En surface

11 août 2019 à 17:32

Tipeee

Une jeune femme noire est retrouvée à la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas (côté Belgique), terrifiée et visiblement en état de choc. Elle ne semble parler ni le néerlandais, ni le français, ni l’anglais. Pour diagnostiquer son état et essayer de l’aider, la police belge fait appel à un psychologue spécialisé dans les amnésies traumatiques, le docteur blanc Bert Dewulf.
Le même jour, un voilier est retrouvé à la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas (côté Pays-Bas), échoué dans les zones inondées. Bien que n’ayant pas spécialement intéressé la police locale, le navire attire l’attention de la nouvelle recrue Tara Dessel, une enquêtrice noire fraîchement mutée de Rotterdam. En entrant à bord de la cabine, elle découvre du sang partout, des traces de coups de feu, et est même agressée par un homme qui y était resté caché…

A ce stade, les thrillers comme Grenslanders se suivent ET se ressemblent. Avec l’effet d’accumulation initiée par la vague de séries « Nordic noir » dont toute l’Europe a (pour le meilleur et pour le pire) cherché à s’inspirer, à ce stade je trouve difficile de leur faire des compliments sincères. Est-ce la lassitude ? Ou est-ce vraiment le problème de la série ?

Chaque thriller inspiré par le principe de la « double histoire » (et la plupart des séries policières scandinaves en sont, et donc idéalement les séries qui s’en inspirent aussi) se doit d’avoir ses thèmes de fond, derrière l’enquête, et Grenslanders a donc les siens. En l’occurrence, la série a choisi le racisme. Ce qui n’est pas exactement un tort, puisque le racisme c’est mal et que c’est un terrible problème de société et que c’est pas bien.
Mais la question que devrait se poser Grenslanders, ce n’est pas si elle doit aborder le racisme mais plutôt comment…

Alors oui, on aura tous remarqué qu’une femme noire occupe l’un des rôles principaux d’une série du Bénélux (ce qui n’arrive pas tous les quatre matins… et très franchement dans le reste de l’Europe non plus donc pas la peine de faire les malins), et qu’elle va se retrouver un peu par hasard à enquêter sur le cas d’une autre femme noire (parfaitement, DEUX femmes noires dans la même série, rep a sa Joséphine). Bravo Grenslanders pour faire l’absolu minimum syndical.
Bravo aussi pour cette réplique pleine de courage de la part de scénaristes clairement engagés dans l’étude des mécanismes profonds du racisme. Dites donc, on est bien contents qu’elle existe, cette série.

Je ne suis évidemment pas la mieux placée pour vous parler de racisme non plus. D’ailleurs, si une femme noire veut visionner ce premier épisode et le disséquer, je me ferai un plaisir de mettre le lien de sa review en complément de la mienne, ou de lui offrir un encadré ci-dessous (selon ce qui lui conviendra le mieux).
Mais il est assez clair que les deux scénaristes de la série, Rik D’hiet et Erik de Bruyn (ce dernier étant également à la réalisation), ne sont pas plus concernés que moi par ce qu’ils racontent.

Cela conduit Grenslanders à enfoncer des portes ouvertes… au mieux. Le scénario se cantonne à la surface des choses (les racistes veulent utiliser le n-word, les sexistes appellent les femmes par « mon chou »…), à du symbolisme fade (quand elle arrive en ville, Tara est dévisagée par tous ; quand Bert arrive, il se fait escorter par la police des frontières), à des choix plus aliénant qu’autre chose (Afi, la jeune femme retrouvée sur la jetée, a peut-être deux répliques dans tout l’épisode), ou à des échanges qui, faute d’avoir fait l’objet d’une vraie réflexion, pourraient être interprétés de deux façons très différentes (Tara a-t-elle gagné la confiance de la jeune femme traumatisée parce qu’elle est noire aussi, ou pour une autre raison ? même le scénario n’est pas sûr de ce qu’il essaie de communiquer). On sent que la série voudrait faire un commentaire, mais que ce commentaire est poussif parce que, ma foi, c’est sûrement la première fois que ces deux auteurs écrivent sur le sujet, si j’en crois leur filmographie, et qu’ils y ont réfléchi comme on réfléchit aux ingrédients d’une série. En voulant prouver que le racisme c’est mal et que c’est un terrible problème de société et que c’est pas bien (mais quand même plus dans un patelin frontalier perdu que la grande ville, hein), ou en voulant prouver qu’il y a des vieux mecs blancs qui aiment bien reluquer des strip teaseuses mais qui sont outrés que leur fille soit travailleuse du sexe, les auteurs de Grenslanders veulent avoir l’air engagés ; la condamnation est là de ce racisme ou sexisme ordinaire, sans nul doute. Mais ils démontrent aussi qu’il n’y a aucune réflexion derrière cet engagement. Dans le fond, le racisme c’est mal mais surtout (voire exclusivement) quand il est outrancièrement voyant.
Il faut cependant saluer la performance de Jasmine Sendar, qui donne à son personnage une nuance que le scénario lui refuse bien souvent ; les regards qu’elle jette, l’épuisement qu’elle affiche, la colère rentrée qu’elle exprime à l’occasion, en disent bien plus long que Grenslanders sur le sujet que la série s’est pourtant choisi.
Est-ce que, d’ailleurs, cette thématique du racisme (ou dans une moindre mesure du sexisme) vient enrichir la trame policière ? Au stade de ce premier épisode, en tout cas, ce n’est pas sûr.

De quoi Afi est-elle la victime ? Et l’enfant qui est retrouvé, en cours d’épisode, près du voilier, quel est son lien avec elle ? Quelle est l’implication du propriétaire du voilier (qui accessoirement possède une compagnie de location de petits bateaux) ? Pourquoi a-t-il apparemment agressé Tara (une scène très mal filmée, d’ailleurs) ?
Il est évident que tout ne peut pas se deviner au premier épisode, et que la série ne va pas abattre toutes ses cartes d’entrée de jeu. En cela, sur la forme, Grenslanders suit à la perfection le cahier des charges du genre.

C’est bien là le problème, quelque part. Si ces séries ne se distinguent que par les thèmes qui émergent au cours de l’enquête, selon ce fameux principe scandinave de la « double histoire »… alors ces thèmes se doivent d’être impeccablement écrits et intelligemment explorés. Sans quoi vous n’avez pas une « double histoire » : vous avez un thriller qui essaie péniblement de se démarquer des autres de façon superficielle, sous un prétexte narratif plutôt qu’un autre, selon ce qui semble faisable à ses auteurs.
Et ce serait assez sympa qu’on n’utilise pas le racisme pour vendre des séries policières à la con, quand même. Je sais pas, ça semble être le minimum si on pense que le racisme c’est mal et que c’est un terrible problème de société et que c’est pas bien.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Tiadeets dit :

    :/// Merci pour ton avis, une chose est sûre, je ne suis pas surprise du résultat et je n’irai pas regarder cette série (ça fait deux choses en fait. :P).

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