Victimes coupables

29 mars 2019 à 20:11

Tipeee

Parfois j’ai une pensée pour ces scénaristes qui, souvent après des années de galère, réussissent enfin à décrocher un boulot stable (bon disons, « stable »… tout est relatif) dans une writers’ room américaine, sauf que c’est pour une série sans intérêt. Tous les matins, les voilà qui doivent se regarder dans un miroir sans trop de honte, avant de se résoudre à aller au bureau écrire pour une série médiocre. Dans tant de reviews (que j’ai lues comme écrites), on retrouve la tendance tendance à blâmer « les scénaristes », mais dans le fond, il doit y en avoir des tas qui comme dans mille autres professions, ont privilégié les factures à la passion, pas parce qu’ils croient particulièrement en la série sur laquelle ils planchent. Il y a des séries qui n’inspirent personne ; on y trouve des auteurs qui font de leur mieux avec les contraintes qui sont les leurs, sur des séries sans substance.
Scénariste est déjà un métier sans gloire la plupart du temps, mais quand en plus on a accepté le job qu’on a pu, en attendant mieux, peut-être tout en peaufinant un projet plus raffiné dans l’espoir de piloter sa propre série un jour, ça doit parfois être un coup dur de se retrouver devant une série qu’une chaîne a commandée parce qu’elle remplirait les grilles, pas parce qu’elle enrichirait l’art télévisé.
Dans les reviews (celles que je lis comme celles que j’écris) souvent apparait ce terme : « les scénaristes ». Les scénaristes n’ont pas daigné faire un effort sur telle chose. Les scénaristes n’ont rien à péter d’un point pourtant intéressant de leur intrigue. Les scénaristes auraient quand même pu se relire… Ils ont bon dos, LES scénaristes. Ils sont comme vous et moi : quand ils font mal leur boulot, eh bien la plupart du temps ils s’en rendent compte, tout simplement. Et ils essaient de vivre avec sans mettre en danger leur chèque. Parce que ce n’est pas LES scénaristes qui décident de tout.

C’est le genre de pensées que j’ai eues devant Proven Innocent. Pourquoi devant Proven Innocent plutôt que n’importe quelle autre pilote mité que j’ai pu voir par le passé ? Aucune idée. Mais tout d’un coup j’ai été un peu émue pour cette writers’ room composée de gens frustrés par les contraintes de leur job, qui, recrutés pour écrire les épisodes suivants, ont découvert avec désarroi que Proven Innocent ne serait jamais rien d’autre qu’un job alimentaire.
Alors, si on me disait que la writers’ room de Proven Innocent est entièrement composée de scénaristes qui ont pleuré des larmes de sang à leur bureau chaque jour depuis leur embauche, vous ne me verriez pas plus surprise que ça.

Proven Innocent, c’est l’histoire pas franchement originale au départ de Madeline Scott, une femme accusée d’un meurtre qu’elle n’a pas commis, et qui a fait de la prison avant d’être finalement innocentée des années après (hello Rectify). Les détails de l’affaire sont légèrement différents de l’ordinaire (elle était encore une adolescente quand elle a été jugée, ou son frère Levi a été condamné en même temps qu’elle pour le même crime), mais dans les grandes lignes ce n’est rien qu’on n’ait déjà vu cent fois (et en mieux ; voir aussi : Life). En prison, pendant une décennie de sa vie, elle s’est montrée exemplaire, et s’est même éduquée au Droit (un peu comme dans Just Cause). Puis, à sa libération, elle est allée à la fac afin de devenir avocate.
Quatre ans après avoir obtenu son diplôme, Madeline travaille aujourd’hui dans un cabinet spécialisé dans la libération d’innocents injustement incarcérés, où son patron n’est nul autre que l’avocat qui l’a sortie de prison, Ezekiel Boudreau (dit Easy). Bien-sûr elle est passionnée par son travail, qui occupe tout l’espace dans sa vie, parce qu’elle se projette toujours un peu dans les cas sur lesquels elle bosse. Mais c’est lorsque, pour la première fois depuis qu’elle est avocate, elle se trouve à devoir plaider face au procureur qui l’a mise (ainsi que Levi) derrière les barreaux, qu’elle se lance plus que jamais dans ses dossiers.

