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30 juin 2019 à 17:31

Tipeee

Poursuivons notre périple international sur les traces de Gran Hotel et de ses multiples adaptations ! Après avoir parlé de la série originale espagnole, il est ainsi temps de discuter de son adaptation mexicaine, intitulée El Hotel de los Secretos.

L’intrigue d’El Hotel de los Secretos démarre en 1908, et s’intéresse à un jeune homme pauvre dénommé Julio Olmedo, qui débarque dans un grand hôtel situé dans la ville (fictive) de San Cristóbal Tlaxico. Cette intrigue est sensiblement la même que celle de Gran Hotel, du moins dans les grandes lignes : Julio vient dans l’hôtel pour prendre des nouvelles de sa soeur Cristina, qui ne lui écrit plus. Il découvre qu’elle a disparu dans des circonstances plus que brumeuses, se fait engager comme domestique pour enquêter sur son sort, et se retrouve à croiser le chemin de la famille Alarcón, qui possède l’hôtel. Son arrivée se fait en même temps que celle d’Isabel (oui c’est Isabel cette fois), fille de Doña Teresa qui possède l’établissement ; la jeune femme revient dans l’établissement à l’occasion d’une réunion de famille dont elle ignore les tenants et aboutissants réels.
Bon, je le disais, on connaît l’histoire.

Du coup, y a-t-il des différences importantes avec l’épisode introductif de la série originale, vu que tout sur le papier semble similaire ? Eh bien oui, et pas qu’un peu : le traitement fait de ces éléments n’a rien à voir, en fait.

Dans ce premier épisode, certes Julio vient à l’hôtel pour voir sa sœur… toutefois la série traite cela presque comme une intrigue secondaire, en passant de longues minutes sur un tout autre aspect. La romance entre Julio et Isabel est la préoccupation essentiel de cette introduction, et cela se caractérise par le rajout de longues scènes pendant le voyage en train conduisant les deux protagonistes à San Cristóbal Tlaxico.
Leur arrivée simultanée à l’hôtel n’est alors plus traitée comme une mise en parallèle de deux mondes, mais comme la première d’une longue liste de rencontres pendant lesquelles ils vont s’éprendre l’un de l’autre. La série, bien-sûr, continue de montrer les vies des riches et des pauvres côte-à-côte, mais tient ces différences un peu plus comme acquises. Il n’est pas tant question de codes suivis par la totalité de l’hôtel, que de codes dont devront s’affranchir Julio et Isabel pour vivre leur amour naissant. A terme, en tous cas. Et c’est, après tout, un standard du genre.

Le plus surprenant, c’est que pour obtenir ce résultat, El Hotel de los Secretos a besoin de modifier quelque chose de plutôt essentiel : la personnalité de Julio. Alors que dans la série originale espagnole, ses mensonges apparaissaient comme un moyen d’enquêter sur la disparition de Cristina, et son génie en matière d’improvisation comme une conséquence de sa motivation à comprendre le sort de sa sœur, ici Julio se présente comme un dragueur qui, ayant repéré Isabel sur un quai de gare, décide de s’infiltrer dans son wagon et de lui mentir juste pour passer du temps avec elle et lui faire la cour en attendant que vienne le moment de descendre à son arrêt pour se rendre à l’hôtel. En somme, le Julio mexicain est un dragueur impénitent qui ferait n’importe quoi pour approcher une jolie femme, y compris s’inventer une identité en un quart de seconde. C’est quand même autre chose que de mentir uniquement par nécessité et loyauté envers sa frangine, vous admettrez.
D’une façon générale, là où dans la série espagnole, la capacité à mentir de Julio était montrée comme une forme d’inventivité, dans la version mexicaine notre héros n’a aucun problème avec la resquille, le vol ou la duplicité. Dans quelque domaine que ce soit ! C’est même une seconde nature à plusieurs moments du premier épisode, en particulier avant l’arrivée à l’hôtel… parfois sans aucune raison apparente. Julio est juste un manipulateur malhonnête ; mais bon il a de beaux yeux.

