, en quelque sorte : il a fait un AVC alors qu’ils assistaient à une compétition de natation de leur fils, il s’est cogné sur le rebord de la piscine en tombant, et il a été impossible de le ranimer à temps après l’avoir repêché.
Cela ne nous est pas explicitement indiqué, mais pour faire son deuil, Jenny a vraiment décidé de tout changer, en tous cas du mieux qu’elle pouvait. Ces changements, on les repère à des indices visuels, comme le fait qu’elle se soit coupé les cheveux très court, mais aussi à une information intéressante : Jenny Cooper n’est pas, à l’origine, une coroner. Ce poste à Toronto, elle l’occupe après avoir travaillé plutôt comme urgentiste. Et puis ce changement, elle essaie aussi de faire en sorte qu’il soit intérieur : prise de crise de panique, très vite anxieuse, et peu sûre d’elle, elle tente de reprendre le contrôle de ses émotions pour pouvoir affronter les changements, aussi bien ceux subis (comme la perte de son époux) que voulus (le nouveau poste de coroner). Elle n’est d’ailleurs pas prête d’en voir la fin.

En insistant très tôt sur cet angle, Coroner montre bien qu’elle n’a aucune envie d’utiliser le récent veuvage de Jenny comme un prétexte et moins encore un gimmick. L’expérience est transformatrice, et en fait, cette transformation est encore en cours.
En outre ces difficultés personnelles informent plutôt bien la pratique professionnelle de Jenny, qui a parfois de quoi surprendre. Par exemple, avant d’inspecter un corps, elle récite toujours une petite prière avant de commencer son travail (quelque chose qui ne se fait pas tellement en Amérique du Nord mais loin d’être bizarre dans les séries policières japonaises, par exemple, où ce type de chose est tout-à-fait normal). Ce petit geste semble anodin mais il attire l’œil de ceux qui s’attendent d’une experte de médecine légale des méthodes froides, logiques, détachées. Pas de ça ici. On ne sait pas vraiment si c’est seulement le deuil récent qu’elle a vécu qui a conditionné cette attitude, ou si cela a toujours fait partie de ses principes, mais en tous cas Jenny est profondément empathique vis-à-vis des victimes qu’elle visite ou reçoit.
D’une certaine façon, le rapport de Jenny Cooper (et de Coroner par extension) aux cadavres m’a rappelé celui des médecins instructeurs de Hard Rock Medical (dont je ne me lasserai jamais de chanter les louanges). Cela n’empêche aucune des deux séries de faire ce pour quoi on les regarde (parler de médecine et/ou d’enquêtes), mais toutes deux se focalisent sur le respect de la personne, même décédée, et par extension de son entourage.

L’enquête en elle-même n’est pas des plus excitantes, et assure le service minimum. Il n’est pas totalement impossible que quelqu’un de plus habitué aux séries procédurales que moi en aura prédit la fin bien avant la première pause pub. Qu’importe, puisque ce n’est pas là richesse essentielle de Coroner.

Et je le prouve en mentionnant un autre angle de ce premier épisode de la série : la rencontre entre Jenny, venue constater le décès d’une vieille dame dans un petit quartier pavillonnaire, et Liam, qui est en train de dégager des branchages dans le jardin de la défunte. Le coup de foudre est immédiat, mais ce qui scelle d’emblée la relation, c’est qu’en allant boire une bière, ils se déballent immédiatement leurs plus grandes vulnérabilités. Et qu’elles se répondent, d’ailleurs : à Jenny qui vient de perdre son mari et vit entourée de mort, Liam apprend qu’il est un vétéran revenu d’Afghanistan où il a dû tuer de nombreuses personnes. Plutôt que de voir ces choses comme des inconvénients à une romance, elles deviennent immédiatement ce qui les soude. Ils n’ont pas besoin de faire semblant, d’une certaine façon. Il s’avère que pouvoir dévoiler leur vulnérabilité l’un à l’autre est d’ailleurs un puissant aphrodisiaque !

Bref Coroner traite les tragédies de la vie, les traumatismes, et le deuil au sens large, comme centrales et non accessoires. La fin de l’épisode ouvre même une sorte de fil rouge entre les enquêtes à venir, qui ne vient que renforcer l’idée que la série veut, avant tout, non pas résoudre des enquêtes mais apporter une forme de réparation plus abstraite aux défunts et ceux qu’ils laissent derrière eux. Si ce fil rouge est bien exploité, il peut même devenir un aspect magistral de la série.
Tout cela, cependant, il est intéressant de noter que Coroner le fait en ayant absolument toutes les caractéristiques apparentes d’un procedural classique. Mais en apportant une émotion réelle, des interrogations sur le deuil (et sur « l’après »), et un regard empathique sur la perte, c’est là que la série s’extirpe de la masse de séries l’ayant précédée. Sur le long terme, en confirmant ce qui est esquissé dans cet épisode inaugural, Coroner pourrait même devenir l’une de mes séries canadiennes préférées de 2019. C’est bien tout le mal que je lui souhaite.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. Mila ♥ dit :

    Est-ce que je peux copier-coller mon dernier commentaire ? Parce qu’en fait, les mêmes grands points s’appliquent (bon sauf que c’est pas une review de saison):

    • à la base la série ne me tente pas, en grande partie à cause de son contexte
    • ta description des personnages (enfin, du personnage central en l’occurrence, surtout, même avec Liam évoqué à la fin) la rend bien plus attractive
    • je ne sais pas quand je la verrai becoz pulsions, and I’m sorry T.T

    Oh, mais cette fois je lis pas des plombes après donc y a ça qui change aussi, wouhou !
    Je souhaite aussi à la série de devenir une de tes séries canadiennes favorites de 2019~ (enfin, en vrai, c’est surtout à toi que je le souhaite^^)

  2. Tiadeets dit :

    Oh, ça m’a l’air bien intéressant, je me demande quand elle va arriver en France. C’est typiquement le type de séries que ma mère adore, je vais lui dire de la garder dans un coin de sa tête pour quand elle sera diffusée !

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