Bon, donc sur le papier, déjà, Proven Innocent n’a pas inventé le fil à couper le beurre. Mais ça à la limite, on pourrait s’en tamponner le coquillard ; après tout ce qui fait tout l’intérêt d’une série, ce n’est pas tant son pitch que son traitement. Le truc, c’est qu’il est quand même difficile de se montrer indulgent avec une série qui, par ailleurs, s’avère… rha c’est quoi le terme technique déjà ? Ah oui : nulle.

Ce premier épisode de Proven Innocent fait un travail déplorable à tous les égards, et le pire de tous les crimes, c’est sûrement de n’avoir pas un iota de subtilité… et aucune tentative de faire un effort.
De la scène d’ouverture aux flashbacks (…car bien-sûr qu’il y a des flashbacks !), de l’exposition des personnages à leurs échanges sur l’affaire en cours (qui se limite généralement à préventivement expliquer au spectateur ce qui va se produire dans la scène suivante), de la façon dont les affaires sont plaidées au podcast enregistré (oui, un podcast, évidemment, parce qu’en 2019 si vos personnages ont un podcast alors tout fait plus vrai !), rien, et quand je dis rien, je veux vraiment dire rien, n’est fin.
Les dialogues explicitent absolument toujours tout, présumant visiblement que les spectateurs sont les pires des niquedouilles. Aucune place n’est laissée au langage non-verbal, en particulier pour l’exposition des protagonistes ou leurs situations respectives, ce qui signifie que les acteurs n’ont aucune marge de manœuvre pour essayer d’apporter un peu de dimension à une scène ou une autre. Rien ne surprend, rien n’émeut, rien n’accomplit quoi que ce soit. Bon, si, allons, ne soyons pas injuste : ce premier épisode de Proven Innocent s’assure que tout le monde, et surtout n’importe qui, peut piger se qui se trame sans effort. Même quelqu’un qui prendrait l’épisode en cours de route et n’en aurait regardé que 2 minutes serait en mesure de comprendre l’intégralité des tenants et aboutissants non seulement d’une séquence, mais de l’épisode entier. En somme, vous voilà pris par la main de bout en bout, pour délivrer un truc, je peux pas vraiment appeler ça une intrigue, qui meuble trois quarts d’heure de votre vie (si vous en avez la patience en tous cas) sans accomplir quoi que ce soit, si ce n’est produire des images qui bougent.

Très franchement, des séries qui ont fait très exactement cela, il y en a eu des dizaines avant Proven Innocent, et il y en aura au moins autant d’autres après elle. Mais rien à faire, ce pilote-là, il m’a inspiré de la compassion pour les scénaristes forcés de mettre bout à bout des scènes vaines pour coller à ce pilote. Parce que ce pilote, lui, il a été acheté, et la saison a été commandée, et globalement il est trop tard pour sauver les meubles une fois qu’on intègre la writers’ room (d’ailleurs mon empathie va à la writers’ room, pas à David Elliot l’auteur du pilote, soyons clairs). Je pense à ceux qui ont découvert l’ampleur des dégâts le jour de leur prise de poste. Comme eux, j’assiste impuissante à l’enchaînement de ressorts fatigués, de tirades sans intérêts, et de clichés prévisibles.

A vrai dire, j’ai de la chance. Rien ni personne ne me forcera jamais à repenser à Proven Innocent. Et je vais me gêner. Mais tant que cette série est à l’antenne, il y a toute une writers’ room qui doit continuer, tous les matins, de se regarder dans un miroir sans trop de honte, avant de se résoudre à aller au bureau écrire pour une série médiocre. Le plus tragique c’est que pour le moment, c’est aussi ce qui paie leurs factures. Tout ça est vraiment un scénario sans victoire.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Tiadeets dit :

    On n’y pense trop peu à la writers’ room pour ce genre de séries, c’est bien de leur accorder notre compassion. Si seulement on ne supprimait pas de bonnes séries pour lancer ce genre d’autres séries clairement bouche-trou pour la grille.

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