Ça sent la fin

17 novembre 2019 à 20:23

Tipeee

Il est vraiment très rare que je regarde le premier épisode d’une série, que je le trouve globalement convaincant, et que je décide de ne pas regarder la suite. D’ordinaire il faudrait que l’épisode soit au contraire mauvais, ou à tout le moins d’une banalité criante, pour que je mette la série sciemment de côté ; ou bien il arrive que je veuille voir la suite de la série mais ne trouve pas le moment opportun ou l’envie de le faire et finisse par oublier. Mais volontairement arrêter une série à laquelle j’ai peu à reprocher ? C’est très rare.
Mais dans le cas de la série apocalyptique 8 Tage, c’est (paradoxalement) une question de survie.

Trigger warning : séquestration, comportement suicidaire, tentative de viol.

Diffusée au printemps dernier par SKY Deutschland, cette série (comme son titre l’indique aux germanophones parmi nous) commence 8 jours avant la fin du monde.
Enfin, pas tout le monde. Une météorite s’apprête à frapper La Rochelle, en France, et l’impact va rayer de la carte l’essentiel de l’Europe de l’Ouest. 8 Tage ne laisse aucune illusion ni aux spectateurs ni aux protagonistes quant au sort de l’Allemagne, et quand commence la série, une grande partie de la population allemande est en panique à l’idée que les dernières tentatives de détruire l’astéroïde ont échoué et qu’il ne reste plus qu’environ une semaine pour s’organiser. Série chorale, 8 Tage suit ainsi le sort de très nombreux personnages (évoquant par certains aspects des séries comme Cordon), chacun ayant un projet différent pour le 8 jours à venir. L’exposition du premier épisode ne leur donne pas tous la même place, mais permet d’envisager la situation sous un maximum d’angles.

Hermann, un homme travaillant en politique dont la compagne Marion est enceinte de huit mois, s’emploie avec énergie à utiliser son carnet d’adresses pour faire jouer son influence, et organiser une sortie du territoire. Les autorités jurent qu’une évacuation de la population va avoir lieu, mais aucune information concrète n’ayant été donnée en ce sens à une semaine de l’apocalypse, il ne semble pas raisonnable de s’y fier. En outre, les rumeurs que le gouvernement allemand soit sur le point d’être discrètement exfiltré vers les USA n’aide pas vraiment sa crédibilité auprès des citoyens. Hermann ne semble pas, en dépit de son travail en politique, profiter de cette exfiltration si elle devait s’avérer vraie, mais il met toute son énergie à trouver un plan similaire. Mais vu la rapidité avec laquelle les choses évoluent, Hermann et Marion peuvent-ils si simplement se tirer d’affaire ?
Le père de Hermann, Egon, est beaucoup plus résigné. Il reste dans sa petite maison de banlieue, à descendre tout l’alcool de sa cave. Il voit ses enfants et tout le reste du pays s’agiter avec l’énergie du désespoir, et lui a juste laissé tomber. Cet ancien militaire finira l’épisode une bouteille à la main, devant un immense feu de joie dans lequel il crame tous ses souvenirs, avec son ancienne arme de service chargée.
Susanne et son mari Uli, avec leurs enfants Leonie et Jonas, ont contacté des passeurs polonais (on apprendra en cours d’épisode que Susanne est la sœur de Hermann, et donc la fille d’Egon). Toutes leurs économies vont être ainsi dépensées à payer des inconnus, dont ils ne parlent pas la langue, à les aider à sortir du territoire allemand, dans l’espoir de rejoindre la Russie. Ce pays, comme de nombreux autres grandes puissances hors de l’Europe de l’Ouest, a fermé ses frontières, et la famille a donc besoin de ruser ; mais il s’avère progressivement que l’armée allemande tire sur les éventuels migrants essayant de quitter le pays, et que la dangerosité de cette route de sortie a augmenté. Mais c’est sans compter sur le fait que le danger puisse venir des passeurs eux-mêmes…
Klaus est un entrepreneur à la tête d’une usine désormais vide. Si par rapport aux autres personnages, il est plutôt serein, c’est parce que sous son entrepôt se trouve un bunker flambant neuf qu’il a fait construire au cas où, et qui s’avère donc providentiel vu les événements récents. Il descendra dans le bunker le moment venu, et pour le moment vit en surface. Le problème qui préoccupe Klaus n’est donc pas sa propre survie… par contre il est très préoccupé par celle de Nora, qu’il retient enfermée dans le bunker jusqu’à la fin du monde parce qu’il craint qu’elle soit incapable de se protéger sans lui. La jeune femme tente de s’échapper dans ce premier épisode, sans succès hélas. A noter que ledit premier épisode n’est à mon sens pas très clair sur qui est précisément Nora, mais en allant sur Wikipedia j’ai appris qu’elle était sa fille, je transmets donc ce précieux savoir (c’est un soulagement parce que sinon l’intrigue à la Natascha Kampusch, vraiment très peu pour moi).
Il faut aussi mentionner le seul personnage racisé de la série, Deniz, un officier de police particulièrement dévoué, qui est le seul à ne pas sembler réaliser ce qui se passe. A ce stade il est difficile de déterminer si c’est une question d’état de choc (ça semble peu probable, Deniz étant par ailleurs plus que fonctionnel, mais on ne sait jamais) ou de résignation. Il va passer le plus clair de l’épisode à faire son métier sans vraiment sembler impacté par ce qui se passe, y compris quand la police est placée sous l’autorité de l’armée, ou que son supérieur lui indique que si jamais il souhaitait ne pas se présenter au travail le lendemain, personne ne le signalerait pour désertion. La fin de l’épisode laisse à penser que Deniz a quand même un peu pété un fusible, mais il est pour le moment le personnage le moins investi dans les questions de survie.