Une grande partie de cette différence de traitement n’est en réalité surprenante que si l’on ignore deux choses essentielles à propos d’El Hotel de los Secretos : d’une part, qu’il s’agit d’une telenovela, et d’autre part que celle-ci a été commandée (et donc tournée) une fois la diffusion de Gran Hotel terminée, en 2016.
C’est-à-dire que le processus d’adaptation pour El Hotel de los Secretos a comporté des impératifs très particuliers, notamment en termes de durée. Quand on a 4400 heures pour raconter une histoire qui initialement en a duré 2700 (Gran Hotel a duré 3 saisons, chacune d’une longueur différente), et qu’on peut adapter en connaissant déjà la fin… eh bien, on peut prendre son temps sur certains aspects pour en rehausser d’autres ! Il devient ainsi d’autant plus aisé d’insister sur une romance, voire d’en faire le focus de la série, ce qui est un peu la raison d’exister d’un grand nombre de telenovelas si l’on est honnête. C’est vrai en particulier des telenovelas destinées à une heure de grande écoute sur Televisa ; d’autres chaînes et/ou d’autres créneaux horaires auraient, peut-être, préféré d’autres aspects. Des aspects qui étaient, précisément, à l’origine de la conception de Gran Hotel, et qui dans cette version sont relégués au second plan.

Il faut relever une autre différence majeure, voisine de la première : la durée d’El Hotel de los Secretos n’est pas seulement une opportunité pour la série d’adapter l’histoire originale à un certain format. C’est aussi un défi en termes de budget : 80 épisodes d’une série historique, ça n’est pas impossible du tout et ça s’est largement déjà vu, mais c’est un tout autre budget que 9 épisodes (ce qui est la durée de la première saison de Gran Hotel). Cela se ressent particulièrement dans la réalisation de cet épisode qui se doit de faire des sacrifices visuels, notamment dés lors que des effets spéciaux sont impliqués (le voyage en train est long, mais les prises de vue à l’extérieur du train sont particulièrement laides). La qualité d’image diffère également. Les impératifs de production d’une telenovela mexicaine sont relativement immuables…
A regarder les deux versions, on s’aperçoit aussi que la réalisation est moins recherchée ; les angles, les couleurs, la composition des plans même, varient grandement.

Heureusement, les spectateurs d’El Hotel de los Secretos ne sont pas supposés regarder Gran Hotel juste avant de tester une nouvelle telenovela. Mais cela souligne une chose essentielle dans notre observation du cas Gran Hotel : ce qui a séduit le diffuseur mexicain n’est absolument pas la perspective d’en répliquer la recette, le propos, ou même l’apparence. L’influence majeure de la série n’est pas non plus vraiment Downton Abbey, qui en 2016 n’est pas le même phénomène qu’en 2011, d’une part, et surtout certainement pas prévue pour le même public, celui des séries hebdomadaires d’ambition. Ici la cible courtisée est celle des telenovelas ; l’histoire de Gran Hotel est adaptée pour un format bien précis, et donc pour une attente bien spécifique, comme le démontre l’accentuation de l’approche romantique.
Ce qui inspire l’existence d’El Hotel de los Secretos, c’est d’abord la volonté de trouver une histoire pour un créneau horaire, un format, un diffuseur même, bien particuliers. Et donc un public particulier aussi. Dans 80 épisodes c’en sera une autre, parce qu’une telenovela n’a pas vocation à avoir une quelconque pérennité, mais que le créneau horaire, le format, et le diffuseur, eux, restent le même. Et donc le public aussi.

Qu’on ne se méprenne pas : cela ne signifie pas qu’El Hotel de los Secretos n’a aucun mérite (et il y a, après tout, des telenovelas qui rencontrent l’échec ! le succès est peut-être prévisible sur une grande chaîne à une heure de grande écoute, mais jamais acquis). En fait il est très impressionnant de regarder le travail d’adaptation exécuté pour transformer la série hebdomadaire Gran Hotel en une telenovela quotidienne.
C’est même là que se loge la clé du succès international de Gran Hotel : la question n’est pas tant de savoir quels ingrédients ont voyagé et été préservés, que de déterminer lesquels de ses éléments se prêtaient à l’appropriation sur des marchés télévisuels différents. C’est la première leçon de notre périple aujourd’hui ! Le succès d’un remake n’est pas corrélé à un quelconque idéal de fidélité, mais de flexibilité. Dans un pays comme le Mexique, où la telenovela règne sur les chaînes historiques depuis des décennies, on peut donc concevoir que Gran Hotel se soit métamorphosée en une série très différente, loin de ses influences initiales et des raisons de son succès d’origine.

…Faut-il en conclure que ce sera le cas partout ? Si c’est le cas, les différence avec la série d’origine seront-elles communes à toutes les adaptations ? Ah, mais pour pouvoir répondre à cette question, amis téléphages, il faudra lire la prochaine review !

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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