Car c’est bien de cela qu’il est question, dans 8 Tage, les protagonistes n’étant pas supposés se laisser annihiler sans rien faire. Et comme toute fiction mettant la survie au centre de son intrigue, ça va très vite devenir vilain.
A quelques jours de l’anéantissement complet de l’Europe de l’Ouest, plusieurs verrous sociaux ont déjà sauté. Les gens fuient (n’importe comment, parfois), les pillages ont commencé, la violence augmente, et plus la date fatidique va se rapprocher, plus on sent que la panique et le désespoir ne vont faire qu’aggraver tout cela. Poussée dans ses retranchements, l’humanité est capable du pire, c’est bien connu.

8 Tage est plutôt douée à ce petit jeu de nous montrer tout ce qui pourrait mal tourner en cas d’apocalypse. Et entre nous, on y vient un peu pour ça, dans le fond. Vous voulez une ambiance de fin du monde ? Vous allez être servi !
Très franchement, je n’ai rien contre les séries apocalyptiques (même si je leur préfère les séries post-apocalyptiques, à choisir, où la notion de reconstruction laisse supposément place à un peu d’espoir). Mais il y a un degré à partir duquel ça devient anxiogène et 8 Tage atteint, sans nul doute, ce degré. Au juste c’est la combinaison de plusieurs facteurs qui fonctionne ici, à commencer par, de toute évidence, le compte à rebours induit par la timeline des événements. Il ne reste que 8 jours, et 8 jours, c’est court. Et tous les personnages ont ce chiffre bien à l’esprit, il est impossible à oublier ; le fait qu’en outre la série compte 8 épisodes vient renforcer l’effet. Il y a aussi l’atmosphère permanente de panique (Susanne, en particulier, est rapidement très anxieuse dans chaque scène qui l’inclut, et évidemment ça se comprend mais c’est très contagieux), qui économise à la série le besoin de rappeler les enjeux parce qu’en somme il se lit sur les visages à tout moment. Au point que voir un personnage calme, comme Deniz par exemple, ça m’a complètement vrillé les nerfs : j’avais complètement absorbé le sentiment d’urgence.
Je me vante de pouvoir regarder à peu près tous les genres (sauf l’horreur, certes), et 8 Tage était vraiment une série qui m’alléchait sur le papier. Pour être honnête je m’attendais à plutôt apprécier ce qu’elle allait faire et au contraire il m’a fallu dix minutes pour décrisper un à un mes doigts imprimés dans l’accoudoir de mon fauteuil. C’est sûrement un gage de réussite en un sens, mais franchement je ne me vois pas m’infliger ça pour 7 heures de plus, quoi. Surtout que plus l’horloge va avancer, plus, sans aucun doute, les choses vont empirer.

Puisque je vous tiens, un dernier point avant de conclure : 8 Tage est très consciente qu’une partie au moins de son intrigue, et en particulier dans le cas de Susanne et sa famille, n’est pas une pure abstraction. Ce que la série fait n’est rien de moins nous plonger dans la questions de l’immigration de masse, ce que nous rappellent régulièrement les médias que regardent et écoutent les protagonistes à longueur d’épisode d’ailleurs, en insistant sur la conduite adoptée par les pays qui ne seront pas touchés par la météorite par exemple.
Evidemment le problème qui se pose pour 8 Tage, et qui se pose pour d’autres séries utilisant la fiction de genre pour parler de ce type de problématiques (je vous invite à utiliser les tags pour vous référer aux reviews de Carnival Row ou Beforeigners rien que ces derniers mois), c’est celui de la fausse équivalence. Il y a un côté « regardez ça pourrait être vous » adressé aux spectateurs allemands, qui repose en somme sur l’idée que ce n’est qu’en s’imaginant lui-même dans cette situation que le public blanc européen va commencer à ressentir un embryon d’empathie. Mais même cette situation n’est pas semblable, puisque c’est une catastrophe naturelle qui est la cause de tous ces bouleversements, qui n’ont donc pas d’origine idéologique, géopolitique ou même écologique. Du coup c’est bien pour se placer en victime potentielle absolue… mais pas trop pour détailler la complexité de ce qui se déroule vraiment à nos portes, pendant qu’on fait des mini-séries de spéculation apocalyptique à regarder au chaud dans son salon.

Voilà, donc 8 Tage, c’est pas foncièrement mauvais (quand bien même ça repose sur des parallèles un peu fallacieux avec l’actualité), et à la limite c’est même un peu le problème : c’est vraiment dur à regarder. Les téléphages avec des nerfs mieux accrochés que les miens sont invités à me raconter comment ça finit. Mais pour ma part, je déclare forfait.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. Mila ♥ dit :

    « Je me vante de pouvoir regarder à peu près tous les genres (sauf l’horreur, certes) » ;;

    Mmh… ça a l’air un peu trop anxiogène pour moi. En ce moment (ça se compte en mois), je ne sais pas ce qui se passe, j’ai énormément de mal à regarder quoi que ce soit de trop « lourd », émotionnellement parlant, et cette série m’a l’air tout sauf légère (euphémisme total, je sais) donc… voilà. Mais je suis contente de savoir qu’elle existe, grâce à toi ♥

  2. Tiadeets dit :

    Ça a l’air intéressant, mais beaucoup, beaucoup trop anxiogène pour moi. J’ai envie de pouvoir faire des choses et dormir et je pense que c’est typiquement le genre d’histoire qui m’empêcherait de faire les deux. Intéressant de la découvrir cela dit ! (Bon ce n’est pas avec ça que je vais trouver une série pour bosser mon allemand.)

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